À Venise, ville esseulée mais pas abandonnée

Comme des enfants désœuvrés un dimanche après-midi, nous avons commencé à nous lancer des « et si » au-dessus des cordes à linge, à refaire le monde. « Et si Venise retrouvait ses habitants et redevenait une ville normale ? »

Photo : Ludovico Lovisetto / Unsplash

En ces premiers jours du printemps, je vous écris d’une ville où le temps n’existe plus. Depuis que les rideaux de fer sont tombés sur tant de boutiques inutiles, Venise retrouve sa physionomie des siècles passés. Il n’est plus besoin de lever les yeux au-dessus de la ligne des magasins pour tenter d’échapper à la pollution visuelle et sonore qui altérait la Sérénissime. L’œil et l’oreille enfin disponibles, on se faufile dans les rues désertes pour rejoindre les quelques magasins d’alimentation qui ont survécu à l’invasion de la pacotille et des marques planétaires qui essaiment comme des métastases, on découvre une Venise nue et vulnérable. Une ville en partie vidée de ses habitants, de ses commerces de proximité, de ses artisans. Une ville en danger. Une ville esseulée, mais pas abandonnée.

Aujourd’hui, au 12e jour de confinement, ce sont les Vénitiens et eux seuls qui assurent la survie de leur ville. Derrière les façades cinq fois séculaires de son hôpital où les malades reçoivent soins et attention, dans ses rues toujours propres, dans les magasins où ceux qui achètent prennent soin de ne pas mettre en danger ceux qui prennent le risque de venir travailler… Pour les autres, les jours s’écoulent sans repères, sans horaires, sans vie sociale, on ne nomme plus les jours de la semaine.

Certains sont en train de tout perdre, mais personne ne se plaint. On fera les comptes plus tard et, avec un peu de chance, on parviendra à un juste équilibre entre le trop et le pas assez. Interdire Venise aux visiteurs ne serait pas juste, spolier les Vénitiens de leur ville le serait moins encore.

Les Vénitiens sont des gens courageux et résilients, qui affrontent les épreuves avec humour et la certitude qu’ils en sortiront plus forts. Ici, on n’applaudit pas le soir au balcon, parce qu’il y a parfois plusieurs rues ou canaux entre deux habitants. Pour la même raison, on ne donne pas de concerts d’une fenêtre à une autre, mais certains, à l’improviste, lancent au ciel un « Volare » ou un air d’opéra. Pour le plaisir ou pour se donner du courage.

Le temps n’existe plus ici, car le passé et le présent, dans cette situation si particulière, sont en train de se rejoindre tandis que le futur nous échappe. Être Vénitien, c’est trouver fièrement mais aussi humblement sa place dans une longue histoire qui a commencé bien avant nous et dont nous ne verrons pas la fin. Au cœur d’une ville inchangée depuis des siècles, s’inscrire dans l’histoire est naturel.

C’est aussi une question de survie : Venise est une utopie réalisée puis perpétuée par des hommes qui voulaient vivre bien ensemble. Les racines donnent la confiance pour oser, créer, rêver, être. Invisibles, elles nous rendent beaucoup plus forts que la surface des apparences, l’obsession du paraître ou la consommation compulsive qui nous volent nos vies en nous les faisant vivre en dehors de nous-mêmes. Depuis son isolement, Venise l’éternelle nous donne à méditer sur quelques questions essentielles et si souvent négligées : se réapproprier sa propre vie, s’inscrire dans la continuité du temps, être lié aux autres dans le présent comme dans le passé et le futur, partager la Terre, notre maison commune.

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Aujourd’hui c’est dimanche. Un dimanche à Venise sans aperitivo al campo, sans repas de famille, sans promenade au soleil. Un dimanche sans messe dominicale : ma très pieuse voisine Silvia communie désormais devant un écran d’ordinateur. Un dimanche sans blues du dimanche soir…

Je vous écris d’une ville où les rituels se diluent dans des journées qui n’ont plus tout à fait 24 heures et où le silence du jour ressemble de plus en plus à celui de la nuit.

En 2016, le bioacousticien Gordon Hempton craignait que le silence ne disparaisse de notre planète dans les 10 prochaines années. Effroyable perspective !

À Venise, ce silence retrouvé nous propulse dans un univers inédit. Il n’y a plus à lutter contre les agressions sonores, à se protéger contre les violences auxquelles nous expose le simple fait de vivre, de sortir de chez soi dans un monde ivre de sa propre cacophonie où l’homme, comme un vulgaire clébard, marque son territoire du rugissement de ses moteurs comme de ses abrutissantes musiques à un temps. Je suis convaincue qu’on ne meurt pas de vieillesse mais d’épuisement, victoire après victoire, défaite après défaite. Après avoir claqué une dernière porte pour se protéger d’un dernier bruit.

« Écoutez ce silence, il entoure les choses ! » disait Rilke (un écrivain autrichien mort en 1926).

En détournant sans cesse notre attention, le bruit nous isole bien plus que le silence. Il agit en dictateur, nous empêche de penser, de réfléchir, d’écouter notre bon sens comme notre intelligence. D’écouter notre cœur. Il fait de nous les victimes consentantes d’un monde devenu invivable.

Venise, j’aime à m’en souvenir, est née d’une utopie. Dans le grand silence tombé sur la Sérénissime, le moment est peut-être venu d’inventer d’autres utopies. Nous avons des semaines de silence devant nous pour affûter notre intelligence et laisser éclore de nouvelles idées. Hier, par la fenêtre, ma voisine Silvia me faisait part d’un rêve : se débarrasser des monstres flottants qui détruisent Venise et sa lagune en les mettant à la disposition des personnes sans abri dans les ports de pays en guerre. « En plus, ils pourraient lever l’ancre et s’enfuir très vite sans sortir de chez eux quand la situation deviendrait trop dangereuse pour eux ! » a-t-elle ajouté. J’ai adoré cette idée. Alors, comme des enfants enfermés et désœuvrés un dimanche après-midi, nous avons commencé à nous lancer des « et si » au-dessus des cordes à linge, à refaire le monde. « Et si Venise retrouvait ses habitants et redevenait une ville normale où il ferait de nouveau bon vivre et travailler, où les jeunes pourraient de nouveau s’installer ? » En quelques minutes, nous avions déjà imaginé une dizaine de solutions, toutes réalisables à condition qu’on s’autorise à penser un peu hors du cadre !

Nous sommes ce matin des millions à rester enfermés tandis que le monde suspend un instant sa course vers l’abîme. Enfermés, mais libres d’imaginer autre chose. L’avenir seul dira si c’est une bonne nouvelle.

La romancière et productrice radio Arièle Butaux vit et travaille à Venise. La Sérénissime vient de traverser une 15e journée de confinement.

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Que j’aime cet article! Une pause de la cacophonie humaine est sans doute le côté le plus positif de cette troublante période…

On dirait presque Venise en décembre 1968, la dernière fois que je m’y suis trouvée. A l’époque, les touristes n’y allaient pas en hiver. Il paraît que cela avait changé…