À Venise, le bonheur du dimanche et notre solitude apprivoisée

Ce que ce confinement nous prend de liberté et d’insouciance, il nous le rend en acuité. Nous n’avons plus cinq sens mais six ou sept, en éveil.

Photo : nozurbina/Pixabay

Je vous écris d’une ville au repos. En ce quatrième dimanche de confinement, Venise m’évoque ces maisons de campagne qui, au gré des vacances et des rentrées scolaires, se remplissent et se vident dans un mouvement semblable à celui des marées. Pleines à craquer, bruissantes de vie, elles retombent en quelques heures dans le silence pour abriter la solitude de ceux qui, après avoir assuré l’intendance des vacances, prennent soin de leurs murs et jardins tout le reste de l’année et en assurent la pérennité. Des grands-parents, souvent, qui habitent là où d’autres viennent en vacances.

J’ai toujours admiré la manière dont Venise, en temps ordinaire, parvient à ravitailler sans problème des millions de personnes, à les transporter, à les distraire tout en maintenant impeccables ses « calle » (rues) et « campi » (places). Aujourd’hui désertée et rendue à ses seuls habitants, une poignée d’irréductibles qui ne sauraient vivre loin d’elle, Venise se révèle tout aussi organisée. Aucun problème d’approvisionnement dans les rares commerces encore ouverts, des services qui fonctionnent, tout semble simple… Venise, comme les anges gardiens des maisons de vacances, se remet toujours de ses invasions et se tient prête pour les suivantes.

Mes pensées sont interrompues par un bruit sous ma fenêtre, le premier depuis des heures hormis les cloches qui tournent à intervalles réguliers les pages du temps. Une mouette a plongé dans les eaux désormais si claires du canal et en a remonté un petit crabe. Ses battements d’ailes s’éloignent, le silence retombe. C’est un dimanche après-midi où on ne pourra pas sortir, où on ne pourra voir ni ses enfants ni ses amis, où le printemps cognera au carreau sans qu’on puisse lui crier joyeusement : « Attends-moi, j’arrive ! » Le bonheur de ce dimanche ne peut être trouvé qu’en nous-mêmes, dans une solitude apprivoisée. Ce que nous nommons d’ordinaire solitude, souvent avec crainte ou effroi, est plutôt un sentiment d’exclusion ou d’incompréhension, de non-appartenance à un groupe qui se tient parfois tout près de nous. On peut se sentir tragiquement seul en couple, en famille ou dans une foule. La solitude que nous vivons aujourd’hui est d’une tout autre nature. Elle est celle que nous portons en nous, qui nous est propre et précieuse, car elle nous permet de renouer avec nous-mêmes, de nous questionner, de nous écouter, pour peu que nous nous autorisions à en prendre le temps.

La vie d’avant nous entraînait sans cesse hors de notre monde intérieur, nous détournait de toute velléité d’introspection. Ce temps, nous n’avons plus besoin de permission ou de prétexte pour nous l’accorder aujourd’hui. Il nous est imposé et pour longtemps. Nous sommes libres de nous en faire un ami pour laisser vivre en nous des idées, des désirs, des talents et découvrir, si nous ne le savions déjà, que chacun de nous, loin d’être seul, est en compagnie d’une personne unique et merveilleuse : soi-même.

***

Je vous écris d’un balcon suspendu au-dessus de la Sérénissime. À peine trois mètres carrés, deux citronniers en pots et quelques heures de soleil par jour. De ce perchoir, on ne saisit que des bribes de printemps.

Venise est une ville minérale où chaque arbre est un luxe. C’est dans la lagune, entre les « barene » (les lais, ces petits bouts de terre émergés) ou à San Erasmo, que les amoureux de la nature viennent célébrer l’éternelle renaissance de la Terre. Un rendez-vous manqué, cette année, mais sans doute aussi une aubaine pour la faune et la flore de cet écosystème miraculeux et si fragile, bain amniotique dans lequel flotte notre ville et dont dépend sa santé. La lumière et le concert perpétuel des oiseaux seront nos seules compensations.

Trente et un jour, c’est à la fois long et court. Cela semble interminable en l’absence d’échéance tant nous sommes habitués à contrôler et prévoir. Trente et un jour, c’est aussi très court : cela a suffi à beaucoup d’entre nous pour des prises de conscience auxquelles une vie entière n’aurait peut-être pas suffi, et dont la moindre n’est pas la nécessité — et le bonheur ! — de savourer le moment présent, hier étant passé et demain plus qu’incertain.

Ne plus se déplacer, ou très peu, conduit à affiner sa perception des choses. On me parle souvent de la chance de voir Venise déserte mais, en vérité, je ne la vois que dans un très petit rayon autour de la maison. La place Saint-Marc doit être sublime en ce moment, mais je n’y ai pas risqué un orteil depuis des semaines. En revanche, à chaque incursion dans le lacis des « calle » et « rii » (le réseau de canaux), j’écoute Venise comme jamais auparavant, l’oreille collée contre son coeur battant. Ce sont des voix, d’abord, de tous âges qui s’échappent par les fenêtres ouvertes. On parle vénitien, italien, parfois « muranese » (de Murano), on chante, on rit. Bruits d’assiettes et de cuisine, bruits d’eau, de bricolage, de jeux d’enfants. Bruits qui racontent des histoires et écartent les murs. Bonne nouvelle : il y a encore des habitants à Venise ! Venise est vivante !

Ecouter et respirer. Des parfums de lessive et de pâtisserie circulent dans l’air désormais pur. Quelques effluves de vase nous font froncer le nez. Le soir, c’est l’odeur de la pierre chauffée au soleil qui émerge.

Ce que ce confinement nous prend de liberté et d’insouciance, il nous le rend en acuité. Nous n’avons plus cinq sens mais six ou sept, en éveil, qu’il faudra un jour chercher à nommer. Cette richesse nouvelle allège l’attente, habite le temps, les journées semblent plus courtes.

Il y a un mois, le temps suspendait son vol et nous retenions notre souffle, piaffant d’inquiétude et d’impatience. Ce soir, l’impatience s’émousse, on se sent bien, là maintenant, à observer depuis le balcon le ballet amoureux de deux mouettes sur le canal, au coeur de cette ville millénaire où un jour est à peine plus important qu’un battement de cils. On en oublie notre envie de sortir : ce n’est pas un renoncement mais une conquête.

La romancière et productrice radio Arièle Butaux vit et travaille à Venise. La Sérénissime vient de traverser une 31e journée de confinement.

Les commentaires sont fermés.

Ce texte est lumineux et rempli de douceur.
Le temps s’arrête dès la lecture des premiers mots.
Merci.

D’accord!
Malgré tout, cela montre que Venise peut retrouver une certaine « dolce vita ». Lumineux et douceur, mots très bien choisis.
Merci aussi.

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À bientôt

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