À Venise, le pouvoir de refuser le monde d’avant

Dans le grand silence des jours suspendus, chacun de nous a pu percevoir ce que le vacarme abrutissant du monde lui masquait : ses propres désirs, ses doutes, sa voix intérieure. Faites que cette voix ne se taise pas.

Venise à l'heure de pointe (photo : iStockPhoto)

Au neuvième jour du confinement, dans le silence de Venise coupée du monde, j’écrivais ces mots : « Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux. »

Deux mois plus tard, le train furieux de nos vies d’avant, après un long arrêt en rase campagne, redémarre doucement. Nul ne sait où il va, et lui non plus sans doute ! Mais dans le grand silence de ces jours suspendus, chacun de nous a pu percevoir ce que le vacarme abrutissant du monde lui masquait : ses propres désirs, ses doutes, sa voix intérieure. Une voix qui, peut-être, lui dit aujourd’hui : je ne retournerai pas dans le monde d’avant. Je ne me laisserai plus enfermer dans une vie qui ne me convient pas, dans un métier qui ne me correspond pas. Je ne retournerai pas au bureau, je ne reprendrai pas le métro, je ne perdrai plus des heures précieuses de ma vie dans les embouteillages. Je ne laisserai plus grandir mes enfants sans avoir le temps de les regarder ni les écouter. Je ne travaillerai plus toute la semaine pour acheter le week-end des choses dont on me fait croire que j’ai besoin, mais auxquelles je n’ai pas pensé depuis deux mois ! Je continuerai à cuisiner, à faire du pain. Je ne me laisserai plus voler ma vie comme le hamster dans la roue de sa cage. Je ne serai plus de « ceux qu’on engage, qu’on remercie, qu’on augmente, qu’on diminue, qu’on manipule, qu’on fouille, qu’on assomme, ceux dont on prend les empreintes », comme l’écrivait Jacques Prévert dans Le soleil brille pour tout le monde.

Démissionner, déménager, changer de vie, entreprendre une formation pour répondre à une vocation enfin entendue, oui, c’est risqué ! Mais cette crise nous a appris que rien n’est jamais sûr ni acquis, que notre confort comme nos certitudes peuvent basculer en quelques heures. On le savait, mais, cette fois, on l’a vécu. Alors, risque pour risque, pourquoi ne pas faire le choix qui pourrait nous rendre heureux ?

***

Je vous écris d’une ville où, pour la première fois en deux mois et demi, j’ai cru entendre au loin un avion. Lorsqu’il en passait toutes les heures, on ne les remarquait même plus. Le silence, véritable luxe de ces semaines de confinement, risque de n’être bientôt plus qu’un souvenir. Grondements des moteurs de bateaux, musique abrutissante de certains magasins qui n’ont rien de mieux pour se faire remarquer… leur volume sonore, difficile à supporter après avoir goûté au calme absolu, dépendra de nous et de la place que nous accorderons à ceux qui le produisent. De notre capacité à ne plus laisser le bruit couvrir nos désirs enfin entendus. De notre résistance aux injonctions à consommer toujours plus et n’importe quoi, à nous déplacer frénétiquement plutôt qu’à voyager vraiment…

Des milliards de personnes dans le monde entier, traversant au même moment la même crise, livrées à une solitude propice à la réflexion et à l’introspection, c’est du jamais vu. Et une force de changement en laquelle il n’est pas déraisonnable d’espérer.

Nous avons en main deux armes de construction massive : une carte de crédit et une carte d’électeur !

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Je suis aller deux fois à Venise. Ce que j’appréciais le plus était de me promener le soir dans les petites rues désertes. D’apprécier le silence qui y régnait. J’espère y retourné un jour, d’y rester pour un long séjour. En espérant que les paquebots avec leur milliers de touristes d’un jour ne soit pas de retour.

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Les rues désertes, le silence, le meilleur des balades vénitiennes! Et le long séjour pour comprendre cette ville si complexe et tomber sous son charme envoûtant qui agit comme une drogue dure, j’en sais quelque chose! 😉 Non, pas de paquebots pour le moment et sans doute pas avant longtemps.

À Venise, le pouvoir de refuser le monde d’avant
Au Québec aussi, nous détenons ces deux armes : carte de crédit et, surtout, carte d’électeur.
J’espère que tout le monde saura se servir… surtout de la deuxième!

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Merci de profiter de votre grande notoriété pour nous rappeler les vraies questions à nous poser afin que notre monde puisse réellement retenir le meilleur de nouveaux choix bienveillants que nous devrions faire d’abord pour nous-mêmes et pour tout ce qui nous soutient collectivement.

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