Afghanistan: mission impossible ?

Comment le Canada peut-il atteindre ses objectifs en Afghanistan ? Paul Tellier répond.

Ce fut le mandat politique le plus difficile de sa vie, jure Paul Tellier, qui a pourtant planché sur des dossiers aussi épineux que l’accord du lac Meech, le traité de libre-échange et la crise d’Oka. « Quelle que soit la façon dont vous abordez l’Afghanistan, il n’y a rien de clair dans ce dossier-là. Tout est très complexe. Mais il faut prendre la bonne décision, parce que des vies en dépendent. »

À la demande du premier ministre Stephen Harper, Paul Tellier, qui fut greffier du Conseil privé de 1985 à 1992, a accepté de faire partie du Groupe d’experts indépendant sur le rôle futur du Canada en Afghanistan. Pendant trois mois, lui et ses collègues (John Manley, Derek Burney, Jake Epp et Pamela Wallin) ont interrogé près de 300 spécialistes de ce pays instable, dont les hauts responsables de la mission afghane à l’OTAN et à l’ONU, et parcouru quatre provinces afghanes pour tâter le pouls de la population.

Stephen Harper a adopté leur principale recommandation, soit convaincre un autre pays d’aider le Canada à Kandahar, sans quoi Ottawa retirera ses troupes en 2009. Mais la réponse des alliés tarde à venir.
L’actualité a rencontré Paul Tellier dans son bureau du centre-ville de Montréal.

Votre rapport conclut que la mission canadienne en Afghanistan est jusqu’à présent un échec. Pourquoi ne pas avoir recommandé d’y mettre fin ?
— Je ne dirais pas que la mission est un échec. Mais si les choses ne s’améliorent pas, ça risque d’être un échec. Pour assurer son succès, il faut augmenter nos efforts dans deux domaines : la diplomatie et le développement. On doit favoriser une meilleure coordination des ministères canadiens. Il faut un meilleur équipement pour nos soldats à Kandahar, notamment des hélicoptères et des avions de reconnaissance sans pilote. Finalement, il faut qu’un allié accepte de venir nous aider à combattre les insurgés.

 

Le Canada a insisté pour prendre en charge Kandahar en 2006. Le chef d’état-major des Forces canadiennes, Rick Hillier, et l’ancien ambassadeur du Canada à Kaboul, Chris Alexander, qui ont suggéré cette initiative, ont-ils mal évalué la mission ?
— C’est vrai qu’on a eu le choix. C’est vrai que nos alliés de la force internationale nous ont proposé d’autres endroits. Et c’est vrai que nous avons décidé, fin 2004, de sortir de Kaboul et d’aller à Kandahar. La décision a été celle du gouvernement libéral de l’époque. Je ne veux pas l’attribuer à une personne en particulier. Est-ce que c’était un trop gros morceau à avaler pour nous ? Probablement.

Le Canada s’est-il précipité sans bien planifier la mission ?
— En rétrospective, on peut dire que la planification aurait pu être meilleure. Mais ça, c’est jouer au gérant d’estrade quand la partie est terminée. Il ne faut pas essayer de chercher sur qui faire retomber la responsabilité. Toute la communauté internationale a sous-estimé la mission afghane, sa complexité et sa difficulté. La distraction causée par la guerre en Irak a eu pour conséquence que les Américains n’ont pas fait assez d’efforts en Afghanistan. La force internationale n’a pas été déployée en nombre suffisant non plus. Au lieu de 40 000 soldats, on devrait en avoir beaucoup plus, peut-être même le double.

Pourquoi les Afghans continuent-ils d’appuyer l’intervention de la communauté internationale et du Canada malgré les ratés ?
— Une bonne partie des Afghans se souviennent de ce qu’ils ont vécu sous l’occupation russe et sous le régime taliban. La dernière chose qu’ils veulent, c’est se retrouver dans une situation semblable. La force internationale, que ce soit sur le plan militaire ou sur le plan du développement, fait des efforts considérables. Est-ce que les progrès sont aussi rapides que les Afghans le souhaiteraient ? Probablement pas. Mais la population est consciente que tout ne peut changer du jour au lendemain.

 

Outre l’aspect sécurité, quelle devrait être la priorité de la communauté internationale en Afghanistan ? Qu’est-ce qui est le plus urgent à corriger ?
— Bâtir des infrastructures, parce que la santé des gens en dépend. Il faut un système d’égout à Kaboul et à Kandahar, un réseau routier. L’Europe, notamment l’Italie, a démontré qu’un bon réseau routier peut contribuer au développement. On met encore 16 heures pour faire le trajet entre Kaboul et Kandahar par la route. Il faut aussi de l’eau potable et de l’électricité, qui sont rares dans presque toutes les régions du pays.

Quelles sont, parmi les sources d’irritation que comporte l’action canadienne pour la population afghane, celles qu’il est urgent de corriger ?
— Dans certains endroits, des petits villages notamment, la population ne voit pas assez de progrès. On devrait avoir des initiatives très concrètes — creuser des puits, réparer un pont, bâtir un hôpital et ainsi de suite. Il faut accélérer le progrès visible.

De nombreux experts en développement ont critiqué cette approche, qui, selon eux, servirait surtout à faire accepter la mission au Canada. Ils soutiennent qu’il faut plutôt miser sur les programmes structurants.
— Il faut faire les deux. L’ACDI consacre 85 % des fonds destinés à l’Afghanistan à des programmes multilatéraux, aux Nations unies ou ailleurs. Il faut continuer. Mais il faudrait aussi des initiatives très visibles, portant la signature du Canada. C’est uniquement une question de dosage.

 

Votre rapport laisse entendre que les 100 millions par année consacrés à l’aide au développement ne sont pas suffisants. Combien faut-il ?
— Même si l’Afghanistan est le plus important bénéficiaire de l’aide canadienne, cette somme représente seulement 3 % du budget total du Canada pour le développement. Étant donné l’ampleur des besoins, est-ce que l’aide de 100 millions devrait être doublée ? Je ne sais pas. Ce pays-là est deux fois plus pauvre qu’Haïti.

Comment qualifieriez-vous le travail que fait le gouvernement pour expliquer la mission canadienne en Afghanistan ?
— De manière générale, on a très mal expliqué la mission aux Canadiens. L’aspect communication a été complètement négligé. Ce vide a été comblé par les forces militaires. Le général Rick Hillier est un excellent communicateur ; les gens ont donc vu ou entendu uniquement la dimension militaire. La population voit les pertes de vies humaines, comprend mal ce qu’on fait là et se dit qu’il faut se retirer. On doit mieux expliquer la mission et les conséquences d’un retrait.

Le premier ministre Harper doit-il remplacer Rick Hillier pour améliorer le déroulement de la mission ?
— Je ne ferai pas de commentaires sur ce que le premier ministre doit faire ou pas.

Faudrait-il repenser le rôle des femmes dans les Forces canadiennes en Afghanistan ? Les mettre plus à l’arrière-plan pour ne pas heurter la culture locale ?
— J’ai plus souvent entendu le contraire, que c’est un avantage d’avoir des femmes dans notre mission. Par exemple, quand il s’agit de faire des fouilles dans les maisons, ça peut être très blessant pour des femmes musulmanes d’avoir des hommes qui entrent chez elles au pas militaire.

 

Vous recommandez de ne pas fixer de date pour le retrait des troupes canadiennes. Pourquoi ?
— Dites-moi quand l’armée et la police afghanes seront prêtes à assurer la sécurité du pays et je vous dirai quand le Canada pourra retirer ses troupes.

Même si le Canada prolonge sa mission, il faudra un jour que les soldats canadiens se retirent d’Afghanistan. Quelle est la clé de cette sortie ?
— La formation de l’Armée nationale afghane. Dans un avenir assez rapproché, les Afghans auront suffisamment d’expérience et seront assez nombreux pour que ce soit eux qui soient sur la ligne de front et nous dans le rôle de soutien. Les progrès de l’armée afghane sont assez impressionnants.

Si votre fils ou votre petit-fils désirait s’enrôler dans l’armée pour aller en Afghanistan, que lui diriez-vous ?
— Je lui dirais : « C’est ton choix. C’est un endroit dangereux, mais si tu veux y aller, vas-y. » On s’est beaucoup posé cette question-là : les cinq membres du Groupe d’experts ont des enfants… J’ai parlé avec beaucoup de militaires canadiens en Afghanistan, et pas un seul a dit ne pas vouloir être là. Certains me disaient qu’ils n’ont pas passé cinq ans à Valcartier pour répondre à la crise du verglas.

Quel est le lien entre le Pakistan et l’Afghanistan dans ce conflit ?
— Le lien est très étroit, parce que la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan est une frontière artificielle, qui a été tracée par les Britanniques au 19e siècle. Elle n’a jamais rien signifié pour les Pachtouns, l’ethnie des talibans. Ce qui se passe au Pakistan a une importance primordiale pour ce qui se passe dans le sud et l’est de l’Afghanistan. De quoi avez-vous besoin pour qu’une guérilla fonctionne ? Vous avez besoin d’armes, ce qu’une organisation terroriste comme al-Qaida permet d’obtenir. Vous avez besoin d’argent, ce que l’opium permet d’avoir. Et comme ce ne sont pas des combats typiques dans de grands champs de bataille, il faut un endroit où les talibans peuvent se replier. Et ils le font au Pakistan, à la frontière, qui échappe au contrôle d’Islamabad. Cette frontière est difficile à patrouiller.

 

Que répondez-vous à ceux qui disent que les Afghans n’ont jamais connu la paix, et qu’il est donc vain de vouloir stabiliser le pays ?
— Je ne pense pas que ce soit vain. L’Afghanistan ne sera jamais la Suisse ou même l’État du Kansas. Est-ce que les Afghans peuvent aspirer à un certain niveau de développement et de stabilité ? Oui. Mais vous ne pouvez pas comparer ça à un autre pays, à cause de l’histoire de l’Afghanistan.

Un jour ou l’autre, il faudra une réconciliation nationale pour que l’Afghanistan fonctionne. Les talibans devront accepter de rendre les armes et devenir une force politique. Est-ce possible ?
— C’est essentiel. Ce conflit ne se réglera pas par les armes. Il y a des tentatives dans ce sens-là, mais c’est controversé et complexe. Les divergences d’opinion sont nombreuses dans la communauté internationale, mais aussi à l’intérieur du gouvernement afghan. Est-ce le bon moment pour le faire ? Comment s’y prendre ? Avec qui ? Tôt ou tard, tout le monde va devoir se réunir autour d’une même table et tenter d’établir un dialogue. C’est un travail de très longue haleine. On doit parler de décennies plutôt que d’années.

Qu’est-ce qui vous a marqué le plus quand vous avez mis les pieds en Afghanistan, à l’automne 2007 ?
— D’abord, le fait d’être dans une zone de guerre. Vous descendez de l’avion avec votre gilet pare-balles, qui pèse 10 kilos. Vous avez votre casque. Les forces spéciales sont toujours à vos côtés, comme des anges gardiens. C’est une impression très forte. Il faut un certain temps pour s’adapter. Ensuite, les rencontres qu’on a faites. Je me souviens d’une école primaire à Kaboul. J’en avais les larmes aux yeux d’entendre les élèves raconter comment les filles ont été privées d’école pendant cinq ans sous le régime taliban. J’ai été très touché. J’attends le jour où un de mes petits-enfants me dira qu’il n’a pas le goût d’aller à l’école. Mon sermon est prêt !

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