À Venise, mort et résurrection

En perdant Aldo, son cordonnier, la Sérénissime a aussi perdu un de ses repères. Mais elle a trouvé dans la réouverture de La Fenice, l’un des temples de l’opéra italien, une nouvelle raison d’espérer.

La célèbre Fenice a rouvert ses portes (photo : Arièle Butaux)

Des fleurs, des mots, des photos. L’échoppe, large comme quelques boîtes à chaussures, en est couverte. Aldo Serafino n’ouvrira plus sa porte. Il ne s’assoira plus devant son établi. Il ne prolongera plus la vie des nos souliers, bottes et bottines. Venise a perdu son cordonnier, son calegher (en vénitien), son calzolaio (en italien), et l’on se transmet la nouvelle avec la stupeur et la tristesse que suscite la mort d’un proche. Certes, l’homme était charmant et un peu magicien, passé maître dans l’art de ressusciter des mocassins en fin de vie, de sauver nos pieds lors d’achats inconsidérés d’escarpins sublimes, mais trop petits, modifiant une forme, la hauteur d’un talon, ajoutant ou supprimant une bride, revenant parfois pour le plaisir à la confection sur mesure. Il accomplissait ses miracles pour pas bien cher et pour un brin de causette. Mais depuis quarante ans, il était surtout l’une de ces figures qui font l’âme d’une ville. On ne passait jamais devant sa boutique sans glisser une tête pour dire bonjour, on prenait chez lui le pouls de Venise comme on le fait encore chez quelques rares commerçants qui ont connu la Venise d’« avant ».

À l’épicerie Mascari au Rialto, où Sonia, 60 ans de métier, blouse blanche et sourire de jeune fille, dispense conseils et recettes avec malice et gourmandise. Entre l’échoppe d’Aldo et la vitrine de Mascari, à peine 200 mètres dont la physionomie change incessamment et très vite, du moins jusqu’au confinement, car aujourd’hui la plupart des commerces autour de San Silvestro n’ont pas rouvert. On circule parmi des points d’interrogation, des vides cernés d’incertitude, des pas de porte muets. Malgré la chaleur et la présence de quelques touristes, ce début d’été n’annonce ni le début des vacances ni la reprise des activités, mais un entre-deux mouvant. Alors on s’accroche aux repères — Aldo, le calzolaio, en était un —, aux terrains connus, aux rituels.

On préparait déjà, sans y croire tout à fait, la nuit du Redentore, la plus fabuleuse des fêtes vénitiennes, qui devait revêtir cette année une signification particulière. La tradition du Redentore remonte en effet à 1577 et célèbre la fin d’une terrible épidémie de peste à l’occasion de laquelle fut construite sur l’île de la Giudecca, par Andrea Palladio, la basilique du même nom. Comme chaque année, des milliers de bateaux auraient dû se réunir sur le bassin de San Marco pour les pique-niques les plus attendus de l’année, souvent de véritables festins partagés d’une barque à une autre, en attendant sous les étoiles le coup d’envoi d’un des plus beaux feux d’artifice au monde. Près d’une heure de magie pyrotechnique illuminant les monuments de Venise et ricochant sur l’eau, de l’émotion plein les yeux et le cœur avant la dispersion des bateaux remontant en guirlande lumineuse le Canale Grande. Une provision de souvenirs émerveillés jusqu’à la prochaine fête, attendue cette année comme la consolation de nos jours reclus. Mais la nouvelle vient de tomber : il n’y aura pas de feux d’artifice cette année, pas d’agapes sur l’eau ni sur les quais. On ne risque pas sa vie pour une fête, aussi belle soit-elle. Pour la Sérénissime, il n’est pas temps encore de tourner la page.

Demain, pourtant, l’espoir viendra de La Fenice, la plus résiliente des maisons d’opéra : on y donnera Ottone in Villa, le premier opéra d’Antonio Vivaldi. Dans la plus pure tradition baroque, La Fenice s’est appuyée sur les règles très contraignantes imposées par la situation sanitaire pour inventer, innover, transformer son plateau en coque de navire renversée, à la fois arche protectrice de nos espoirs et désirs de beauté, et phare dans la nuit pour marcher sans peur vers demain.

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À Venise, mort et résurrection
Merci de me faire connaître Venise par vos billets si amoureux, une Venise que je ne connaîtrai pas autrement, puisque je choisis de ne plus voyager, moi qui l’ai tant fait.
Par souci d’écologie, de respect des lieux et, surtout, de respect pour les habitants.