Archipel des Quirimbas : un paradis retrouvé

Des années de guerre l’avaient isolé de la civilisation. Voilà qu’un des joyaux de l’humanité s’ouvre au tourisme ! Dans l’archipel des Quirimbas, des îles paradisiaques surgissent des eaux chaudes de l’océan Indien…

Archipel des Quirimbas : un paradis retrouvé
Photo : Corbis

« Ibo, Ilha Bem Organizada » (île bien organisée), ironise João Baptista en rappelant le nom que les Portugais ont donné à sa terre natale. Faute de livres d’histoire, ce vieil homme de 85 ans au visage ridé, barré de larges lunettes et d’un grand sourire, est le gardien de la mémoire des lieux. Il a connu la colonisation portugaise, la lutte pour l’indépendance, la guerre civile, dont il conserve les dates, les noms des protagonistes et autres détails dans ses carnets griffonnés à la main.

Ilha do Ibo est la plus grande des 27 îles qui forment l’archipel des Quirimbas, au nord du Mozambique. Une île tropicale, bordée d’eaux turquoise, où le bord de mer, les forts, les allées sablonneuses de la vieille ville évoquent la vie coloniale et les récits de cape et d’épée. Elle faisait autrefois partie des établissements portugais. Aujourd’hui, ne restent que des bâtiments en ruine et une collectivité de pêcheurs. Mais la création d’un parc national et l’arrivée de quelques touristes offrent l’espoir d’une renaissance.

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Ibo servit d’abord de comptoir aux marchands arabes qui venaient s’y ravitailler en eau potable et échanger or, ivoire et esclaves. Au 16e siècle, ils furent délogés par les marins portugais, qui installèrent un important port de commerce sur cette position stratégique de la côte orientale de l’Afrique. Pendant plusieurs siècles, l’île fut prospère, et trois forts furent construits pour la protéger de la convoitise des autres puissances coloniales. En 1900, lorsque la Compagnie commerciale du Niassa établit son siège dans la ville côtière de Pemba, Ibo commença toutefois à péricliter. Vinrent ensuite la guerre d’indépendance et, en 1974, le départ précipité des Européens, qui abandonnèrent leurs luxueuses villas.

Depuis, le temps semble s’être arrêté. Sur Ibo, il n’y a pas de banque, pas de cybercafé, à peine deux voitures et une grosse génératrice qui alimente l’île en électricité de manière intermittente. Sur la place centrale, quelques carrés de pelouse sont entourés de bâtiments coloniaux en ruine. L’espace d’un instant, les terrasses de fer forgé et les lampadaires rappellent le luxe d’antan. Lorsque la nuit tombe, les vieux bâtiments semblent habités par les âmes de leurs anciens occupants. Mais le fer est rouillé et les lampes ne s’allument plus depuis longtemps. Les tuiles rouges, autrefois importées de Marseille, ont été arrachées, les murs de chaux sont couverts de mousse et la végétation se glisse entre les pierres. La population d’Ibo, auparavant de 17 000 habitants, est aujourd’hui tombée à environ 4 000. La plupart des gens survivent grâce à la pêche et à quel­ques cultures de subsistance.

Bordant la place, avec l’océan pour toile de fond, se dresse une petite église catholique blanche, dont la porte est fermée par un cadenas. Aujourd’hui, la grande majorité de la population de l’île est musulmane et, dans la nef, les chauves-souris sont plus nombreuses que les fidèles. Il faut beaucoup d’imagination pour recréer l’atmosphère des dimanches d’antan, où les hommes en hauts-de-forme et les femmes en longues jupes colorées, tenant une ombrelle pour se protéger du soleil, sortaient de l’église et s’asseyaient sur les bancs à l’ombre des arbres pour échanger les derniers potins. Certaines de ces histoires sont encore bien vivantes, et les habitants d’Ibo évoquent toujours cette famille allemande qui élevait des vaches sur l’île voisine de Quirimba, où habitent encore ses descendants. À marée basse, il est possible de rejoindre cette île à pied, à travers la mangrove, en empruntant un étroit chenal creusé par les Portugais. C’est une des activités proposées aux rares touristes qui font le voyage jusqu’ici.

Si l’isolement fait le charme de l’archipel des Quirimbas, il signifie aussi un long voyage pour l’atteindre. Depuis Pemba, ville côtière et capitale de la province de Cabo Delgado, il est possible de se rendre à Ibo en 20 minutes dans un petit avion de 10 places. À 170 dollars américains le billet, rares sont ceux parmi la population locale, ou même parmi les routards qui s’aventurent dans la région, qui peuvent s’offrir un tel luxe. L’autre option : prendre un chiapa, un de ces taxis collectifs surchargés de passagers et de marchandises que l’on retrouve sous différents noms sur tout le continent africain. Après un trajet de cinq heures sur des routes cabossées, souvent prolongé en raison d’une crevaison ou d’un problème mécanique, il faudra embarquer à bord d’un bateau à voile ou à moteur qui, à marée haute, fait la navette entre Ibo et la côte.

Le développement du tourisme au Mozambique est récent. La guerre civile, qui a ravagé le pays dans les années 1980, a détruit les infrastructures et fait fuir les voyageurs. Cela fait à peine neuf ans que le nom d’Ibo est ressorti de l’oubli, lorsque l’île a été classée patrimoine mondial de l’Unesco et que le parc national des Quirimbas a été créé, en partie grâce à des fonds internationaux. Ce parc comprend une zone terrestre de 6 000 km2 de brousse et une partie maritime, l’archipel des Quirimbas, où l’océan et les man­groves abritent un trésor de biodiversité. Mais, mal gérées, les ressources avaient fini par s’épuiser, ce qui mettait en danger la survie des habitants de la région, l’une des plus pauvres du Mozambique.

« Beaucoup de gens pêchaient n’importe quoi et avec des moyens inadaptés. Nous avons établi des zones de protection, en accord avec les collectivités locales. Et d’après les dernières études, nous remarquons que la faune et la flore marine se déploient à nouveau dans l’archi­pel », dit José Dias, porte-parole du parc national des Quirimbas, à Pemba.

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Sur Ibo, on trouve encore des maisons coloniales, aujourd’hui en ruine. Les tuiles des toits
étaient importées de Marseille. (Photo : J. Love / J. Warburton – Lee Photography / Corbis)

La direction du parc veut aussi développer le tourisme, afin de créer une nouvelle source de revenus pour les habitants des îles. À Ibo, un premier petit hôtel avait ouvert ses portes il y a près de 20 ans, sous l’impulsion d’une Française tombée amoureuse des lieux. Aujourd’hui, il a fermé ses portes, mais un hôtel pavil­lonnaire et, plus récemment, deux hôtels de charme lui ont succédé. Installé dans d’anciens bâtiments coloniaux, le premier appartient à des Sud-Africains, un des hôtels est tenu par un duo franco-allemand, l’autre par un Suisse, tandis qu’un expatrié français, présent dans l’île depuis 10 ans, vient d’ouvrir un restaurant. Avec le tourisme, l’île d’Ibo se développe lentement, et la rénovation de bâtiments historiques a été rendue possible grâce au financement d’organisations étrangères et à quelques initiatives privées. Mais les retombées pour la population locale restent limitées.

En 2006, trois femmes ont été formées par le World Wide Fund for Nature (WWF) afin qu’elles puissent héberger des visiteurs chez elles. L’ONG a déboursé près de 30 000 dollars pour réhabiliter leurs maisons. Mais cela n’a pas suffi, selon Mariamo Amissi, qui offre son hospitalité depuis cinq ans. « J’ai une chambre, des draps propres, une moustiquaire, je peux préparer à manger… Mais les touristes ne viennent pas, dit-elle. Je n’ai hébergé personne depuis plus de six mois. » En cause, semble-t-il : l’absence de publicité. Ces adresses ne figurent même pas dans la brochure publiée par le parc. Autre problème : la formation du personnel local est un véritable défi. La plupart des adultes ne savent ni lire ni écrire et beaucoup ne parlent que le kiswani, la langue locale, proche du swahili.

Par ailleurs, le gouvernement mozambicain semble s’intéresser davantage à l’hébergement de luxe, susceptible d’atti­rer de riches touristes, amateurs de terres vierges et de plongée sous-marine. Ces dernières années, plusieurs îles ont été acquises par des investisseurs étrangers et privatisées. Sur Quilalea, îlot d’à peine 35 hectares entouré d’un sanctuaire marin, un homme d’affaires sud-africain rénove un hôtel intimiste comprenant neuf bungalows. Très grand lit à baldaquin, terrasse donnant sur la mer, plage privée, sable blanc, palmiers et piste d’atterrissage pour hélicoptère afin de faciliter l’accès des visiteurs, rien n’est laissé au hasard. Une fois les travaux terminés, les couples en mal de romantisme pourront s’offrir ce coin de paradis pour la modeste somme de 750 dollars américains la nuit – en comparaison, le salaire mensuel minimum au Mozambique, que touche la majorité des employés d’hôtels, est de 2 900 meticais, soit environ 100 dollars.

Le président du pays, Armando Guebuza, a affirmé sa volonté de faire du tourisme « un outil de lutte contre la pauvreté ». Mais dans les Quirimbas, les gamins en haillons qui jouent sur les plages témoignent d’un changement qui tarde à venir.

 

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