À Venise, on pense en dehors de la boîte

La Fenice rouvre ses portes et Arièle Butaux traverse le miroir pour entrer dans un autre monde, une autre époque, un autre rêve. Au-dessus des masques, les yeux sourient.

La Fenice (photo : Teatro La Fenice)

Je vous écris de la Fenice, la plus petite des grandes maisons d’opéra. Il existe en anglais une expression qui semble avoir été inventée pour Venise : « Thinking outside the box. » Autrement dit, penser différemment, avec une perspective nouvelle, faire preuve de créativité. C’est parce qu’ils pensaient « en dehors de la boîte » que les premiers Vénitiens ont eu la vision d’une ville surgissant des eaux marécageuses de la lagune. C’est dans la même disposition d’esprit créative qu’ils ont traversé les siècles et assuré la pérennité de la Sérénissime, s’adaptant aux crises, aux épidémies, aux changements de société… Et c’est encore en réfléchissant de manière toute vénitienne, c’est-à-dire « en dehors de la boîte », que la Fenice a survécu à deux catastrophes, soit l’acqua alta (marée haute) de novembre et la pandémie de COVID-19, pour rouvrir après plus de quatre mois de fermeture. Et quelle réouverture ! Là où la plupart des grands théâtres avancent à pas précautionneux de convalescent, la Fenice s’offre rien moins qu’une renaissance douce et joyeuse malgré la modestie de ses moyens. Avec une idée simple : puisque la présence d’un public est soumise à d’énormes contraintes, pourquoi ne pas en profiter pour changer toutes les règles du jeu et inventer de nouveaux rituels ?

Rien n’est plus triste qu’un théâtre aux trois quarts vide, et c’est pourtant ce qu’impose aujourd’hui la prudence. Alors, plutôt que de laisser inoccupée une grande partie du parterre, il a été décidé d’en retirer tous les fauteuils ! Ce sont désormais les musiciens qui s’y tiennent tandis qu’une quarantaine de sièges ont été disposés sur la scène, à bonne distance les uns des autres et contenus par une structure en bois évoquant, de manière fort pertinente, la coque protectrice d’un navire. Un vaste parquet a été posé pour unifier la scène et le parterre. Le reste du public est réparti dans les loges, une seule personne dans chacune, deux s’il s’agit d’un couple, toutes au premier rang pour donner l’illusion parfaite d’une salle presque pleine.

Photo : Teatro La Fenice

Dans cette ville de reflets, de miroirs, de trompe-l’œil, de masques aussi, il devient naturel que le public regarde vers la salle et que les musiciens s’adressent à la scène. On s’y habitue aussi vite qu’à observer les détails d’une façade dans l’eau qui les réfléchit.

Le spectacle commence hors du théâtre, sur le parvis où, avant chaque spectacle, des percussionnistes de l’orchestre jouent des œuvres que le public s’amuse à reconnaître à leur seul rythme. Au-delà du symbole de la Fenice repoussant ses murs, cet accueil est une invitation à se laisser prendre par la main et surprendre, à accepter que rien n’est plus comme avant, mais que la musique trouve ici d’autres chemins. L’œuvre choisie pour cette réouverture est Ottone in villa, premier opéra d’Antonio Vivaldi, créé à Vincenza en 1713. Son effectif réduit trouve naturellement sa place dans cette nouvelle configuration où l’absence de frontière entre scène et public nous ramène au temps de la création de l’œuvre, lorsque les théâtres payants n’existaient pas encore (les Vénitiens ont inventé le concept en 1737 au théâtre San Cassiano).

Dès la sinfonia d’ouverture, alors qu’aucun rideau ne se lève, nous traversons pourtant le miroir pour entrer dans un autre monde, une autre époque, un autre rêve. Au-dessus des masques, les yeux sourient et s’embuent. L’émotion est immense. Ce n’est pas seulement un théâtre qui rouvre, c’est la vie qui revient et qui toque à la porte de nos désirs et de nos cœurs. On ressent combien ces moments-là nous avaient manqué. Savourer la musique faite sur l’instant et pour nous, vibrer à l’unisson d’une salle entière, se sentir intensément vivant et rempli de gratitude devant le génie humain capable de tant de beauté, abolir le temps et tout oublier hormis ce que nous raconte Vivaldi. Sa fraîcheur, sa mélancolie tendre, ses demi-teintes, son humanité restituées fidèlement, trois siècles plus tard, par des hommes et des femmes capables de penser « hors des boîtes ».

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À Venise, on pense en dehors de la boîte
Wow! Quelle créativité, quelle inventivité!
Merci de nous en faire part de si belle manière que j’en ai eu les larmes aux yeux d’émotion devant tant de beauté!
Merci merci merci!

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