À Venise, les retrouvailles ont un goût de renaissance

Quitter Venise ? Vous viendrait-il à l’idée de quitter le chevet d’une personne aimée, surtout lorsque l’espoir de la voir se relever n’a pas entièrement disparu ?

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Alors qu’approche le moment d’un retour à la normale, espéré ou redouté, je vous écris d’une ville où, à l’aune du monde d’aujourd’hui, rien n’est normal. Une ville construite sur une immense forêt renversée, comme l’écrit Tiziano Scarpa. Une ville où la réalité ne l’emporte pas toujours sur son reflet dans les eaux des canaux et de la lagune. Une ville sans voitures où le rythme est celui de l’être humain, de ses pas et de son cœur, une ville comme un village où l’on se croise et se parle, où l’on se connaît et se reconnaît. Une ville où la perception du temps n’est pas la même qu’ailleurs, où deux jours en valent dix parce que l’âge moyen de la moindre pierre est d’un demi-millénaire et parce que nos sens en éveil remplissent chaque instant.

À Venise, la normalité n’est pas le retour à un passé récent même si, impuissants à lutter contre les appétits féroces de la mondialisation, nous nous étions résignés à subir le bruit, la pollution, la foule. À ceux qui voudraient savoir, en lisant ces lignes, pourquoi nous restions malgré tant d’outrages, je répondrais en leur demandant s’il leur viendrait à l’idée de quitter le chevet d’une personne aimée, surtout lorsque l’espoir de la voir se relever n’a pas entièrement disparu.

Au plus fort des débordements touristiques, Venise réserve des instants de pur bonheur, des lieux préservés et sereins pour qui ne craint pas de s’y perdre. C’est aussi pour cela qu’on y reste ou qu’on y revient toujours. Un des sortilèges de cette ville, c’est qu’on n’en part jamais : on s’en éloigne en y laissant son cœur en gage.
Le pont de la Liberté est ce cordon ombilical long de 3 850 m, baigné de part et d’autre par les eaux changeantes de la lagune, qui relie Venise à la terre ferme. Liberté de partir, liberté de revenir. L’emprunter dans le sens du départ expose, dès les premiers tours de roue, au vertige de l’arrachement, à la crainte de l’irréversible. S’y engager au retour est une fête pour le cœur où le soulagement le dispute à la gratitude. À Venise, les retrouvailles ont un goût de renaissance.

Durant ces semaines d’isolement, de grande paix aussi, il est apparu évident que la normalité devrait être le souci constant de préserver Venise, dont nous ne sommes que les héritiers provisoires, de veiller à maintenir sa singularité de ville profondément humaine, pour ceux qui y vivent comme pour ceux qui en rêvent. Une singularité dont le bon sens nous dit, aujourd’hui plus que jamais, qu’elle devrait être la norme. Dans notre monde si complexe et violent, savoir qu’une telle ville existe est un réconfort, une raison d’espérer, un phare dans la nuit dont il appartient à tous, habitants, amoureux et visiteurs, de préserver la lumière. Cette lumière de Venise, symbole de la lumière du monde.

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