48 h dans les rues du Caire

L’avenir de l’Égypte se joue depuis deux jours sur la place Tahrir, au coeur du Caire. Lieu des premières manifestations populaires et point de départ de la « marche du million », elle est aujourd’hui le théâtre de violents affrontements entre les défenseurs du président Hosni Moubarak et ceux qui exigent son départ. Notre journaliste témoigne.

Tara Todras-Whitehill / AP/PC

Mardi – Dans un petit appartement d’artistes où sont réunis quelques amis, nous mangeons le tajine en regardant la télévision. La nuit est tombée depuis quelques heures. À la télé d’État, on annonce que le président Hosni Moubarak s’adressera bientôt à la nation. Après deux heures d’attente, il apparaît finalement. Il annonce qu’il ne partira pas. Il affirme – avec son arrogance habituelle, diront certains convives – n’avoir jamais souhaité le pouvoir pour lui seul. Moubarak promet de ne pas se présenter aux prochaines élections, prévues cet automne, et de travailler d’ici là à une réforme de la constitution.

Les images en provenance de la place Tahrir (place de la Libération), celle-là même où ont convergé plus tôt dans la journée un million d’Égyptiens réclamant le départ du raïs, montrent une foule en colère. Car si la plupart des participants à la « marche du million » sont rentrés chez eux, d’autres ont choisi de rester. Tant que le président n’aura pas démissionné, ils vont dormir à la belle étoile. Malgré les pillards qui rôdent dans les quartiers désertés, malgré la promiscuité et le bruit des manifestants qui continuent à débattre ou à chanter leur amour de l’Égypte.


Photo : Lefteris Pitarakis / AP/PC

Dans le petit appartement, l’atmosphère se réchauffe. On ne sait comment réagir au discours de Moubarak. Le tajine refroidit. Ces concessions du raïs sont-elles suffisantes ? S’agit-il même de concessions ? Certains convives estiment que oui. « Il n’allait jamais quitter comme on souhaitait qu’il le fasse. Ce qu’il promet est déjà bien », dit l’un. D’autres veulent plus. « Ils sont 400 à être morts. Ils sont morts pour ça ? Non, il faut continuer ! À bas Moubarak ! » dit un des convives.

À l’approche de la place Tahir là où plus tôt dans la journée on chantait les louanges de la patrie, des jeunes gens furieux se rassemblent. Ils crient, frappent avec des bâtons sur des boîtes de métal, courent en tous sens. Le son se répercute sur les hauts édifices d’inspiration française qui bordent la place. Certains renversent le contenu des poubelles par terre, d’autres klaxonnent sans discontinuer. Ils scandent « Na’am Moubarak (oui à Moubarak) ». Un homme prétend qu’il s’agit de policiers en civil. Et que c’est leur façon de célébrer le maintien au pouvoir de Moubarak pour une nuit de plus.


Des militants pro-gouvernement manifestent. Photo : Ben Curtis / AP/PC

Sur la place Tahrir, les protestataires se préparent à dormir, encore une fois, sur la pelouse. Mais l’atmosphère bon enfant qui a prévalu toute la journée a disparu.

Déjà, la veille, lundi, ils avaient été des milliers à passer la nuit sur place, pour se trouver aux premières loges de la « marche du million ». Sur les pelouses transformées en étendues boueuses par l’eau des cinq ablutions journalières, enfants, vieillards, femmes, hommes, chrétiens et musulmans ont palabré autour de petits feux de fortune, couchés sur des bouts de carton. Certains ont joué aux échecs. On se serait cru en plein camp de réfugiés ! Pourtant, ces gens étaient heureux et fiers. En une semaine, ils sont allés plus loin que quiconque avant eux dans ce pays. Ils veulent une Égypte libre et démocratique. Ils sont prêts à tout pour y arriver. Y compris à mourir. Ils ont été nombreux à nous le répéter.

Photo : Ben Curtis / AP/PC

Mercredi matin, avant la marche, le chef de l’armée a annoncé à la télé d’État que ses troupes n’interviendraient pas contre le peuple, dont certaines demandes sont justifiées, a-t-il ajouté.

J’ai vite constaté que les soldats n’empêcheraient pas les participants à la marche d’accéder au site. « Regardez, nous sommes pacifiques, nous sommes civilisés », a dit un Égyptien, qui attendait patiemment son tour dans la file, à une des entrées de la place. Une fois franchi le barrage – tenu à la fois par des soldats et des manifestants, qui désiraient s’assurer que nul faiseur de trouble n’allait entrer – on constatait à quel point cette manifestation était festive !

Les gens chantaient, scandaient des slogans poétiques et tapaient des mains. Les manifestants ne cessaient d’affluer. Vers midi, la place était complètement envahie. On ne doute pas qu’il y ait eu là plus d’un million d’Égyptiens ! Difficile de se déplacer sans être bousculé. Autour de moi, des dizaines de milliers de personnes portaient des banderoles et des pancartes demandant le départ de Moubarak.

Depuis l’annonce du raïs, le Caire est divisé. Au centre-ville, les cris résonnent. Des manifestants patrouillent en boucle, criant leur amour de Moubarak. Puis, soudain, les événements se précipitent. Des affrontements éclatent entre les deux camps, qui s’affrontent avec des pierres et des bâtons. Des centaines de personnes sont blessées.  Plus que jamais depuis le début de cette révolution, l’avenir de l’Égypte semble incertain.


Photo : Tara Todras-Whitehill / AP/PC