Après le communisme, le bloguisme !

Un réseau d’information d’un nouveau genre se répand à grande vitesse en Chine : celui des blogueurs, sorte de « journalistes citoyens ». Et tant pis pour la censure !

Photo : Jordan Ripouille

Il est bientôt 23 h à Canton, et le petit bar de la rue Liuyunwu ouvre ses portes. Les volets ont été fermés et les tables rassemblées au milieu de la salle par Thinley, le serveur tibétain, disc-jockey à ses heures. Ce soir, le plus récent tube du groupe rock américain Guns N’ Roses, « Chinese Democracy », passe en boucle. Le propriétaire de l’endroit est une figure respectée de la blogosphère chinoise : Wen Yun Chao, 37 ans, alias Bei Feng sur le Web.

Le jour, Wen Yun Chao est chef de projet à 163.com, portail Internet chinois aussi connu que Yahoo! l’est en Occident. Le soir, ce jeune père de famille devient patron de bar et journaliste blogueur. Assis sur un tabouret, un œil rivé sur l’écran d’ordinateur installé sur un coin du comptoir, il accueille personnellement chaque client, un verre de bière à la main.

Wen Yun Chao est l’un des blogueurs dits « journalistes citoyens », genre qui se répand en Chine, malgré la censure qui sévit sur la Toile — comme en fait foi la fermeture récente de la plateforme chinoise Bullog.cn, laquelle hébergeait des centaines de milliers de blogues aux propos parfois virulents. La blogosphère chinoise compterait, selon les chiffres officiels, 50 millions de membres, pour 298 millions d’internautes.

Dans son blogue, comme à l’occasion des débats qu’il organise chaque vendredi soir dans son bar, Wen Yun Chao peste contre les fen qing (jeunes en colère), ces représentants de la jeunesse nationaliste chinoise qui, chaque jour, « polluent » les forums par des messages patriotiques contre le Japon, le dalaï-lama, l’indépendance de Taïwan ou l’ingérence des pays occidentaux dans les affaires de l’État chinois.

Après les émeutes de Weng’an — district de la province de Guizhou, au sud-ouest de la Chine —, provoquées en juin dernier par la mort suspecte d’une adolescente, puis le scandale du lait en poudre contaminé, qui a secoué le pays à la fin de l’été 2008, Wen Yun Chao enfourche un nouveau cheval de bataille : la Charte 2008. Ce manifeste pour une Chine démocratique — calqué sur la Charte 1977, signée notamment par Václav Havel, qui réclamait des changements en Tchécoslovaquie —, publié dans Internet, appelle Pékin à réformer en profondeur ses politiques pour, notamment, garantir la liberté de culte et d’expression. À ce jour, plus de 9 100 Chinois ont inscrit leur nom sur la liste des signataires.

Wen Yun Chao est devenu un blogueur réputé lorsqu’il a assuré la couverture, en temps réel, d’une manifestation de rive rains opposés à la construction d’une usine de produits chimiques à Zhangzhou, petite ville côtière du sud du pays. Tandis que les médias traditionnels avaient ordre de ne pas parler de l’événement, Wen Yun Chao a publié dans son site des vidéos de résidants en colère, immédiatement reprises par d’autres internautes. Depuis, il est considéré comme l’un des spécialistes des sujets brûlants en Chine, à l’instar de Zola Zhou (Zhou Shuguang, qui s’est choisi ce pseudonyme en hommage à l’ancien joueur de foot italien Gianfranco Zola). Zhou est devenu la coqueluche des médias allemands et français grâce à ses reportages sur le terrain, plutôt inhabituels dans le paysage médiatique chinois.

Ce soir, par une heureuse coïncidence, Zola Zhou est présent au bar de Wen Yun Chao. À 27 ans, cet homme issu d’une famille nombreuse originaire du Hunan, au sud, est un des trublions de la Toile chinoise. Sa réputation s’est établie du jour au lendemain, en mars 2007, quand il s’est intéressé à une curieuse maison perchée sur un monticule de terre au milieu d’un chantier de démolition de Chongqing. Muni d’un téléphone intelligent, d’un vieux PC et d’un petit appareil photo, Zola Zhou raconte alors l’histoire d’une famille d’irréductibles qui contestent leur expropriation en raison d’un projet immobilier farfelu.

Aujourd’hui, le jeune homme est furieux : on lui a refusé le droit de s’envoler de l’aéroport de Shenzhen, malgré un visa en règle. Zola Zhou devait se rendre à Bonn, où la télévision allemande Deutsche Welle organise chaque année les BOBs (Best of Blogs), cérémonie qui récompense les meilleurs blogues de la planète. Finalement, il noiera son chagrin au bar de Wen Yun Chao et enverra un message SMS à Zhang Shihe, alias Lao Hu Miao, blogueur moins téméraire. « Il faut être un partenaire de Pékin, en lui disant clairement comment il est possible d’améliorer la société, plutôt que d’être son adversaire et de souhaiter sa mort », lui répondra son père spirituel.

Nous avions rencontré Lao Hu Miao une semaine plus tôt dans son bel appartement situé à l’ouest de Pékin, à côté du Niao Chao (stade national olympique). Plutôt calme et discret, le bien nommé Lao Hu Miao (le temple du tigre) parle peu mais n’en blogue pas moins. À 55 ans, cet ancien publicitaire, père d’un garçon de 20 ans, est très respecté des membres de la blogosphère chinoise. Dans Sohu.cn, il publie depuis 2003 des billets traitant des souffrances de ses compatriotes au bas de l’échelle sociale, paysans et ouvriers. En 2007, il a parcouru la Chine à vélo, un ordinateur fourré dans son sac à dos, pour raconter en 73 jours et 133 textes la dure vie des paysans chinois. En novembre, Lao Hu Miao interviewait les parents de Yang Jia, peu avant que celui-ci soit condamné à mort à la suite du meurtre de six policiers à Shanghai, le 1er juillet 2008. Depuis, Yang Jia est devenu une figure emblématique, incarnant le refus de la soumission aveugle.

Lao Hu Miao se définit comme un « raconteur citoyen » plutôt que comme un « journaliste citoyen », tel que s’est auto-proclamé Zola Zhou. « Autrement, je devrai passer par tout un tas de demandes officielles pour pouvoir publier quelque chose. Si je me définis ouvertement comme un journaliste, je risque la prison. » Qu’il soit reporter, raconteur ou journaliste citoyen, Lao Hu Miao demeure ultra-productif. « Un ami journaliste m’a dit que je devais me battre pour que mes mots paraissent dans Internet, ne serait-ce que sept ou huit minutes avant que mon site soit censuré : c’est autant de temps durant lequel ces mots s’offrent à la vue du monde entier. »

La vitalité des blogues crée peu à peu des passerelles inattendues avec les médias traditionnels. Le soir de notre passage au bar de Wen Yun Chao, quatre jeunes journalistes d’un hebdomadaire national se sont joints à nous. Ils connaissent bien le maître des lieux et le félicitent. Il n’en faut pas plus pour que Zola Zhou dégaine son caméscope afin d’immortaliser la scène. Les journalistes le prient de ne pas les filmer : cela pourrait leur coûter leur poste, tant les sujets abordés sont sensibles et aux antipodes de la politique rédactionnelle d’un média officiel chinois. Eux aussi avouent qu’ils signent des billets, leur exutoire, sous un pseudonyme. « Je ne connais pas un jeune journaliste qui ne blogue pas, dit l’un. Au moins, l’information finit toujours par circuler. »

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