Attentats de Paris: «Ils font couler le sang et nous le donnons»

Ébranlés mais déterminés, les donneurs de sang étaient particulièrement nombreux à l’hôpital La Pitié-Salpêtrière, l’un des plus grands d’Europe.

Photo: EPA/La Presse Canadienne
Photo: EPA/La Presse Canadienne

Les attentats de Paris ont provoqué un vif élan de solidarité, dès samedi, poussant les Parisiens à se ruer vers les hôpitaux pour y donner leur sang — sauf que les donneurs étaient si nombreux que les banques de sang ont dû leur demander de faire demi-tour.

Ébranlés mais déterminés, les donneurs étaient particulièrement nombreux à l’hôpital La Pitié-Salpêtrière (l’un des plus grands d’Europe), lequel accueille, dans le 13e arrondissement, un important nombre de personnes blessées vendredi dans les attentats visant le Bataclan et des bars et restaurants.

Le personnel de la Pitié-Salpêtrière, un établissement dont le nom comme les origines remontent au XVIIe siècle, s’est mobilisé en apprenant que des attaques et une prise d’otages étaient en cours. Un grand nombre de médecins, notamment des chirurgiens et anesthésistes, étaient donc déjà sur le pied de guerre dans tous les blocs opératoires lorsque sont arrivées les premières victimes.

C’est à cet hôpital qu’ont afflué en priorité les donneurs de sang, y compris des personnes qui n’avaient jamais donné de sang auparavant.

«Ils font couler le sang et nous le donnons», a résumé un sexagénaire (qui a demandé de taire son nom). «Comment peuvent-ils tirer sur les gens attablés à une terrasse? Il faut être déconnecté de la vie. C’est une sorte de folie. Pour un individu normal, c’est impossible à comprendre. Ils doivent venir d’une autre planète…»

«Il faut essayer de bouger», a ajouté ce donneur de sang, faisant écho à tous ceux qui ont accepté de me parler. Car tous les donneurs (ou donneurs potentiels) disaient vouloir faire quelque chose de concret pour les blessés.

Laurence Gicquel, une notaire qui vit dans le 5e arrondissement, à proximité de la Pitié-Salpêtrière, a même confié qu’elle voulait «communier» avec les victimes et que donner du sang était une preuve d’«unité», un mot que le président François Hollande a prononcé samedi matin dans une allocution télévisée en soulignant «l’indispensable unité des Français».

Un couple qui a lui aussi été obligé de rebrousser chemin m’a expliqué qu’il avait appris qu’une prise d’otages était en cours en sortant d’une salle de cinéma non loin du Bataclan où le dernier James Bond était à l’affiche — une séance qu’il n’est pas prêt d’oublier.

«C’était vraiment bizarre: les gens se sont levés et sont sortis tout au long du film, a raconté Barbara Simonneau, une mère de deux enfants. On ne comprenait pas ce qui se passait.»

C’est en allumant leurs téléphones à la sortie du cinéma qu’elle et son compagnon, Christophe Jacob, ont compris qu’ils avaient intérêt à rentrer vite à la maison, ce qu’ils ont fait sur leurs Vélib (le Bixi parisien). Empruntant le boulevard Saint-Michel, pour une fois étrangement désert, ils ont enfin saisi l’ampleur de ce qui se passait…

Bien qu’elle sourie, Barbara Simonneau, pimpante quadragénaire, utilise des mots lourds de sens pour expliquer la situation: «Nous sommes en état d’urgence, l’heure est grave. On n’a pas envie de rester inactifs dans un monde de merde.»

Christophe Jacob, son compagnon, qui travaille lui aussi dans l’industrie pharmaceutique, s’inquiète surtout de voir les attaques provoquer un sentiment antimusulman ou antiarabe encore plus important — une forme de racisme qu’il qualifie de «délit de sale gueule».

«“Délit de sale gueule”, explique Barbara Simonneau, c’est quand on vous juge parce que vous avez le teint basané, que vous avez l’air plutôt arabe, que vous avez la tête rasée et que vous portez un sweatshirt à capuche.»

Une autre Parisienne qui a cherché à donner du sang samedi disait vouloir faire un geste pour briser l’état de «sidération» qui l’avait envahie, ce sentiment d’être tétanisée et impuissante devant l’implacable charge émotive des images de l’attentat qui défilent sans discontinuer depuis vendredi soir à la télévision.

«Le monde moderne ne nous a pas préparés à affronter la barbarie, explique cette quinquagénaire. On est au courant pour la crucifixion et d’autres supplices, mais c’était il y a des siècles. Les images de la souffrance que nous voyons actuellement sont insupportables. Nous reconnaissons ces lieux et pensons: je suis passée par là. Cela aurait pu m’arriver à moi.»

Comme beaucoup d’autres, elle n’a pas pu donner son sang samedi, mais a l’intention de se présenter à l’hôpital de son quartier dans les jours qui viennent. «Mon sang peut ne pas être nécessaire aujourd’hui, mais qui sait ce qui peut arriver dans deux ou trois jours?»