À Venise, où les années se comptent en printemps

L’idée même de songer à interdire le déconfinement des personnes âgées jusqu’à la fin de l’année en Italie fait mal.

Sur un marché de Venise, avant le confinement (Photo : iStockPhoto)

Je vous écris d’une maison vénitienne où, chaque matin, je suis soulagée d’être réveillée par mes voisins du dessus. Leur radio, leurs apostrophes d’une pièce à l’autre, leurs rires, leurs cannes sur le parquet, leurs coups de fil à leurs proches dont je ne rate aucune péripétie… J’ai l’impression de faire partie de la famille ! Mes voisins sont mari et femme, ils ont tous deux 94 ans et, comme la plupart des personnes âgées en Italie, ils vivent en paix chez eux, en compagnie de leurs souvenirs, dans les murs qui ont vu grandir leurs enfants. En Italie, seulement 1,6 % des personnes âgées vont en maison de retraite, ce pis-aller inacceptable pour les Italiens, dont le sens de la famille s’étend à toutes les générations. Les badanti, dames de compagnie ou aides-soignantes, secondent parfois les familles, mais les enfants restent très présents dans le quotidien de leurs parents âgés.

Ce matin, je n’ai pas été réveillée par mes voisins, car je n’ai pu trouver le sommeil. Le silence de la nuit vénitienne était aussi profond que d’habitude, l’air toujours aussi doux, mais une idée entendue à la radio française me vrillait le cœur. Dans quel cerveau mal câblé, dans quelle âme dénuée de toute empathie a bien pu naître le projet d’interdire le déconfinement des personnes âgées jusqu’à la fin de l’année ? Loin de moi l’ambition d’alimenter le débat sur les bienfaits ou les méfaits du confinement, je ne suis pas virologue. Mais en tant qu’être humain, je sais qu’on peut mourir de solitude, de chagrin, d’isolement. Je sais que, pour déclencher chaque matin la petite étincelle qui va nous remettre en piste pour une nouvelle journée, il faut avoir envie de vivre. Les projets, la curiosité, mais surtout l’amour, l’amitié, la vie sociale nous font sourire à la vie.

À Venise, j’aime le spectacle des personnes âgées papotant sur les campi, franchissant les ponts, grimpant les étages de leur maison sans ascenseur, parfois au bras de leur badante, vaillantes parce qu’entourées et habituées à accomplir elles-mêmes le plus longtemps possible leurs tâches quotidiennes. Ici, les anciens sont respectés, ils sont une source inépuisable d’échanges, de conseils, ils font partie de notre vie et sont de toutes les réunions de famille.

Dans le pays d’où je viens, les aînés vivent souvent dans un monde parallèle, s’étiolent, rétrécissent puis meurent, faute d’avoir encore leur place dans une société qui les considère comme des poids et voudrait les rendre invisibles.

Depuis des semaines, des millions de personnes de toutes générations attendent de sortir de chez elles, de retrouver l’étincelle des matins nouveaux. Lorsque ce jour arrivera, aurons-nous le cœur de demander aux plus âgés d’attendre de longs mois encore pour revoir leurs êtres chers, pour renouer avec leurs sorties, leurs habitudes, leurs loisirs, avec tout ce qui leur donne l’envie de se lever et de jouir de leur droit inaliénable à vivre ? Oserons-nous prétendre que c’est pour les protéger que nous prenons le risque de les voir s’éteindre comme des petites flammes affaiblies par le chagrin de la solitude et de l’abandon ? Prendrons-nous le risque que la perte de tout désir de vivre tue bien plus que ce virus ? Infantiliserons-nous, priverons-nous de leur libre arbitre ceux qui nous ont mis au monde puis éduqués, aimés, soutenus ? La vieillesse est aussi un état d’esprit et je connais des octogénaires tellement plus jeunes que certains adolescents blasés !

Un jour nouveau se lève sur la Sérénissime, les mesures de confinement allégées nous redonnent quelque espoir de goûter enfin ce printemps. Pour les plus âgés, la vie se compte parfois en printemps, ceux que l’on a vécus, ceux que l’on vivra encore, ceux que l’on ne verra plus. « C’est dur de mourir au printemps, tu sais… » chantait Jacques Brel. On ne saurait mieux dire.

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Il me semble évident qu’on aimerait bien se débarrasser des vieux car ils et elles sont considérés comme du bois mort. Si le virus ne les tue pas, alors le confinement va certainement faire la job !

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