À Venise, on s’évade pour mieux se retrouver

Dans le dédale des rues de la Sérénissime, ce n’est pas ce qui bouge, ce qui change qui crée le sentiment d’évasion, mais, au contraire, la permanence des choses.

Photo : Mahkeo / Unsplash

Je vous écris d’une ville où les voyages immobiles sont des évasions.

S’évader. Est-ce un projet ? Une revendication ? Un désir ? Un regret quant à la difficulté à partir cet été ? Ou bien la nostalgie inavouable de ces jours suspendus durant lesquels nous avons vécu, au cœur de nos maisons, la plus dépaysante des expériences ?

Il n’y a pas d’évasion sans projet de fuite, pas de fuite sans situation d’enfermement, avec ou sans barreaux. Le quotidien, les soucis personnels, les incertitudes d’un monde qu’une pandémie fait vaciller…

S’évader, ce n’est pas échapper aux vicissitudes, mais les percevoir autrement ou bien les oublier durant quelque temps. « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! » s’exclamait Baudelaire, conscient que le plus lointain des voyages ne saurait guérir le mal-être que l’on emporte partout avec soi.

S’évader, c’est inventer son propre espace, se raconter sa propre histoire, où que l’on soit et parfois même simplement chez soi, lorsqu’une musique, un livre ou une simple rêverie nous emporte très loin hors de nous-mêmes.

Propices à l’évasion sont les environnements dans lesquels on se sent minuscule, mais dont on a conscience de faire partie : la nature, les grands espaces, la mer… Venise. Car Venise est une ville qui garde trace de tout et, partant, suspend le temps et redessine notre rapport au réel. Les soubresauts de notre époque sont à peine un soupir à l’échelle de cette ville largement millénaire dont l’histoire est murmurée par la moindre pierre. Épidémies, guerres, crises économiques, incendies, catastrophes naturelles…

Venise qui a tout vécu et a survécu à tout remet en perspective nos petites ou grandes misères personnelles. L’omniprésence de l’histoire, la familiarité avec la beauté, l’absence de voitures, l’esprit village de cette ville où transite le monde entier façonne une vie quotidienne douce et à taille humaine, à la fois dépaysante et naturelle, respectueuse de nos besoins et de notre rythme. La réalité de Venise se substitue à notre réalité personnelle au point de nous faire oublier qu’un autre monde existe au-delà du pont de la Libertà.

À Venise, ce n’est pas ce qui bouge, ce qui change qui crée le sentiment d’évasion, mais, au contraire, la permanence des choses.

« Quand je cherche un autre mot pour musique, je ne trouve jamais que Venise », écrivait Nietzsche. Comme la musique, Venise provoque l’émerveillement et l’oubli de soi. Par la magnificence de ses édifices défiant les lois de la gravité et regorgeant d’œuvres d’art, mais aussi et peut-être surtout par la certitude que ce que nous voyons et entendons a été vu et entendu à l’identique depuis la nuit des temps par le cortège sans fin des habitants et des visiteurs de Venise.

C’est l’humilité du travail du charpentier que l’on contemple au plafond de sa propre maison, comme tant d’autres avant nous depuis cinq cents ans ! Ce sont les voix et les musiques mêlées de tous les siècles passés qui ricochent sur les pierres et sur l’eau et accueillent les nôtres pour aujourd’hui comme pour demain. C’est la Marangona, cloche fondue aux premiers siècles de la chrétienté et rapportée de Constantinople en 1204, seule rescapée de l’écroulement du campanile de San Marco en 1902, vieille dame miraculée dont les douze coups unissent pour l’éternité hier et aujourd’hui.

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Vos lettres de Venise seront-elles un jour réunies en plaquette pour rejoindre les romans de la chère Donna Leon dans ma bibliothèque? Chez toutes les deux je sens le même attachement sincère à la Sérénissime. Merci de partager vos impressions avec nous. GL

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