À Venise, où la liberté est douce-amère

Venise s’offrait tout entière à nous, et presque seulement à nous. Nous savions que cela ne durerait pas, mais nous avons fait semblant d’y croire.

Photo : Canmandawe / Unsplash

Je vous écris d’une ville en deuil d’un amour impossible. Il y eut d’abord un printemps radieux aperçu depuis nos fenêtres cruellement closes et intensément savouré dès les premiers jours de liberté retrouvée.

Dans la ville rendue à ses habitants, nous nous sommes salués, nous nous sommes reconnus malgré les masques, nous avons pris des nouvelles les uns des autres. Nous avons repris le chemin des bars et des pasticcerie pour le premier café du matin, masqués, à distance, mais vivants.

Nous nous sommes félicités de voir rouvrir telle ou telle boutique, car nous nous demandions si elle survivrait à la crise. Nous sommes passés avec indifférence devant les rideaux baissés des magasins de pacotille, de faux verre de Murano, de sucreries industrielles.

De nouveau, nous avons lu et commenté les journaux sur les bancs au soleil. Nous nous sommes installés en terrasse, à des tables éloignées les unes des autres, mais les voix portent ! Les familles sont retournées en barque dans la lagune, les rameurs ont profité des eaux calmes pour préparer la Vogalonga. Et dans les campi, les enfants sont redevenus des enfants.

Nous étions tous un peu ivres de liberté, de beauté aussi. Venise s’offrait tout entière à nous, jamais nous n’en avions été aussi éperdument amoureux.

C’était fou et magnifique à la fois. L’équilibre idéal entre Venise reprenant vie en accueillant de nouveau quelques visiteurs et la possibilité d’une vie normale pour ses habitants semblait à portée de main. Nous savions que cela ne durerait pas, mais nous avons fait semblant d’y croire, retenant notre souffle afin de ne pas troubler cette lune de miel.

Samedi dernier, à la faveur d’un long week-end d’Ascension et de fête nationale, les habitants de Vénétie, après des mois de réclusion, ont voulu revoir le joyau de leur région. Ils sont arrivés d’un seul coup, par milliers, en train, en voiture, bloquant le pont de la Liberté, envahissant le Rialto et la place San Marco, créant la confusion dans les calle trop étroites et dans les vaporetti, où la distanciation physique n’était plus qu’un vœu pieux. Il y eut des scènes pénibles, du vacarme, des carabiniers appelés en renfort.

Dans cette cohue, plus de rencontres impromptues entre amis ou connaissances, plus d’enfants jouant au ballon, plus de vie… Nous nous sommes cognés à une réalité oubliée.

Ce soir, les sirènes de l’acqua alta ont retenti. Depuis hier, il pleut sans relâche après des mois de temps radieux. On dirait que la Sérénissime n’en finit pas de pleurer.

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Beau texte. J’ai eu le privilège de visiter Venise pour la première fois en 1989. J’ai des souvenirs merveilleux de promenades en soirée éclairées rêveusement par les lampes à gaz. Un peu de touristes mais rien comme j’ai vécu durant mes deux autres visites. La dernière fut l’année passée en croisière. Invivable! Et le plus triste était que je faisais partie du problème. Trop de touristes envahissant tous les espaces. Pénible et triste.

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