À l’ombre du miracle indien

À Delhi, 170 000 personnes recyclent des déchets pour survivre. Dans le dépotoir de Bhalaswa, des familles entières sont aux prises avec la vermine, les émanations de méthane et… les tentatives d’extorsion des autorités.

À l’ombre du miracle indien
Photos : François Pesant

On le remarque de loin à la nuée de charognards affamés qui le survolent dans le ciel gris. Le dépotoir de Bhalaswa, à Delhi, est une montagne de déchets infestée de mouches et jonchée de cadavres d’animaux en décomposition et d’excréments. Au sommet, entre les bulldozers qui vont et viennent pour compresser les tonnes de détritus, des hommes et des femmes fouillent dans les ordures à la recherche de matériaux recyclables. Plus loin, accroupis sur cet immonde tapis spongieux, des enfants au visage barbouillé de saleté mangent les restes d’une banane noircie en se disputant quelques bouts de métal. Bienvenue en enfer !

Voir le photoreportage de François Pesant, « Les dépotoirs de Delhi » >>

Avec une croissance économique moyenne de 7 % par année au cours de la dernière décennie, l’Inde a désormais des prétentions de grande puissance mondiale. Son secteur industriel a fait un énorme pas en avant et les campagnes se vident au profit des villes. On estime que 40 % du 1,3 milliard d’Indiens vivront en zone urbaine d’ici 2021. Dans les coulisses de cette Inde moderne, les deux tiers des habitants gagnent moins de deux dollars par jour, selon la Banque mondiale. Dans certaines villes, comme Delhi, cette indigence extrême a parfois des conséquences désastreuses.

Dans la capitale de l’Inde, 170 000 personnes, soit 1 % de la population, dépendent pour survivre des 8 500 tonnes de déchets que produisent chaque jour les habitants de cette mégapole. Sauf quelques rares exceptions, il n’existe pas de système de collecte des ordures à domicile ni de recyclage digne de ce nom. La population dépose ses déchets dans des godowns, endroits situés dans la rue et prévus à cet effet. Les détritus sont par la suite transportés par des camions d’entreprises privées dans l’un des deux centres d’enfouissement de la ville, déjà presque remplis au maximum de leur capacité.

On estime que plus de la moitié de ces déchets seraient compostables ou recyclables. Pour des milliers de migrants venus des campagnes pauvres, le ramassage et le tri des ordures est le seul gagne-pain à portée de main. Hommes, femmes, vieillards et parfois enfants issus des basses castes participent à cette économie informelle. Et clandestine : un règlement municipal interdit de ramasser des déchets recyclables dans les dépotoirs.

Père de sept enfants, Mahmood Khan vit dans un bidonville avec vue sur le dépotoir de Bhalaswa. Sept jours sur sept, il gravit à l’aurore la montagne de déchets qu’il a dans son arrière-cour. Avec des centaines d’autres récupérateurs, il y brave l’interdiction, les deux mains plongées dans les ordures. Sans équipement de protection, ces gens travaillent dans des conditions sanitaires inacceptables, souvent pieds nus ou chaussés de simples sandales. Les coupures, les infections et les problèmes respiratoires dus à l’exposition à des produits chimiques sont fréquents. Et les tas d’immondices en putréfaction dégagent du méthane, qui s’enflamme parfois spontanément.

Mahmood et ses pairs ne s’arrêteront qu’en début d’après-midi, ou lorsque les responsables du dépotoir les auront chassés ou extorqués. « Ça arrive souvent. Le plus difficile, c’est quand les policiers viennent pour nous expulser. Ils nous insultent devant tout le monde, prennent notre argent, nous traitent comme des voleurs et nous battent », explique-t-il en s’essuyant les mains sur son chandail sale. À Bhalaswa, les camionneurs et les gardiens des entreprises privées tolèrent la présence des ragpickers… en échange de quelques roupies.

À la fin de la journée, la récolte – papier, métal, plastique – passe ensuite d’un revendeur à l’autre pour finalement aboutir à l’usine de recyclage. Pour Mahmood Khan, une « bonne » journée, c’est 125 roupies (3 dollars). Mais, crise économique oblige, il reçoit maintenant 7 roupies (16 cents) pour un kilo de plastique, contre 12 (27 cents) l’an dernier.

Selon Suresh, employé du Chintan Envi­ronmental Research and Action Group, ONG de Delhi qui plaide pour de meilleures conditions de travail des récupérateurs, ces quelques roupies sont un bien maigre salaire comparativement à ce qu’ils font économiser à la Ville de Delhi, qui ne les rémunère pas pour le service rendu. Car, au bout du compte, c’est 260 millions de roupies par année (environ 20 % de son budget annuel) que la municipalité épargne sur le dos des ragpickers. « Ils font économiser de l’argent à la Ville et on les maltraite. C’est un non-sens », dit-il. Impuissantes, les autorités de Delhi ont perdu le contrôle des bidonvilles, qui ont poussé comme des champignons autour du dépotoir de Bhalaswa.

Bien qu’il soit junk dealer, soit le premier d’une série d’acheteurs de la chaîne de recyclage, Madesh Yadav, 23 ans, ne gagne guère plus de 500 roupies (11 dollars) par semaine. « Ce n’est pas un business stable. Alors, je fais un peu de travail manuel pour compenser. » Chaque mois, les policiers s’invitent chez Madesh Yadav pour lui rappeler qu’il n’est pas permis d’entreposer des déchets à l’extérieur de sa petite échoppe, pleine à craquer. Sans vergogne, les agents empochent parfois jusqu’à 1 000 roupies (22 dollars) pour l’amende. « Les policiers sont notre princi­pale source de problèmes », raconte-t-il.

Le soleil vient tout juste de se lever sur J.J. Colony, bidonville situé tout près du dépotoir de Bhalaswa. Ses premiers rayons ne réussissent pas encore à percer le brouillard glacial. Ekbal, venu de Calcutta il y a une dizaine d’années, rajuste sa casquette et enfourche son rickshaw. Alors que bon nombre de ses voisins grimpent au sommet de Bhalaswa, le jeune homme de 26 ans roule jusqu’au quartier de Model Town. Son boulot ? L’enlèvement de déchets à domicile. Cette collecte sélective doit être encouragée, croit le Chintan Environmental Research and Action Group. « Il faut rapprocher les récupérateurs de la source des déchets. Le ramassage dans les dépotoirs est la façon de faire la plus dangereuse. Ce phénomène ne devrait pas exister », explique Malati Gadgil, directrice de la recherche au Chintan.

Une fois au dépotoir, les matériaux recyclables ont été souillés, ce qui en diminue la qualité. « Un kilo de papier propre vaut entre cinq et sept roupies. Contaminé, il ne vaut plus qu’une roupie », souligne Prakash Shukla, agent de terrain pour la même organisation. La collecte à domicile n’est pas plus facile. « Les gens ne recyclent pas. Ils jettent tout à la poubelle. Nous devons faire beaucoup de sensibilisation et d’éducation », observe Prakash. Il faut aussi conscientiser les autorités de la Ville, qui s’opposent trop souvent aux projets du Chintan Environmental Research and Action Group, estime-t-il.

Chaque jour, 700 personnes venues des quatre coins de l’Inde débarquent à Delhi à la recherche d’un emploi. Beaucoup se tournent vers la récupération spontanée, et la Ville peine à les contrôler. Elle est même plutôt réticente à le faire, car organiser ce secteur informel reviendrait à le reconnaître. Ce qui représente des coûts. Pour la gestion des déchets de certains quartiers, la concurrence entre petits récupérateurs et grands entrepreneurs est forte. Le plus souvent, ces derniers l’emportent. Ils empêchent alors les récupérateurs de venir marcher sur leurs platebandes ou leur imposent des frais pour leur permettre de faire leur travail de misère. « Les déchets appartiennent aux résidants, qui peuvent les donner à qui ils veulent. Les autorités n’ont pas le droit de dire : « Nous avons passé un contrat avec Untel et vous devez maintenant lui remettre tous vos déchets. » C’est inacceptable, s’insurge Prakash. Nous nous battrons contre ça. »

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie