Al-Qaida 3.0 entre en jeu

Oussama Ben Laden est peut-être mort, mais pas al-Qaida. Le célèbre réseau terroriste fait à nouveau la manchette, maintenant que l’armée malienne, aidée par la France et d’autres pays, le combat dans le nord du Mali. Sous de nouveaux habits, et dans des régions où l’on ne l’attendait pas il y a quelques années encore, al-Qaida entre dans sa troisième génération, estime Bruce Riedel, aujourd’hui chercheur à la Brookings Institution après avoir passé 30 ans au service de la CIA. L’actualité l’a joint à son bureau de Washington.

Al-Qaida 3.0 entre en jeu
Photo: Harouna Traore/AP

Vous dites qu’al-Qaida entre dans sa troisième génération. Quand celle-ci a-t-elle émergé, et en quoi est-elle différente des deux précédentes ?

La première génération a duré jusqu’au 11 septembre 2001 et au déclenchement de la guerre en Afghanistan qui s’en est suivie. La deuxième va de 2002 jusqu’à 2011, lorsque al-Qaida a déménagé au Pakistan [voisin de l’Afghanistan] et a mené des opérations terroristes à Londres, à Madrid et à Bali, notamment.

En 2011, deux événements ont changé la donne pour al-Qaida : l’assassinat d’Oussama Ben Laden, en mai 2011, et le printemps arabe. C’est à ce moment qu’est née la troisième génération, aussi appelée al-Qaida 3.0.

La mort de Ben Laden, qui était le père fondateur et le héros charismatique du mouvement, a été un choc majeur pour celui-ci. Elle a créé un vide. Mais le printemps arabe a rapidement été une occasion de renouveau. Les profonds changements politiques qui ont secoué la région ont créé des espaces vacants dans lesquels al-Qaida a pu s’installer. Ainsi, l’organisation a profité de l’écroulement de l’ordre public de même que de l’interruption des activités de lutte contre le terrorisme, après que les gouvernements qui les menaient eurent été renversés. On voit aujourd’hui al-Qaida au Mali, mais aussi au Yémen, dans la péninsule du Sinaï, en Égypte, et de plus en plus en Syrie.

Est-ce à dire que le mouvement a transporté ses pénates de l’Afghanistan et du Pakistan vers le Moyen-Orient et l’Afrique ?

Al-Qaida a pris de l’expansion sur le plan territorial par rapport aux deux générations précédentes, qui étaient surtout présentes en Afghanistan et au Pakistan, puis, dans une certaine mesure, dans le golfe Persique. Aujourd’hui, l’organisation se trouve toujours dans le sud de l’Asie, mais s’étend dans tout le monde arabe et en Afrique de l’Ouest. Elle est active dans des pays et des régions où on ne l’avait jamais vue agir avec autant d’intensité.

Peut-on dire qu’al-Qaida est entrée dans la catégorie des bénéficiaires du printemps arabe ?

Oui, et ce, même si elle a été, elle aussi, surprise par les révoltes et les révolutions qui ont embrasé la région. Elle ne les a ni vues venir ni créées.

Qu’en est-il du Mali, où une campagne militaire contre les rebelles islamistes vient d’être lancée, avec l’appui de la France et d’autres pays ?

Le Mali est le nouveau front de la bataille contre al-Qaida. AQMI [al-Qaida au Maghreb islamique] a eu le temps de consolider ses assises et ses positions dans le nord du pays, une zone géographique reculée, de la taille de la France, très peu peuplée et très pauvre. Le groupe est extrêmement bien armé, puisqu’il a profité du chaos de la révolution en Libye pour y récupérer des armes. Il est aussi très bien financé, grâce aux rançons provenant des prises d’otages.

Comme l’Afghanistan dans les années 1990, le nord du Mali est devenu une base potentielle pour orchestrer des attaques contre des cibles en Europe et en Amérique du Nord.

Comment al-Qaida est-elle structurée ? Est-elle constituée de différents groupes qui agissent en toute liberté sous un même nom, ou y a-t-il un commandement central ?

Ça reste un réseau. Le noyau, situé au Pakistan, s’appelle al-Qaida al-Oum, ou « mère al-Qaida ». Il demeure le centre de gravité stratégique. Le successeur de Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, en est le leader incontesté.

Mais ce réseau est plus lâche qu’il ne l’était auparavant. Il délègue beaucoup d’autorité aux commandants locaux. Une des raisons est qu’il leur est difficile d’avoir des communications électroniques instantanées. Les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et d’autres pays surveillent attentivement les échanges entre les groupes djihadistes, alors les membres du réseau doivent s’en remettre de plus en plus à des coursiers, comme le faisait d’ailleurs Ben Laden.

Le centre du réseau donne néanmoins les directives stratégiques et les grandes lignes de propagande, depuis le Pakistan. Ensuite, chaque franchise choisit ses tactiques et forme ses alliances. Dans le cas de l’Afrique du Nord, par exemple, AQMI concentre ses hostilités sur la France, qui est sa cible numéro un, alors qu’al-Qaida en Irak continue à faire des Américains sa cible principale.

Comment le réseau parvient-il à survivre ?

Al-Qaida a toujours su s’adapter et apprendre de ses erreurs. C’est l’une de ses principales caractéristiques. Au Mali, par exemple, l’organisation travaille avec d’autres groupes djihadistes au lieu de les combattre. En Irak, elle essayait de dominer les autres groupes djihadistes en 2005, et elle s’en est aliéné plusieurs de cette façon.

Par ailleurs, en Syrie, le groupe n’utilise pas le nom de marque « al-Qaida » : il s’appelle Front al-Nosra. Pourquoi ? Parce qu’il a compris que s’il utilise son véritable nom, il attirera beaucoup plus l’attention de ses ennemis.

Al-Qaida est-elle toujours aussi menaçante aujourd’hui pour l’Occident qu’elle l’était dans les jours qui ont précédé le 11 septembre 2001 ?

Il est difficile de faire la comparaison, car nous n’avons pas encore vu la nouvelle génération mener ses attaques en Europe et en Amérique du Nord. Mais une chose est sûre : combattre al-Qaida est un défi beaucoup plus complexe qu’auparavant, car le mouvement est plus diversifié. Cela signifie que la lutte contre le terrorisme devra s’étendre sur un territoire beaucoup plus vaste et que la coopération internationale devra être beaucoup plus étroite.

 

Les plus populaires