La génération qui va sauver le Brésil
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La génération qui va sauver le Brésil

Une armée de jeunes magistrats mènent un assaut sans précédent contre la corruption qui gangrène le Brésil à grande échelle. Rencontre avec ces soldats de choc de la démocratie brésilienne.

Comme des millions de Brésiliens, Jeanne Barbossa et son conjoint, Aquille Zaoner, suivent le feuilleton des scandales qui monopolisent les médias depuis le déclenchement, en 2014, de la plus grande opération anticorruption de l’histoire du Brésil. Ce couple dans la soixantaine vit à Rio de Janeiro, la ville la plus corrompue du pays. En 2003, ils ont voté pour Lula, le prolétaire devenu président, qui avait promis de sortir des milliers de personnes de la misère et d’en finir avec la corruption qui gangrène le pays depuis la colonisation par les Portugais, en 1500. Maintenant, ils se réveillent la nuit pour le détester.

Leur héros, c’est désormais Sergio Moro, 45 ans, devenu en quelques années la personnalité la plus populaire du Brésil. Ce juge de petite taille aux allures d’Eliot Ness fait trembler l’élite politique et économique, du jamais-vu dans ce pays de plus de 200 millions d’habitants. Chargé de l’enquête Lava-jato (« lave-auto », en portugais, une chaîne de stations-services et de lave-autos servant de centres de blanchiment d’argent), il a provoqué un véritable tsunami en envoyant derrière les barreaux les ténors politiques et économiques, y compris l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva, qui a gouverné de 2003 à 2011.

Le Brésil traverse une des pires récessions depuis la fin de la dictature, en 1985. Des milliards de dollars ont été détournés au profit des partis politiques qui se sont succédé depuis au pouvoir, a révélé l’opération Lava-jato. La corruption a atteint des sommets durant les dernières années de l’administration Lula. C’est dans ce contexte de méfiance et d’instabilité que les Brésiliens se choisiront un président en octobre prochain. Le poids d’une nouvelle génération d’électeurs, qui veulent plus de transparence et la fin de la corruption, pourrait peser dans la balance lors de ce scrutin crucial pour l’avenir du pays.

« On ne parle pas d’un problème d’éthique ponctuel. La corruption est le fil conducteur de la dynamique entrepreneuriale et politique au Brésil. »

Le procureur Michel Queiroz Zoucas

Michel Queiroz Zoucas fait partie de ces jeunes procureurs qui espèrent transformer les mœurs. Distingué, élégant, il me reçoit dans le sous-sol du ministère de la Justice, où son groupe de choc travaille à combattre la corruption dans l’État de Rio de Janeiro. Il dirige une brigade d’enquêteurs et d’avocats, tous des « milléniaux » comme lui, dont le travail s’inscrit dans la foulée de l’opération Lava-jato. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils collaborent avec les policiers fédéraux et les enquêteurs des autres États. Il n’y a plus de chasse gardée, l’important est de dénicher l’information pour combattre l’impunité. Leur crédo : la justice est la même pour tous.

Selon le procureur Zoucas, il faut envoyer un message puissant aux élites, qui ont depuis toujours tenu pour acquis qu’elles étaient au-dessus des lois. « On ne parle pas d’un problème d’éthique ponctuel. La corruption est le fil conducteur de la dynamique entrepreneuriale et politique au Brésil. » Il est inacceptable, dit-il, que des milliards soient détournés des coffres de l’État alors que les hôpitaux et les écoles manquent de tout. Car il n’y a pas de doute à ses yeux : l’écart énorme entre les riches et les pauvres trouve ses racines dans cette corruption endémique.

Ce jeune procureur ne se considère pas comme plus éthique que ses prédécesseurs. « Notre génération a tout simplement eu la chance de grandir dans un Brésil en développement. Nous avons bénéficié d’une série de mesures introduites ces dernières années, et de moyens modernes d’enquête. »

Si les magistrats ont les moyens aujourd’hui d’appliquer les lois, c’est en partie grâce à l’instauration de réformes apportées, ironie du sort, par l’administration Lula.

Pedro Abramovay, 38 ans, a fait partie de l’armée de nouveaux magistrats qui ont contribué à ces réformes. Il y a 10 ans, il est devenu le plus jeune secrétaire à la Justice du Brésil. « Nous avons réussi à faire voter la loi sur la transparence, l’accès à l’information et celle sur l’indépendance du ministère public », m’explique-t-il dans un excellent français. L’administration Lula, ajoute-t-il, a multiplié par cinq le budget de la police fédérale. « On a fait des investissements importants dans la formation des enquêteurs, des policiers. Ils sont maintenant bien payés, valorisés. On a élaboré une stratégie nationale contre le blanchiment d’argent, contre la corruption. On a modernisé le système électronique des banques pour bloquer les comptes bancaires. Résultat, on a créé des institutions dans lesquelles cette nouvelle génération a été fière de s’impliquer. »

Pedro Abramovay ne travaille plus pour l’État. Il est depuis 2014 directeur pour l’Amérique latine d’Open Society, une ONG créée et financée par le milliardaire américain George Soros, qui conseille la société civile pour qu’elle puisse améliorer son système d’éducation, de santé, et disposer d’une presse libre. L’ancien secrétaire à la Justice se dit très déçu que ce même gouvernement qui a mis en place un système judiciaire moderne n’ait rien fait pour changer la culture politique. « L’administration Lula n’a pas levé le petit doigt pour modifier les règles de financement des partis, une des racines de la corruption systémique. »

C’est bien triste, ajoute Pedro Abramovay, que la génération de Lula et de Dilma Rousseff, qui lui a succédé, celle-là même qui avait lutté contre la dictature de 1964 à 1985, ait dépassé les limites éthiques acceptables. « Ils sont entrés dans ce cercle vicieux pour se maintenir au pouvoir. »

De son côté, Juan Pédro Acéolha, 31 ans, ne croit pas que la classe politique va réussir à étouffer cette enquête tentaculaire. Les jeunes de sa génération — les Y — continueront d’exercer une pression, assure-t-il. Issu d’un milieu modeste, il n’aurait pu entrer à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), la plus importante école de droit du Brésil, avant les quotas imposés par les gouvernements Lula et Rousseff. Aujourd’hui, sur les huit millions d’étudiants universitaires, 45 % viennent de familles à revenus modestes et 20 % sont noirs. Les jeunes de cette génération plus ouverte ne tolèrent plus ce système politique qui a privé leurs parents d’une vie digne, explique Juan Pédro Acéolha, qui enseigne le droit à l’université publique où il a étudié.

Le professeur Acéolha m’a dit déplorer que la guerre à la corruption soit devenue dans l’esprit de beaucoup de Brésiliens une lutte pour ou contre le Parti des travailleurs (PT) de l’ex-président Lula. « Dans sa volonté d’en finir avec la corruption associée à ce parti, notre génération n’a pas saisi le risque pour le pays d’appuyer la destitution de la présidente Dilma Rousseff, en 2016. Les opposants du PT ont préféré la remplacer par le vice-président Michel Temer, du PMDB [Parti du mouvement démocratique brésilien], un parti qui incarne à lui seul la caste corrompue au pouvoir. »

Bruno Brandão, directeur de Transparency International en Amérique latine, la principale organisation de la société civile de lutte contre la corruption dans le monde, est en contact constant avec les procureurs chargés de l’opération Lava-jato. Selon lui, c’est la plus grande opération anticorruption de l’histoire non seulement du Brésil, mais du monde. « Ceux qui ont abusé du système, blanchi de l’argent, détourné des fonds à des fins personnelles doivent payer pour leurs crimes, doivent être emprisonnés. »

Le fait que des gens omnipotents soient derrière les barreaux pour la première fois de l’histoire du pays « a envoyé un signal puissant à la population, qui a maintenant beaucoup d’attentes ». La pauvreté, la sécurité, le chômage ne sont d’ailleurs plus au sommet des préoccupations des citoyens : pour 60 % des Brésiliens, la corruption arrive en tête, révèlent les plus récents sondages.

L’appui de la population est essentiel pour changer le système, insiste Bruno Brandão. « On doit briser le mécanisme qui reproduit la mainmise de l’élite sur le pouvoir. Il faut repartir sur de nouvelles bases. La prochaine étape cruciale, c’est le renouvellement de la classe politique, des institutions politiques. Et ça, c’est tout un défi. »

Les perspectives des élections présidentielles d’octobre prochain sont inquiétantes, selon lui. Les deux candidats les plus populaires dans les sondages sont Lula, déjà emprisonné pour corruption, et Jair Bolsonaro, un populiste radical d’extrême droite. « Je crains que le Brésil ne se retrouve à l’automne avec un autre Donald Trump. »

Photo : Nelson Ameida / AFP / Getty Images

Une opération anticorruption titanesque

L’opération Lava-jato, pilotée par le juge Sergio Moro, a permis de geler plus de 3 milliards de dollars depuis 2014 et d’exiger des remboursements de plus de 38 milliards. Ce ne serait là que la pointe de l’iceberg. L’opération a des ramifications dans les municipalités, les gouvernements d’État, parmi les employés du service public, et entraîne dans son sillage d’autres enquêtes dans tout le Brésil.


2014 En plus d’un réseau complexe de blanchiment d’argent lié au crime organisé, Lava-jato révèle aussi un système de détournement de fonds de plusieurs milliards de dollars : regroupées en cartel, les grandes entreprises paient Petrobras, la société pétrolière nationale, et des politiciens pour obtenir les contrats. L’argent est puisé à même la surfacturation de 5 % à 10 %. Celle-ci concerne tous les mégachantiers des dernières années : construction d’aéroports, de stades, d’autoroutes, de pipelines, etc.

2016 Le scandale de corruption impliquant le Parti des travailleurs et Petrobras entraîne la destitution de la présidente, Dilma Rousseff.

Avril 2017 Le Tribunal fédéral suprême ordonne une enquête visant des dizaines de personnalités politiques. Le juge Sergio Moro réunit les preuves lui permettant d’emprisonner les ténors politiques et économiques. Pour obtenir une réduction de peine, nombre d’entre eux passent aux aveux.

Juillet 2017 Sergio Moro condamne l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva à 9 ans et 6 mois de prison pour blanchiment d’argent et corruption, peine augmentée à 12 ans lors du recours de l’ex-président en deuxième instance. N’ayant pas épuisé tous ses recours, Lula n’a toujours pas renoncé à se porter candidat pour les prochaines présidentielles.