Attention, chaud devant!

L’accident de Fukushima, en mars 2011, a convaincu le Japon de renoncer au nucléaire d’ici 30 ans. Pour créer de l’électricité, il veut miser davantage sur la géothermie, cette même énergie qui fait vivre les stations thermales. Bouillant débat en vue!

Photo : Marie-Soleil Desautels

Dans une des cours intérieures de l’hôtel, l’eau du bassin fume sous le crachin matinal. Une poignée de Japonaises dans la fleur de l’âge se détendent dans le bain commun, au milieu des vignes. Bribes de confidences ou discussions animées, rires, montagnes en arrière-plan.

Chaque année, 10 millions de visiteurs profitent des sources thermales, des geysers et des marmites de boue volcanique de Beppu, sur la côte est de l’île méridionale de Kyushu. Dans cette ville considérée comme la plus « chaude » du Japon, nombre de résidants disent préférer le bain public à leur baignoire ! Un marchand de fruits confie y aller deux fois par jour, et une dame de 76 ans – qui ne fait pas son âge – assure que c’est sa fontaine de jouvence !

Au Japon, environ 22 000 onsens, ces stations thermales où l’eau provient d’une source volcanique, accueillent 130 millions de personnes par année. L’histoire raconte que ces sources ther­males étaient au 10e siècle des lieux sacrés d’où s’écoulait l’« eau chaude des dieux ».

Et voilà que la chaleur de la Terre fait désormais rêver une autre industrie. Celle des centrales géothermiques, qui génèrent de l’électricité grâce à la vapeur obtenue en puisant dans des réser­voirs d’eau très chaude situés sous terre. Le Japon a annoncé, 18 mois après l’accident de Fukushima, qu’il arrêtera définitivement tous ses réacteurs nucléaires d’ici 30 ans. L’énergie atomique comblait 30 % des besoins en électricité du pays avant l’accident.

C’est au Japon que se trouve, après les États-Unis et l’Indo­nésie, le plus grand potentiel géothermique de la planète. Situé au confluent de quatre plaques tectoniques, l’Empire du Soleil-Levant subit 20 % des séismes les plus violents sur la planète. Son sous-sol est le théâtre de tempêtes constantes et une centaine de volcans sont actifs. Les 28 000 sources thermales du pays expulsent chaque heure 167 millions de litres d’eau, assez pour remplir 45 piscines olympiques !

À une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Beppu gronde la centrale géothermique Hatchobaru, la plus importante des 18 que compte le Japon. L’installation de 110 MW crache des colonnes de vapeur dans le parc national Aso-Kuju, près de vol­cans et d’onsens. Un labyrinthe de conduites blanchâtres court dans la vallée boisée. « La centrale utilise la chaleur de la Terre pour produire de l’élec­tricité sans polluer depuis 1977 », dit son directeur, Noriyuki Shirakura.

La centrale géothermique Hatchobaru. L’installation de 110 MW est la plus importante des 18 que compte le Japon

Photo : Marie-Soleil Desautels

Ce n’est pas pour rien que certaines croyances placent l’enfer sous terre : il fait plus de 1 000 °C dans 99 % de la masse plané­taire ! À deux kilomètres sous la centrale se situe un réservoir naturel d’eau dont la tempé­rature oscille entre 240 °C et 300 °C. Elle est pompée par 16 puits et, lorsqu’elle atteint la centrale, un détendeur la transforme en partie en vapeur, qui actionne des turbines et génère de l’électricité. L’eau est ensuite réinjectée dans le sol, pour éviter des affaissements de terrain.

La géothermie, actuellement, ne sert à produire que 0,3 % de l’électricité du Japon. Le pays n’exploite que 2 % de sa puissance géothermique, estimée à 23 500 MW. « Nous devons développer notre potentiel ! La géothermie peut satisfaire plus de 10 % de nos besoins en électricité d’ici 2050 », dit le professeur Sachio Ehara, fraîchement retraité du Département des sciences de la Terre de l’Université Kyushu.

À la suite des deux chocs pétroliers des années 1970, le Japon s’est tourné vers le nucléaire, jugé moins cher que la géothermie. Encore aujour­d’hui, le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) évalue que l’énergie atomique coûte 7,5 ¢ le kWh, contre de 15 ¢ à 23 ¢ pour la géothermie. Mais le Ministère exclut le coût de l’élimination des déchets nucléaires et des accidents, réplique l’Institute for Sustainable Energy Policies de Tokyo, une sorte d’Institut Pembina japonais, qui fixe le coût à 15 ¢ le kWh.

De toute façon, le mythe de la sécurité nucléaire a explosé avec l’accident de Fukushima, le plus grave de l’histoire du nucléaire civil depuis Tchernobyl. Pour réduire sa dépendance envers cette forme d’énergie, le Japon étudie, entre autres, la demande du METI de faire passer le budget annuel alloué au développement géothermique de 6,3 millions de dollars à 191 millions.

Depuis juillet, une politique du gouvernement oblige également les compagnies d’électricité (il y en a 10 principales au Japon) à acheter de l’énergie renouvelable – solaire, éolien, géothermie, hydroélectricité et biomasse – à un tarif garanti.

Les promoteurs de la géothermie devront toutefois convaincre des propriétaires d’onsens que les centrales ne nuiront pas à leur industrie. Certains se sont en effet plaints de l’affaiblissement de leur source thermale après l’arrivée d’une centrale, relate Nunoyama Hirokazu, secrétaire général de la Japan Spa Association, dont les locaux, à Tokyo, sont placardés d’affiches de bains thermaux dignes de cartes postales. Les opposants réussissent encore à faire interrompre ou avorter des projets.

Le parc national Aso-Kuju : 82% du potentiel géothermique du Japon se trouve dans les parcs nationaux, ce qui freine l’exploitation de cette ressource.


« Les centrales du Japon n’ont jamais eu d’influence claire sur les onsens, mais nous avons peur, dit Masanori Saito, directeur adjoint au ministère de l’Environnement. Il n’y a pas moyen de distinguer si une source s’épuise de façon naturelle ou à cause d’une centrale. » C’est pourquoi le Ministère a élaboré en 2010 un plan de trois ans qui vise à mettre au point des technologies qui assureront la coexistence de centrales et d’onsens.

Depuis l’accident de Fuku­shima, la Japan Spa Association, qui s’opposait à tous coups aux centrales géothermiques, est plus disposée à écouter, dit son secrétaire général, Nuno­yama Hirokazu. Et la politique du tarif de rachat imposée aux compagnies d’électricité encourage une nouvelle tendance chez les propriétaires d’onsens : la revente du trop-plein d’énergie de leurs sources thermales. Car les puits des onsens fournissent souvent trop d’eau pour les bains, ou alors celle-ci est trop chaude pour l’épiderme.

Cette tendance « permettra à notre industrie d’onsens d’appri­voiser et de démocratiser la géothermie », juge le professeur Ehara.

L’hôtel Kuju Kanko, à une dizaine de kilomètres de la centrale Hatchobaru, récupère depuis longtemps le trop-plein d’énergie de sa source thermale. Sa modeste centrale géothermique de 990 kW offre aux visiteurs un spectacle digne d’un film de Tim Burton : conduites cuivrées, jets de vapeur, odeur de soufre. Il y a même un tuyau d’où coule de l’eau pour le thé !

« Des aubergistes disent non à la géothermie pour protéger leur image de petit paradis. Pourtant, notre hôtel jouit d’une réputation verte ! affirme son président, Yoshiaki Koike. Les onsens doivent s’impliquer pour remédier à nos problèmes d’énergie et pour que le Japon devienne un leader en matière de géothermie. »

En 1995, l’hôtel a creusé un puits pour ses bains thermaux. Le président, un homme distingué aux cheveux poivre et sel, me raconte cette épopée dans le hall lumineux, tandis que des clients circulent en peignoir, le visage rouge de chaleur. Le puits débordait d’énergie et « un tel gaspil­lage était désolant », dit Yoshiaki Koike. Trois ans et 2,5 millions de dollars plus tard – dont une « maigre » subvention de 485 000 dollars de l’État -, une centrale fonctionnait. De quoi alimenter l’hôtel en électricité et vendre 40 % de la production.

Les gestionnaires ont cependant dû se battre pour vendre ce surplus. Kyushu EPC, un des 10 géants de l’énergie au Japon, achetait son électricité au tiers du prix nécessaire pour rentabiliser l’aventure. Depuis trois ans, c’est un fournisseur local d’énergie qui achète les surplus. Yoshiaki Koike, de l’hôtel Kuju Kanko, critique les 10 compagnies d’électricité : « Elles freinent ou évitent d’encourager les initiatives pri­vées en se cachant derrière des opposants. »

Ces oligopoles augmentent les coûts et étouffent l’innovation, rapportait d’ailleurs le magazine The Economist en septembre 2011.

L’essor de la géothermie est également freiné par le fait que 82 % du potentiel géothermique du Japon se trouve dans des parcs nationaux. « Une centrale, ça ressemble à une usine. C’est inacceptable dans un parc national », dit Shinnosuke Tabata, chef de section au ministère de l’Envi­ronnement.

Six centrales importantes sont en activité dans des parcs, mais les lois se sont resserrées depuis leur construction, de 1966 à 1978. Entre les lignes, on comprend toutefois que le ministère de l’Environnement pourrait devoir assouplir sa position. Car l’électricité manque depuis le tsunami de mars 2011.

Bien des investisseurs sont par ailleurs rebutés par les coûts de forage et les risques. Par exemple, creuser un puits à la centrale Hatchobaru coûte en moyenne sept millions de dollars, selon le directeur. Certains fonctionnent depuis 35 ans, d’autres ont rendu l’âme en 3 ans !

Trop de lois encadrent et ralentissent la construction d’une centrale d’envergure – qui s’étale sur plus de 10 ans au Japon -, dénoncent également les promoteurs.

En attendant, les sociétés japonaises Mitsubishi, Toshiba et Fuji Electric exportent leur savoir-faire. Elles fabriquent les turbines des deux tiers des centrales géothermiques dans le monde. Mitsubishi accapare 25 % de ce marché en crois­sance et vise 40 % d’ici 2015, affirme Shigeru Nakajima, directeur général adjoint aux ventes internationales de Mitsubishi Heavy Industries, rencontré dans le gratte-ciel de l’entre­prise, planté près de la baie de Tokyo. S’il y a de bonnes occasions au Canada, ils se disent prêts!

Ce reportage a été réalisé grâce à la bourse Québec-Japon.

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Nombre de pays qui génèrent de l’électricité à partir de centrales géothermiques. Les États-Unis produisent le quart des térawattheures.

2050

D’ici là, les centrales géothermiques produiront 20 fois plus d’électricité qu’actuellement, prédit l’Agence internationale de l’énergie.

35 %

En 2010, dans le monde, les centrales géothermiques ont produit 67,2 TWh, soit 35 % de toute la production d’Hydro-Québec.

0

Il n’y a pas de centrale géothermique au Canada, bien que le potentiel géothermique du pays soit énorme », selon la Commission géologique du
Canada.

Chauffage géothermique

Il est possible de chauffer un bâtiment par la géothermie sans disposer de sources thermales : il faut utiliser des pompes géothermiques, qui extraient la chaleur du sol au moyen d’un liquide circulant dans des tuyaux souterrains. Au Canada, quelque 35 000 bâtiments sont chauffés ainsi.