Abu Dhabi réinvente l’art

Des architectes de grande renommée s’apprêtent à planter sur l’île du Bonheur des musées de réputation internationale.

Pour l’instant, Saadiyat («  bonheur  », en arabe) est une île plus ou moins déserte au large d’Abu Dhabi. Plus pour très longtemps. Dans les années 2010, son quartier culturel devrait attirer des millions de visiteurs. Cinq architectes, tous lauréats du Pritzker, le «  Nobel de l’architecture  », seront aux commandes. Le Français Jean Nouvel, à qui l’on doit l’Institut du monde arabe, à Paris, y construira un nouveau Louvre. Le Canado-Américain Frank Gehry signera un autre Guggenheim, plus grand encore que celui qu’il a donné à Bilbao. L’Irako-Britannique Zaha Hadid accouchera d’un détonant Centre des arts vivants. Le Japonais Tadao Ando sera maître à bord du Musée maritime. Le Britannique Norman Foster inventera un musée du patrimoine, qui portera le nom de Cheik Zayed bin Sultan al-Nahyan, le «  père de la nation  ». À ces temples des muses s’ajouteront 19 (!) pavillons consacrés à des expositions temporaires. Coût du quartier culturel  : 27 milliards de dollars américains.

«  Abu Dhabi sera au centre du dialogue et des échanges culturels  ; rien de tel que l’art pour réunir les peuples  », dit Mubarak Al Muhairi, directeur général de la Tourism Development & Investment Company (TDIC), maître d’œuvre du projet. Zaki Nusseibeh, vice-président de l’Autorité de la culture et du patrimoine, le «  Conseil des arts  » local, abonde dans le même sens  : «  L’objectif est de diminuer les tensions du “choc des civilisations”. Cette expression est une contradiction dans les termes. De nos jours, il n’y a qu’une civilisation, et elle est humaine.  »

Abu Dhabi est-il en train de se payer, à coups de barils de pétrole, les institutions culturelles qui font défaut au Moyen-Orient  ? Il est préférable de ne pas l’insinuer devant Mubarak Al Muhairi, qui a peu apprécié la couverture d’un récent numéro de Newsweek, consacrée à Abu Dhabi. Le magazine demandait sur un ton provocateur  : «  Peut-on acheter la culture  ?  » «  C’est un préjugé envers une région qui passe pour n’avoir ni histoire ni civilisation, uniquement du pétrole  », déplore-t-il. C’est un peu raciste, ajoute Zaki Nusseibeh. «  Comme si le monde musulman n’avait pas de culture  ! L’art islamique est, dans toute la région et jusqu’en Espagne, vieux de plusieurs siècles.  »

Qu’on puisse l’acheter ou non, la culture fait vendre. Le quartier culturel n’occupera qu’une petite partie des 27 km 2 de l’île de Saadiyat. Seront également construits  : 29 hôtels, dont un établissement dit de «  sept étoiles  » (c’est-à-dire de très grand luxe), trois marinas, deux terrains de golf et un circuit de formule 1 — entre autres. Nombre de touristes espérés d’ici 2015  : trois millions par an. Car c’est bien d’eux qu’il s’agit. «  Abu Dhabi n’est ni Paris, ni Londres, ni New York  », dit Lisa Ball-Lechgar, rédactrice en chef de Canvas, un magazine d’art de Dubaï. «  Si le gouvernement veut des institutions culturelles durables, il doit attirer des visiteurs de partout au Proche-Orient et en Asie.  »

Le Louvre Abu Dhabi, comme on l’appelle, qui devrait ouvrir en 2012, commencera par emprunter des centaines d’œuvres à des musées français pour des périodes de six mois à deux ans. Mais il constituera sa propre collection au fil des ans. Pour l’utilisation de la marque Louvre, les prêts d’œuvres et le savoir-faire français, Abu Dhabi versera un milliard d’euros (1,5 milliard de dollars).

Cette initiative a suscité la polémique à Paris. Estimant que «  les musées ne sont pas à vendre  », des opposants ont lancé une pétition signée par 1 600 personnes, dont des historiens de l’art de grande renommée. Les signataires accusaient le Louvre, un fleuron du patrimoine européen, de sombrer dans l’«  entertainment business  ». Ils lui reprochaient, notamment, de sanctionner le principe de la location des œuvres, alors que les musées publics français (contrairement aux établissements privés américains) prêtent leurs œuvres gratuitement.

Les nus, si abondants dans l’art occidental, pourront-ils être exposés à Abu Dhabi, capitale d’un pays qui bloque les sites Internet incompatibles avec les valeurs islamiques  ? «  L’art ne sera pas censuré  », promet Mubarak Al Muhairi, de la TDIC. Saurons-nous voir ces seins que nous ne saurions voir  ? Réponse à l’ouverture du Louvre Abu Dhabi et du Guggenheim, à l’horizon 2012.

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