Apprendre l'inuktitut… à Paris
Monde

Apprendre l’inuktitut… à Paris

Un cours offert dans la capitale française pour se familiariser avec la langue des Inuits est suivi à distance par des dizaines de Québécois. Pourquoi un tel engouement? Michel Arseneault nous en dit plus.

En principe, c’est un cours de langue. Sauf que le prof ne la parle pas si bien que ça et que la plupart de ses étudiants ne mettent jamais les pieds dans sa salle de cours. Logique : ils sont au Québec, et lui en France. Mais pourquoi l’inuktitut, une langue parlée au Québec, est-il enseigné à Paris ?

La question est plus compliquée qu’il n’y paraît.

Cette langue étonnante est enseignée dans un établissement qui ne l’est pas moins. L’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) est une « grande école », comme on dit en France pour ces établissements postsecondaires qui sélectionnent leurs élèves. Ses origines remontent à la Révolution française : il s’agissait alors d’enseigner les grandes langues du commerce et de la diplomatie de l’époque — l’arabe, le turc et le persan, entre autres.

Au fil des siècles, « orientales » a pris le sens de « non occidentales ». Résultat : on peut y suivre des cours de plusieurs dizaines de langues, y compris amérindiennes. Michèle Therrien, une pasionaria de la cause inuite, a imposé l’inuktitut à l’Inalco dans les années 1970. Cette Québécoise, décédée en octobre dernier, s’y était initiée à l’époque où elle préparait un doctorat d’anthropologie à Paris.

L’enseignement est désormais assuré par un de ses anciens élèves, le linguiste français Marc-Antoine Mahieu, qui refuse de répondre à certaines questions. Quand on lui demande combien de langues il parle, par exemple, il botte en touche : à partir de quel niveau de compétence linguistique, demande-t-il, peut-on soutenir qu’on parle une langue ? On comprend vite que le « maître de conférences », ancien chargé de cours de la Sorbonne, place la barre très haut. Quand on insiste, il se contente de dire qu’il se « passionne » pour l’inuktitut, mais aussi pour le finnois et le bengali…

Il y a bien un cours offert à l’institut culturel Avataq, à Montréal, depuis plusieurs années par Georges Filotas. L’organisme Montréal  Autochtone offre également des cours d’inuktitut destinés aux enfants. Mais ils ne connaissent pas le même engouement. 

* * *

À l’Inalco, Marc-Antoine Mahieu donne quatre cours d’inuktitut langue seconde par semaine. Mais il ne promet pas aux élèves qu’ils le parleront au bout du programme. Au contraire ! Que leur enseigne-t-il, alors ? Le professeur marque une pause. « Comment dire ? À comprendre progressivement et de manière sérieuse et solide comment cette langue fonctionne. »

En inuktitut, une phrase n’est pas constituée de mots, mais de bribes de mots (des morphèmes). En clair : la question « est-ce que tu veux boire un café ? » est un seul mot. Pour qui n’a pas appris à aligner les morphèmes dès le berceau, l’exercice est périlleux.

Ses étudiants le savent bien. Cela n’empêche pas une dizaine d’entre eux de se donner rendez-vous chaque semaine à l’Inalco, près de la Bibliothèque nationale de France, « par plaisir intellectuel » (c’est le prof qui le dit). Une trentaine d’autres qui suivent le cours par visioconférence, des Québécois pour la plupart, ont une motivation moins intellectuelle que professionnelle : ils travaillent au Nunavik.

Au Québec, les gens qui travaillent sur l’inuktitut font de la linguistique pure et dure. Dans mon cas, ce qui me passionne, c’est d’enseigner la langue. Pour moi, la théorie linguistique est au service de la langue.

Marc-Antoine Mahieu, linguiste

Ces médecins, sages-femmes ou employés de la Direction de la protection de la jeunesse sont dispersés de Montréal à Puvirnituq. Grâce aux retransmissions organisées par le bureau de télésanté du Réseau universitaire intégré de santé de l’Université McGill, ils apprennent à baragouiner la langue d’Elisapie Isaac.

« Quand les gens voient qu’on fait l’effort de dire quelque chose dans leur langue, ça change tout », explique une « apprenante », la Dre Johanne Morel, qui passe 15 semaines par an à Kuujjuaq depuis 1990. Même si elle y consacre une heure d’étude par jour, elle n’a pas l’impression de faire beaucoup de progrès. Tellement peu qu’elle croit qu’elle n’y arrivera jamais. Et son professeur le lui a certifié !

« Ce que tu sais, a-t-il cependant précisé pour l’encourager, c’est assez pour faire rire les enfants ! » Et ça tombait bien : cette pédiatre sait l’importance de faire rigoler ses petits patients pour les mettre en confiance…

* * *

Curieux, tout de même, que la langue de Kuujjuarapik soit enseignée dans le 13e arrondissement parisien…

Dans un champ d’études aussi pointu, quelques personnes ont pesé lourd dans la balance. À Paris, c’est le cas de Michèle Therrien. Au Québec, on trouve aussi quelques spécialistes, mais ils s’intéresseraient moins à la langue qu’à la science de la langue. « Au Québec, les gens qui travaillent sur l’inuktitut font de la linguistique pure et dure, dit Marc-Antoine Mahieu. Dans mon cas, ce qui me passionne, c’est d’enseigner la langue. Pour moi, la théorie linguistique est au service de la langue. »

Cependant, tout ne repose pas uniquement sur des personnes… Même si les étudiants paient chaque cours 500 euros (775 dollars) dans l’espoir de faire un brin de causette avec les habitants d’Iqaluit, on devine bien, comme le dit poliment Marc-Antoine Mahieu, que cet enseignement « va contre toute rationalité économique moderne ». Il faut donc qu’un pays accepte de le financer, ce que fait la France, puisque l’Inalco est un établissement public.

Vue du Grand Nord, l’idée qu’un Qallunaat (« Blanc » ou non-Inuit) puisse enseigner l’inuktitut est, au mieux, paradoxale, au pire, préoccupante. L’« appropriation culturelle », comme on dit de nos jours, suscite parfois l’inquiétude. « Certains Inuits se sentent dépossédés de tout et considèrent être dépossédés jusqu’au bout lorsque des Blancs parlent l’inuktitut », constate Marc-Antoine Mahieu, qui en a déjà fait les frais. Un Inuit l’a même déjà accusé de chercher à lui « voler » sa langue. À l’heure des débats sur les savoirs traditionnels et la propriété intellectuelle, l’accusation est moins farfelue qu’elle peut le sembler.

La méfiance serait peut-être plus grande encore si les cours étaient donnés, non pas depuis Paris, mais depuis Ottawa. On ne parlerait plus de suspicion mais de cruelle ironie. On sait que le fédéral a mis du temps à reconnaître et à regretter ce qu’il a fait dans le Grand Nord : scolarisation forcée des enfants inuits, interdiction de leur langue dans des pensionnats, déplacement de familles dans le Haut-Arctique, etc. (Des pratiques qui rappellent ce qu’ont fait des puissances européennes comme la France et le Royaume-Uni dans leurs colonies à la même époque — sans parler de l’Australie et des aborigènes.)

Il ne faudrait plus s’étonner de voir l’inuktitut enseigné à Paris, mais, à l’heure de la vérité et de la réconciliation, réfléchir aux raisons pour lesquelles des francophones peuvent seulement s’y initier à Paris…