À Venise, le silence n’est pas le vide

Le silence existe encore à Venise, où rentrer chez soi de nuit, accompagné du seul bruit de ses propres pas, reste une expérience quasi mystique dont on ressort en paix avec le monde et, parfois, avec soi-même.

Crédit : starman963 / Getty Images

Au commencement, il y eut l’émerveillement. Depuis la terrasse creusée dans la roche, suspendue très haut au-dessus de la mer, le jour s’achevait sur le grand spectacle quotidien, immuable depuis la nuit des temps et dont nul ne s’est jusqu’à présent lassé. Le ciel embrasé d’une débauche de roses et de mauves soulignait les formes sombres de Capri et d’Ischia. C’était un de ces soirs d’été où l’air est si doux et chargé de tant de parfums de la terre qu’il suffit de les respirer pour se sentir faire corps avec la nature. Moments de recueillement, de gratitude d’être au monde, de silence intérieur pour mieux goûter le murmure du ressac comme les battements apaisés de son propre cœur. Moments parfaits.

Puis tout vola en éclat. Quelqu’un avait appuyé sur le bouton et rompu la magie, jugeant utile d’accompagner le spectacle d’une charge puissante de décibels sortie d’une boîte à rythmes. Un temps, un seul, martelé, agressif, une arme de destruction massive pointée sur la perfection de l’instant. L’auteur du délit, employé du bar d’où les clients pouvaient admirer le soleil couchant en sirotant quelque cocktail photogénique et « instagrammable », se justifia en disant que c’était « pour l’ambiance »… Une ambiance dont les échos ricochaient sur toute la falaise, imposant leur toute-puissance avec une violence dictatoriale. J’appris que le massacre avait lieu chaque soir à la même heure. À pleurer.

Quelques jours plus tard, de retour à Venise, la baignade vespérale sur la plage désertée du Lido fut pareillement gâchée par la sono en plein air d’un bar éphémère et prétentieux, audible à des centaines de mètres à la ronde. On n’en finirait pas d’énumérer ces contresens, ces manifestations de bruits abrutissants, troublant tranquillité et sommeil, imposés sans consentement. À Venise, vivre au bord d’un canal sera bientôt réservé aux insomniaques qui seront peut-être moins incommodés que les dormeurs par les barques à moteur lancées à pleine vitesse, avec radio poussée jusqu’à saturation. Et de jour, les boutiques de pacotille rivalisent désormais de vacarme pour attirer l’attention du chaland, ajoutant impunément la pollution sonore à la dégradation visuelle que subit trop souvent cette ville.

Les personnes ayant vécu le confinement à Venise parlent presque toutes du silence. On n’avait, si j’ose l’oxymore, jamais entendu cela ! Lorsque la vie reprit peu à peu son cours habituel, on fut bien sûr heureux d’entendre de nouveau des voix, des rires, les sons de l’activité humaine, de la vie. Mais il m’a semblé aussi que, pendant quelque temps, on fut attentif à préserver un peu de ce silence auquel certains avaient pris goût, soit parce qu’ils y aspiraient de tout temps soit parce qu’ils avaient fini par en découvrir les vertus.

Dans le vacarme du monde qui gagne par la voix du plus fort, dans cette volonté d’imposer aux autres son propre bruit de la manière la plus excessive qui soit, j’entends pour ma part une immense faiblesse, une peur irrationnelle de se retrouver face à soi-même.

Quel vide intérieur cherche-t-on à ne pas voir ou entendre en s’abrutissant de sons aussi violents et dénués de propos ? Immergé dans un tel marasme sonore, peut-être croit-on échapper à une réflexion sur soi-même, à des questions qu’on préfère éluder. Ou simplement s’étourdir pour masquer un mal-être, un chagrin, une détresse, une absence.

Le silence, à l’inverse, n’est pas le vide. Ce n’est pas pour rien que l’on demande, en de graves occasions, une minute de silence. Que l’on chuchote d’instinct dans les bibliothèques, les musées, les églises, en tout lieu où l’on est en présence de plus grand que soi et invité à penser, à méditer, à s’élever. Ce n’est pas pour rien que le silence existe encore à Venise, où rentrer chez soi de nuit, accompagné du seul bruit de ses propres pas, reste une expérience quasi mystique dont on ressort en paix avec le monde et, parfois, avec soi-même.

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» À Venise, le silence n’est pas le vide »
Merci de nous rappeler l’immense valeur du silence!
Moi aussi, je ne suis que trop souvent agressée par les bruits (qui ne sont pas des sons).
J’aime tellement le silence que j’en suis à le préférer même à la musique classique!

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En ce dimanche matin du 13 septembre, je veux juste vous dire combien j’aime votre façon d’écrire, de décrire les choses, comment vous les vivez… et moi, aussi j’aime beaucoup le silence, la plénitude que nous offre le silence.

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