À Venise, la ville du souvenir et de l’oubli

Le paradoxe de Venise, c’est qu’en croyant pouvoir vivre de son seul passé, elle est en train de rompre dangereusement avec celui-ci.

Photo : iStockPhoto

Je vous écris d’une ville désorientée.

Après deux mois d’isolement et d’un sommeil peuplé de rêves de lendemains meilleurs, la Belle au bois dormant a le réveil difficile. Les Vénitiens ont à peine eu le temps de se sentir à nouveau chez eux que la réalité les a rappelés à l’ordre : attirés par des parcs de stationnement et des trains à prix bradés, les touristes partent chaque fin de semaine à l’assaut d’une ville exsangue, la confisquent aux résidents sans pour autant annoncer la reprise des activités dont vivent de nombreux Vénitiens. Les hôtels sont vides ou fermés et, pour un resto rapide rouvert, combien de petits restaurants ou de bars locaux au bord de la faillite ? La liberté retrouvée ici a un goût amer et il n’est pas rare d’entendre s’exprimer la nostalgie des semaines passées, y compris chez les commerçants.

En moins de 15 jours, les Vénitiens sont descendus deux fois dans la rue pour dire leur désarroi : le 1er juin puis le samedi 13. Ces rassemblements, organisés indépendamment l’un de l’autre, ont porté sur la place publique des inquiétudes et revendications communes sur des thèmes désormais récurrents : le tourisme de masse, la monoculture du tourisme, le logement des résidents et des étudiants mis à mal par la spéculation immobilière, l’environnement, les services publics, les grands navires…

Depuis sa création officielle le 25 mars 421, Venise n’a cessé d’évoluer et de se réinventer. Elle a été capitale d’empire, république, puissance maritime, place commerciale de première importance entre l’Orient et l’Occident, puis, tandis que sa puissance politique et économique déclinait, elle a rayonné pendant trois siècles sur l’Europe de la culture et des arts… Pendant et après la Première Guerre mondiale, elle accède à deux mannes fort prometteuses en ce début de XXe siècle : l’industrie et le tourisme international, ce dernier exploitant habilement un passé glorieux tout en écrivant de nouvelles pages d’histoire avec la création de la Mostra du cinéma, le développement de la station balnéaire du Lido…

De tout temps, les Vénitiens comme ses amoureux ont eu à cœur de perpétuer l’histoire commencée en 421, d’enrichir la ville d’œuvres nouvelles ou de ressources, de l’embellir, d’y faire vivre ses traditions, d’y instaurer de nouvelles activités.

Aujourd’hui, Venise est en crise. L’exploitation jusqu’à l’épuisement de son passé glorieux, sans contrepartie, est devenue une fin en soi. On s’y conduit avec la scélératesse de qui se servirait dans une bibliothèque de rue sans jamais rien y déposer à son tour. Un tel comportement mène immanquablement à l’échec. Ce qui se passe ici entre en sinistre résonance avec la manière dont nous pillons dans le même temps les ressources de notre planète, dans une politique suicidaire de la terre brûlée qui ne fera que des perdants si nous ne nous réveillons pas à temps.

Le paradoxe de Venise, c’est qu’en croyant pouvoir vivre de son seul passé, elle est en train de rompre dangereusement avec celui-ci. Le passé n’est rien sans sa lecture pertinente au présent et sans volonté de le préserver. Les œuvres et richesses créées hier ont besoin des savoir-faire d’aujourd’hui. Pourtant, maîtres-verriers, ferronniers d’art, doreurs, ébénistes, restaurateurs de tableaux et bien d’autres disparaissent peu à peu faute de pouvoir conserver leurs ateliers et transmettre leur art alors même qu’on a tellement besoin d’eux pour entretenir, restaurer et enrichir le patrimoine vénitien ! Ne pourrait-on imaginer la remise à l’honneur de ces métiers, renouer avec la tradition des « scuole » dédiées aux corporations d’arts et de métiers en les enrichissant des outils du XXIe siècle ? Où sont passés les musiciens qui, par le passé, attiraient les visiteurs dans les « ospedali » et les théâtres ? Venise ne mériterait-elle pas de redevenir un haut lieu de la musique, avec un conservatoire de niveau international et une vie musicale à la hauteur de son passé ? Et tous ces étudiants (environ 10 %, dit-on, des habitants de Venise), venus étudier ici parce qu’amoureux de la ville mais aussi parce que les universités y sont excellentes, ne pourrait-on leur offrir de meilleures conditions pour s’installer à Venise et faire profiter la ville de leurs acquis et de leur regard neuf sur le monde d’aujourd’hui ? Leur permettre de développer leurs idées dans le monde entier, ce que les nouvelles technologies rendent si facile ? De nouveaux résidents contribueraient à la réouverture des commerces de proximité, épiceries, merceries, trattorias familiales en voie de disparition. À la vie des théâtres, des salles de concert. À la vie tout court, en fait. Comme par le passé, des activités diversifiées rendraient Venise moins vulnérable, plus stable. Ancrée dans son histoire bien comprise, Venise pourrait redevenir la ville visionnaire qu’elle a si souvent été.

En descendant dans la rue, les Vénitiens disent qu’il est temps de choisir. Pas seulement pour demain ou après-demain, mais pour les 10 ans, les 20 ans à venir. « Il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience », écrivait Jean Jaurès. À Venise, les consciences s’éveillent et celles du monde avec elles.

 

Laisser un commentaire