La terrifiante fin de la honte
MondeRegard humoristique

La terrifiante fin de la honte

Mathieu Charlebois n’a pas peur des idées qu’il ne partage pas. Il n’a pas peur du populisme. Non, il a peur de la fin de la honte.

Quand il déclare qu’il aimerait mieux que son fils meure plutôt que de « le voir apparaître avec un moustachu », Jair Bolsonaro ne parle pas du « Movember » et de ses moustaches, qui combattent simultanément le cancer et le bon goût. Bolsonaro est ouvertement homophobe.

Tout comme il est ouvertement sexiste. Et raciste. Et complètement disjoncté. Mais parce qu’on est en 2018, ça ne l’a pas empêché une miette de devenir président du Brésil, pays de 209 millions d’habitants.

En 2014, Bolsonaro expliquait ceci à propos d’une députée de gauche : « Elle est trop moche, ce n’est pas mon genre. Jamais je ne la violerais. »

« L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer », lançait-il en 2016.

« Eu ganhei » (j’ai gagné), peut-il dire en 2018.

On pensait avoir vu le pire, en fait de leaders populistes au message raciste et immoral. On pensait que Trump serait un genre d’avertissement pour le monde. Au reste de la planète, le Brésil a dit : « Tiens ma caïpirinha, je m’en vais t’élire encore pire. »

Bolsonaro est donc le Trump des tropiques.
Rodrigo Duterte est le Trump de l’Asie.
Et Donald Trump est ce qui arrive si tu donnes le pouvoir à ton grand-père qui commence à en perdre des bouts et qui crie après la télévision toute la journée.

« Le Québec a-t-il élu son Trump ? » se demandait France Inter au lendemain de l’élection de François Legault. France Inter a-t-elle manqué une occasion de se taire ? se demandaient les Québécois le même jour…

Comme s’il suffisait d’avoir parlé d’immigration pendant une élection pour soudainement se faire greffer le toupet idéologique de Donald Trump. Allons ! Il manque un élément essentiel à François Legault pour être le Trump de Sainte-Anne-de-Bellevue : Legault est encore capable de ressentir de la honte et de la gêne.

Si, un bon matin, après un bol de céréales sucrées de trop, François Legault déclare que de légaliser le travail des enfants de huit ans est la clé pour augmenter la productivité du Québec, ce ne sera pas long avant qu’on le voie bafoué devant les questions des journalistes. Bafoué plus que d’habitude, je veux dire.

Embarrassé, gêné de son idée saugrenue, il va sans doute finir par s’excuser et même essayer de se rattraper en promettant la maternelle quatre ans à tous les enfants de huit ans.

Le chef caquiste a déjà dit qu’il était à l’aise de se faire comparer à Trump. Deux ans plus tard, vous ne le reprendrez pas à faire la même chose. La honte a fait son effet.

Trump, lui, ne s’excuse jamais. Au mieux, il nie avoir dit ce qu’on l’a tous entendu dire. Ou mieux encore, il déclare le contraire de ce qu’il a dit la veille. Puis, il continue sa route sans même douter de lui.

S’excuser ? C’est pour ceux qui ont honte de leurs actions, ça.

Vous souvenez-vous de l’époque où être un conspirationniste vous valait de vivre en marge de la société ? Tu crois que le 11 septembre n’a jamais eu lieu, que les avions sèment des nuages de pluie et qu’il y a des messages francs-maçons dans le générique d’Unité 9 ? O.K. Tu peux aller t’asseoir là-bas, avec le gars qui prétend s’être fait rentrer une sonde dans le derrière par des petits hommes verts.

Aujourd’hui, le président des États-Unis croit que « quelqu’un » paie les gens qui manifestent contre lui. Il n’a aucune preuve pour appuyer ses dires. Ce serait pourtant facile d’en avoir : tu envoies un stagiaire de Fox News infiltrer la George-Sorososphère, il revient avec une vidéo où on lui donne de l’argent et une pancarte « Trump pue de la bouche », on envoie ça en ondes et c’est le scoop de la décennie.

Mais tsé… des preuves, c’est bon pour ceux qui ont honte de se faire prendre à mentir, ça.

La honte est un concept dépassé, hors du lexique social des Trump, qu’ils soient du Brésil, des Philippines ou de l’Ontario.

Elle est là, la grande « innovation » des leaders populistes qui apparaissent un peu partout. Bien plus que les idées qu’ils ont en commun. Les Trump, les Bolsonaro et les autres n’ont jamais honte et ça les rend indestructibles.

Impossible de leur faire quitter la scène, même s’ils ont perdu leurs pantalons il y a 15 minutes déjà. Ils collent là, parce qu’ils ne voient pas de raison de s’en aller. Être gêné ? Mais de quoi ?

C’est fou tout ce qu’on peut faire quand on a laissé la honte derrière. Loin derrière. Les sans-honte roulent en bulldozer sur les faits, sur la vérité, sur la morale, sur le bon sens et sur ce qui fait tenir la société ensemble.

À la longue, leur bulldozer du sans remords est confondu avec du courage. « Enfin », quelqu’un affirme ce que « tout le monde » pense tout bas.

D’ailleurs… pourquoi pensait-on ça « tout bas », déjà ?

Je n’ai pas peur des idées que je ne partage pas. Je n’ai pas peur du populisme. J’ai peur de la fin de la honte.