Afghanistan : surtout ne pas être le « loser »

La nouvelle politique du président Donald Trump est un virage à 180 degrés. Elle permet aussi d’éclipser la controverse de Charlottesville.

Donald Trump lors de son discours de lundi. (Photo : AP Photo / Carolyn Kaster)

Est-il suffisant de dire qu’on gagnera une guerre pour gagner l’opinion publique ?

Dans un discours à la nation télédiffusé lundi soir, le président Donald Trump a informé les Américains qu’il allait poursuivre l’intervention armée en Afghanistan, la plus longue guerre jamais menée par les États-Unis. En s’inclinant devant la réalité du terrain, il a fait son choix : il ne veut pas être le président à qui l’on attribue la défaite en Afghanistan.

Devant une foule de militaires et s’en tenant au texte de son télésouffleur, le président a annoncé qu’il était de l’intérêt national d’envoyer davantage de soldats en Afghanistan, soulignant qu’un retrait précipité créerait un vide dont bénéficieraient les terroristes. Si le président n’a pas spécifié dans son discours le nombre de soldats additionnels — préférant garder secrète sa nouvelle stratégie militaire —, le Pentagone serait autorisé à en déployer 3 900 supplémentaires.

Trump se situe dans la continuité de son prédécesseur Barack Obama dans ce dossier. Sa décision constitue aussi un virage à 180 degrés par rapport à ce qu’il prônait avant d’être élu :

Lundi soir, il a déclaré : « Mon instinct initial était le retrait, et historiquement, j’aime suivre mon instinct. » Il a dû admettre que celui-ci l’a trahi.

Mais le virage marque aussi une escalade dans le langage : dans son discours, Trump soutient que « ces terroristes sont des bandits, des criminels et, oui, des losers […] Nous allons les battre, et nous allons les battre facilement. »

« Loser », c’est l’une des insultes préférées du président Trump. En mai dernier, il avait qualifié ainsi les terroristes de l’attentat de Manchester, au Royaume-Uni. La chancelière allemande, Angela Merkel, avait alors dénoncé une rhétorique manichéenne qui divise entre gagnants et perdants.

Des experts en politique étrangère et des linguistes avaient également émis l’hypothèse qu’il était risqué de traiter les terroristes de « losers » en minimisant le sérieux des attaques. Le quotidien USA Today avait d’ailleurs publié une liste de plus de 40 personnes ou choses que Trump avait déjà qualifiées de perdants sur son compte Twitter.

Mais la politique étrangère n’est pas un match de baseball où, en cas d’égalité, on ajoute des manches jusqu’à pouvoir déclarer un gagnant. À l’occasion, il arrive même que la politique étrangère ne fasse que des perdants.

Trump est connu pour sa réticence face aux opinions des généraux qui l’entourent. Mais selon Jonathan Swan, analyste politique pour Axios, il souhaite encore moins que les historiens se souviennent de lui comme du président qui a perdu l’Afghanistan au profit des terroristes. John Kelly, nouveau chef de cabinet, James Mattis, secrétaire à la Défense, et H.R. McMaster, conseiller à la Sécurité nationale, l’ont convaincu que ce n’était pas la pire des situations.

De retour à la direction du site conservateur Breitbart News, Steve Bannon, l’ancien conseiller stratégique du président, ne peut qu’être déçu de la décision, lui qui s’échinait à persuader ce dernier de suivre une politique nationaliste et isolationniste. Breitbart a d’ailleurs qualifié la politique étrangère de Trump de flip-flop en soulignant que sa base électorale, qui l’a élu pour ses politiques « America First », était la plus grande perdante du discours sur l’Afghanistan — ce qui n’est pas tout à fait exact quand on constate qu’une majorité de sa base électorale (56 %) est toujours prête à le suivre lorsqu’il est question de sécurité nationale.

Cela dit, de manière générale, l’opinion publique américaine doute du bien-fondé de poursuivre cette guerre. Depuis quelques années, une majorité d’Américains croient que depuis ses débuts, l’invasion de l’Afghanistan était une erreur.

Selon un sondage récent, seulement 23 % des électeurs croient également que les États-Unis sont en train de gagner ce conflit. Et à peine un Américain sur cinq est d’avis que Washington devrait augmenter le nombre de troupes.

Si Trump a déclaré lundi que les États-Unis « gagneront toujours », bien peu d’experts partagent son avis sur l’Afghanistan. Après l’invasion en 2001, le conflit s’est rapidement révélé extrêmement complexe, ne pouvant se résoudre avec le renversement du gouvernement taliban et l’installation de nouveaux dirigeants.

La nouvelle politique de Trump ne prévoit aucune action pour aider à la reconstruction du pays après les bombes. Sans oublier que, depuis l’entrée en guerre, 31 000 civils afghans ainsi que 2 400 militaires et employés civils du Pentagone sont morts là-bas, selon le département de la Défense américain.

« All politics is local », répétait souvent l’ancien président de la Chambre des représentants américaine Tip O’Neill. Au final, la nouvelle politique de Trump concernant l’Afghanistan vient surtout éclipser les affrontements de Charlottesville en politique intérieure — et les déclarations qui ont suivi.

Sauf que, depuis 2001, le terrorisme d’extrême droite (73 %) a fait plus de victimes que le terrorisme islamiste (27 %) en territoire américain. S’il ne veut pas être un « loser » sur ce plan, Trump devrait peut-être s’en préoccuper.

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3 commentaires
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Les États -Unis n’ont jamais gagné une guerre. Même la deuxième guerre mondiale a été gagné par les russes, et non par les américains qui sont arrivés à la toute fin quand c’était déjà gagné …

Le 8 décembre 1941, date officielle de l’entrée dans la Deuxième Guerre Mondiale des USA, celle-ci était déjà gagnée…et par les Russes en plus?

Eh ben… Comme révisionniste, vous êtes dur à battre. Facile de commenter de cette façon APRÈS les faits. Je sais que « ça fait in » dans certains milieux de vomir son anti-américanisme primaire mais il y a tout de même une limite.

Dans les faits l’invasion de l’Afghanistan était une faute. Mais il faut gérer le fait accompli. Un retrait précipité des troupes américaines aurait été une plus grande erreur.

L’enjeu n’est pas tant de gagner ou de perdre une guerre, il est plutôt de préserver et de maintenir les acquis. Même s’il n’y avait plus un seul soldat américain sur ce territoire ; il y aurait toujours une terrifiante couverture venue du ciel, on sait que les américains ont la capacité de frapper à peu près partout dans cette région.

Le départ des troupes américaines aurait envoyé aux Talibans et plus encore aux terroristes de tous poils d’un peu partout dans le monde, le message d’une sorte de capitulation de l’Occident devant le jihad. Le Pakistan, tout comme l’Afghanistan deviendraient rapidement le nouveau terrain de jeu de groupes armés islamistes.

Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Est-ce que veut l’opinion publique des États-Unis ?

Nous sommes à l’orée d’un profond changement de paradigme planétaire. Mais cela prend du temps. Il faut donner à la population de l’Afghanistan le temps d’apprivoiser la démocratie. Il faut panser les plaies d’un passé sanglant qui dépasse les frontières de ce seul pays, toutes sortes de déchirements qui se sont produits depuis 1947 avec la partition de l’Inde en deux entités distinctes et deux espaces confessionnels distincts : les musulmans dans leur pré carré Pakistanais et tous les autres dans ce commun berceau qu’est pourtant l’Inde tant pour les Indiens que les Pakistanais, comme pour tellement d’autres civilisations incluant l’Occident.

De par la proximité de ce Pakistan historiquement déchiré ; l’Afghanistan, tant d’un point de vue idéologique, religieux ou encore ethnique, est intimement lié à ces luttes transfrontalières qui visent à assoir la suprématie théorique et cosmologique d’une Islam cathartique et révolutionnaire qui imposerait ses lois inspirée du Coran à l’univers en son entier.

Le président Donald Trump a su adéquatement se ranger du côté du Pentagone. Ce qui montre qu’il écoute ce qu’on lui dit et qu’il peut au besoin adapter sa politique à la réalité de l’instant présent sans devoir nécessairement perdre son âme pour autant.

— Pour conclure : Je pense que c’est une mauvaise idée de vouloir considérer l’annonce de la politique sur l’Afghanistan comme un moyen de diversion face aux évènements de Charlottesville. Même s’il ne s’était rien passé en Virginie. La décision de maintenir des troupes au sol dans ce pays avait été de plus longue date : soigneusement planifiée.