Afghanistan : dragon ou sari ?

Pas étonnant que la Chine et l’Inde, les deux grandes rivales asiatiques, tentent d’influencer l’avenir de l’Afghanistan : ce pays est le pivot de l’Asie. Les alliés des États-Unis, dont le Canada, devront choisir leur partenaire, dit le journaliste, auteur et professeur David Van Praagh. Et en assumer les conséquences géopolitiques.

Afghanistan : dragon ou sari ?
Photo : Adrian Wyld/PC

Le Canada n’a pas qu’engagé ses soldats dans la mission afghane. Il y façonne aussi l’avenir de l’Asie. Derrière cette mission se cache en effet un enjeu géopolitique méconnu du grand public, révèle le journaliste David Van Praagh. Aussi pauvre et reculé soit-il, l’Afghanistan n’en est pas moins la porte d’entrée du sous-continent indien, dit l’auteur de The Greater Game : India’s Race With Destiny and China (2003). La route des envahisseurs à l’ouest de l’Inde a toujours passé par l’Afghanistan, d’Alexandre le Grand aux Russes en passant par Gengis Khan, jusqu’aux interventions américaines et de l’OTAN, en 2001. Les intérêts des deux puissances asiatiques rivales, la Chine et l’Inde, s’y entrechoquent donc allégrement. Et le Canada tout comme les autres alliés des États-Unis doivent aujourd’hui choisir laquelle deviendra leur partenaire principal. Peu importe leur choix, ils devront s’attendre à des conséquences géopolitiques.

David Van Praagh a couvert l’Asie pendant une quarantaine d’années, entre autres comme correspondant pour le Globe and Mail. Il est professeur de journalisme depuis 1972 à l’Université Carleton, à Ottawa. Mais il a fait presque chaque année des reportages sur le terrain en Asie. L’actualité l’a joint au téléphone chez lui.

Que veut l’Inde en Afghanistan ?

– L’Inde ne veut pas prendre le contrôle de l’Afghanistan. Son intérêt est d’en faire ce que l’Empire britannique en a fait au 19e siècle : un État tampon. L’Inde craint que son voisin musulman, le Pakistan, ne prenne le plein contrôle de l’Afghanistan. Il faut savoir que les deux premiers entretiennent des relations pour le moins tendues depuis la partition de l’Inde, en 1947, lorsque l’État pakistanais a été créé. Il y a eu quatre guerres entre les deux. Et on ne peut comprendre ce qui se passe en Afghanistan sans tenir compte du Pakistan. Il faut se rappeler que c’est ce dernier qui a créé les talibans dans les années 1990 et qui continue encore aujourd’hui, dans une sorte de double jeu, de les héberger sur son territoire, en dépit de son alliance avec les Américains.

L’Inde intervient-elle directement dans les affaires afghanes ?

– L’Inde ne veut pas se battre là-bas, mais elle appuie entièrement la mission des États-Unis et de l’OTAN pour contrer les talibans et al-Qaida. Elle a établi des consulats dans le nord du pays, en plus de son ambassade à Kaboul. Les Pakistanais en ont d’ailleurs fait tout un plat. Ils ont dit que l’Inde voulait les encercler, détruire leur pays et reformer l’Inde d’avant la partition. Il y a certes des Indiens qui veulent ça, mais ce n’est pas la pensée dominante.

L’Inde ne doit pas seulement faire face au Pakistan, mais à la Chine aussi. Les Indiens perçoivent – et ils ont raison – les Chinois comme leurs principaux rivaux dans la région. Les deux se sont déjà battus le long de leur frontière commune. Les Indiens sont parvenus à repousser l’envahisseur chinois en 1967 et en 1987, mais ils avaient perdu auparavant la guerre sino-indienne de 1962, dont l’enjeu était le contrôle de territoires himalayens. C’était une défaite amère pour les Indiens. Et ils ne l’oublient pas.

Et que veut la Chine en Afghanistan ?

– La Chine – voisine immédiate de l’Afghanistan – a des ambitions hégémoniques. Elle tente, selon moi, de bâtir un empire eurasien. Ensuite, elle est la seule alliée du Pakistan, hormis l’Arabie saoudite. Les bombes nucléaires pakistanaises sont fabriquées en Chine. Cette alliance est bien sûr contraire aux intérêts de l’Inde. Mais comme sa rivale indienne, la Chine n’intervient pas directement dans les affaires afghanes. Elle se cache, pour ainsi dire, derrière le Pakistan. Si les troupes américaines et de l’OTAN quittaient abruptement l’Afghanistan et que les talibans, qui se sont réfugiés en bonne partie au Pakistan en 2001, y reprenaient le pouvoir, ce serait un grand succès pour la Chine. Elle pourrait ainsi exercer une plus grande influence en Afghanistan par l’intermédiaire de son allié pakistanais.

La Chine, toujours en quête de ressources naturelles partout dans le monde pour alimenter sa croissance, a aussi des intérêts économiques en Afghanistan. Il s’agit peut-être d’un pays pauvre, mais on y trouve du gaz naturel et des gisements gigantesques de cuivre. Les Chinois ont d’ailleurs mis la main, en 2009, sur l’une des plus importantes mines de cuivre au monde, à Aynak, au sud de Kaboul.

Qu’est-ce que les États-Unis et leurs alliés doivent faire dans la région ?

– Ils devraient rester en Afghanistan jusqu’à ce qu’ils gagnent ! La stratégie d’Obama est correcte en partie seulement : la bonne nouvelle, c’est qu’il a décidé d’augmenter de 30 000 le nombre de soldats ; la mauvaise, c’est qu’il a annoncé leur retrait à partir de 2011. Il aurait dû annoncer qu’ils allaient rester jusqu’à ce qu’ils gagnent.

Le Canada aussi doit prendre position et dire qu’il ne partira pas tant que la coalition ne remportera pas cette guerre, que ce ne sera pas facile et que la mission s’étendra probablement au-delà de 2011. C’était une erreur d’annoncer un retrait complet à cette date. D’ailleurs, il n’est pas impossible, selon moi, que cette décision soit révisée.

Les démocraties occidentales ont tout intérêt à s’allier avec les démocraties asiatiques : l’Inde, mais aussi le Japon. Ce type d’alliance est d’ailleurs l’une des perspectives que les Chinois craignent le plus, hormis celle d’une révolte intérieure. C’est Bill Clinton qui, en 2000, a énoncé avec le premier ministre nationaliste hindou, Atal Bihari Vajpayee, le concept d’« alliés pour la démocratie ». George W. Bush a donné un sens à cette déclaration en reconnaissant l’Inde comme un membre responsable du club nucléaire. Maintenant, Barack Obama devrait affirmer clairement que, en tant que démocratie la plus puissante du monde, les États-Unis reconnaissent le rôle de l’Inde en Asie. Non seulement comme la démocratie la plus peuplée au monde et comme une puissance économique émergente, mais aussi comme un partenaire stratégique vital.

Le Canada peut-il avoir une influence ?

– Oui, mais deux événements dans les relations indo-canadiennes ont refroidi les militaires et les diplo­mates canadiens. Le premier s’est produit au début de la guerre froide, lorsque l’Inde et le Canada ont travaillé ensemble avec la Pologne au sein des commissions inter­nationales de surveillance et de contrôle, qui avaient pour mandat de surveiller l’application de la trêve au Viêt Nam, au Laos et au Cambodge – l’ancienne Indo­chine – après la défaite des Français à Dien Bien Phu, en 1954. Les Canadiens ont été déçus par les Indiens lorsque ceux-ci ont commencé à se rapprocher du Nord Viêt Nam et de la Russie. Le second événement s’est produit en 1974, lorsque les Indiens, utilisant la technologie canadienne, ont testé leur première bombe nucléaire.

Il y a eu des divisions au sein du ministère des Affaires étrangères quant à savoir quel pays, entre la Chine et l’Inde, devrait être le partenaire privilégié du Canada. Stephen Harper tente de se rapprocher davantage de l’Inde. Lors de son récent voyage en Asie, il s’y est rendu avant d’aller en Chine. C’était délibéré. Le message était que l’Inde est un partenaire plus important que la Chine pour le Canada.

D’une certaine manière, les Canadiens ont été un peu en avance sur les Américains, même s’il faut reconnaî­tre que l’occupant de la Maison-Blanche est la personne qui compte le plus. Jusqu’à présent, Obama a été un président faible, qui a tenté de plaire à tout le monde. Et ce n’est pas possible d’agir de la sorte. Par exemple, il a parlé d’un G2 entre les États-Unis et la Chine, comme si les deux pays allaient se partager le sort du monde. C’est, bien sûr, ce que les Chinois veulent que le reste du monde croit, mais ce n’est pas vrai ! Ensuite, Obama a reçu le premier ministre indien, Manmohan Singh, en novembre dernier, pour le premier dîner d’État de sa présidence. C’était un message similaire à celui que Harper avait envoyé en visitant l’Inde avant la Chine. Mais Obama aurait dû être plus explicite : l’occasion était belle de signifier au monde que l’Inde était un par­tenaire stratégique privilégié pour les États-Unis.