Au coeur de l’empire

Bien sûr, il y a les Jeux Olympiques. Mais Pékin ne se refait pas une beauté que pour séduire les touristes, les médias et les athlètes en août prochain. L’heure est surtout venue de montrer au monde la puissance de la Chine.

C’est une oasis de tranquillité dans une des villes les plus bruyantes de la planète. Un réseau de lacs, des ponts cambrés, des pagodes et de vastes jardins où des centaines de familles pékinoises viennent pique-niquer le dimanche. Il y a près de 150 ans s’élevait ici le palais d’Été, terrain de jeux des empereurs chinois, véritable Versailles d’Orient, fait de marbre, de cèdre et de jade. En 1860, les pavillons de ce haut lieu du raffinement ont été pillés et incendiés, les vases et les miroirs brisés, les peintures et les soieries déchirées. Devant les ruines, les panneaux d’interprétation ne manquent pas de rappeler l’identité des coupables : près de 20 000 soldats français et anglais.

Le sac du palais d’Été reste, encore aujourd’hui, une épine plantée dans l’orgueil national des Chinois. Entre 1839 et 1860, l’Angleterre et la France ont mené deux guerres contre la Chine. L’Empire du Milieu était à l’époque la première économie du monde, et son refus d’ouvrir ses ports aux marchands occidentaux — avides de soie, de thé et de porcelaine — a déclenché les guerres de l’Opium. À la fin du second conflit, les troupes alliées, victorieuses, ont raflé les trésors du palais d’Été comme butin de guerre. En Chine, les décennies qui ont suivi la défaite furent marquées par des révoltes, des famines, une guerre civile. « Encore aujourd’hui, les Chinois entretiennent, dans leurs manuels scolaires, l’idée que cette défaite est la cause d’un retard de 150 ans dans leur développement », dit le géographe et sinologue français Thierry Sanjuan, auteur de l’Atlas de la Chine (éd. Autrement).

Pendant les deux semaines des Jeux olympiques, en août, les Chinois comptent enfin laver cette humiliation. Ils présenteront au monde une preuve indéniable que la Chine rattrape son retard à grands pas : un nouveau Pékin. Quatre milliards de téléspectateurs verront les images d’une mégapole de 17 millions d’habitants fière de ses tours d’habitation pastel, de son quartier des affaires high-tech, de ses boulevards à 8 ou 10 voies enjambés par des ponts piétonniers et reliés par des échangeurs colossaux. Fière aussi de grands monuments appelés à devenir pour Pékin ce que la tour Eiffel est pour Paris et l’Empire State Building pour New York.

Le Parti communiste au pouvoir pourra s’enorgueillir d’avoir redonné à Pékin son statut de capitale impériale. Car la ville est le cœur d’un empire en construction qui englobe 1,3 milliard d’habitants, le cinquième de l’humanité. Cet empire est en voie de devenir la troisième économie du monde, après les États-Unis et le Japon. Il a envoyé un homme dans l’espace en 2003 et projette de planter son drapeau sur la Lune. Il a acheté IBM tout en étendant son influence en Afrique.

La cérémonie d’ouverture des Jeux sera à la mesure de cet empire. Le cinéaste chinois Zhang Yimou, auteur de films épiques à gros budget, comme Héros (2002) et La malédiction des fleurs dorées (2006), en assurera la conception. Connaissant le goût des Chinois pour les grands spectacles patriotiques, le Comité international olympique (CIO) s’est inquiété que cette cérémonie exalte un peu trop la nouvelle puissance de la Chine, indique un expert sous le couvert de l’anonymat, parce qu’il travaille avec le CIO. « Le Comité a demandé aux Chinois de ne pas tomber dans l’excès. »

Le véritable spectacle sera toutefois celui de la ville. « Le Pékin que vous voyez est un exploit », dit Zhou Jong, professeur d’architecture à la prestigieuse Université Tsinghua, le MIT de Pékin, en désignant d’un geste les tours de verre visibles de la terrasse du chic Swissôtel,où nous sirotons une bière. Lorsque la capitale s’est vu accorder les Jeux, en 2001, son développement est passé à la vitesse turbo. « L’été 2008 est devenu la date limite pour terminer tous les grands chantiers. En 7 ans, on a accompli un travail qui en aurait normalement pris 15 ou 20 ! » Ainsi, depuis 2002, les Chinois ont creusé quatre lignes de métro et construit 44 stations. Dans les mêmes délais, les Québécois en ont construit trois, à Laval !

Pékin se développe de la façon dont les poupées russes s’emboîtent. Lorsque la ville atteint une taille suffisante selon les autorités municipales, on l’entoure d’une autoroute périphérique et l’on construit une nouvelle couronne urbaine. La poupée la plus petite est la Cité interdite, où vivaient jadis l’empereur et ses concubines. Elle est le point central de la ville. Quatre périphériques concentriques la ceinturent déjà. Le dernier, en construction, sera long de 200 km. Faire le tour de la ville, dans le trafic monstre habituel, exigera près de 10 heures !

Il y a un prix à payer pour cette croissance effrénée. À Pékin, l’air a une couleur : le gris. Certains jours, la soupe de dioxyde de soufre et d’azote est si épaisse qu’on discerne à peine les immeubles de l’autre côté de la rue ! Le nez et les oreilles ne sont pas épargnés. La ville dégage un parfum d’aciérie, avec des notes de caoutchouc brûlé, de craie et de solvant pour peinture. Et partout, la nuit comme le jour, on entend le concerto infernal des scies électriques, des marteaux et des pièces de métal qui s’entrechoquent.

Pour faire rouler les 10 000 chantiers de la capitale, on a fait venir plus d’un million d’ouvriers de partout en Chine. Ces mingong, des paysans pour la plupart, mangent et dorment sur les chantiers, et travaillent sept jours sur sept, en équipes de jour et de nuit. Ils auront disparu lorsque les télévisions étrangères arriveront pour la couverture des Jeux. « Un contremaître a dit que nous devions avoir quitté la ville à la fin juin », dit Zhang, un poseur de vitres rencontré sur le chantier du Parc olympique, dans le nord de Pékin. À 37 ans, il a la peau ridée des fermiers qui ont passé trop de temps au soleil. « Des gars d’autres chantiers ont reçu le même message. »

En août, les projecteurs seront braqués sur deux constructions qui s’élèvent dans le décor rocailleux du chantier du Parc olympique: le stade, un nid d’oiseau géant fait de brindilles d’acier, et la piscine, une boîte bleue à la surface recouverte de bulles translucides. Placés l’un en face de l’autre, ils font penser à des vaisseaux extraterrestres qui se seraient posés sur une plaine martienne. L’architecte du « Cube d’eau » (ainsi que l’on surnomme la piscine), John Pauline, Australien de 39 ans, a dû tenir compte de traditions millénaires lorsqu’il en a conçu les plans. Il me reçoit au 22e étage d’une tour du quartier des affaires de Pékin, dans un petit bureau où s’entassent 12 jeunes architectes chinois. Les responsables du Comité olympique chinois ont joué sur deux tableaux, dit-il. « L’architecture devait être audacieuse, pour montrer au monde que la Chine regarde vers l’avenir. Mais le Parc olympique devait aussi évoquer des symboles, chose à laquelle les Chinois accordent beaucoup d’importance. » Le yin et le yang, principes d’ordre et d’harmonie qui gouvernent l’univers, selon eux, sont incarnés dans le stade et le Cube d’eau. Le yin prend des formes multiples : la Lune, la glace, le carré. C’est le Cube d’eau. Le yang, son opposé,est le Soleil, le feu, le cercle. C’est le stade. Le soir, la piscine brillera d’un éclat bleuté, tandis qu’une lumière rouge émanera du stade.

Le jeu des symboles va encore plus loin. L’emplacement du Parc olympique a été choisi pour que passe en son centre l’axe nord-sud, une ligne invisible, sacrée, qui coupe la ville en deux parties quasi symétriques. C’est l’axe impérial, sur lequel s’alignent la place Tian’anmen, la Cité interdite et les tours du Tambour et de la Cloche, qui étaient en quelque sorte les deux « Big Ben » de Pékin au Moyen Âge. Le Parc olympique termine l’axe. « Cela démontre que les Chinois tiennent à inscrire les Jeux comme un événement majeur dans leur histoire », dit John Pauline.

Ce n’est pas un hasard si Pékin s’est construit autour de la Cité interdite, symbole du pouvoir impérial. Les communistes n’ont jamais vraiment fait table rase de l’époque des empereurs, dit le sinologue français Thierry Sanjuan. « S’il avait voulu marquer une rupture, Mao Tsé-toung aurait pu raser la Cité interdite lorsqu’il a pris le pouvoir, en 1949. Mais il a plutôt bâti le nouvel État dans sa périphérie. » L’Assemblée du peuple, où se réunissent chaque année les délégués du Parti, le Musée d’histoire de la révolution et le mausolée où repose le corps embaumé de Mao ont été construits devant la porte de la Paix céleste (Tian’anmen), qui marque l’entrée de l’ancienne résidence des empereurs. Les dirigeants chinois vivent même dans leur propre petite cité interdite, Zhongnanhai, complexe fortifié situé tout juste à l’ouest de l’ancien palais.

Ces signes de pouvoir sont importants, dit le sinologue. Pékin doit se montrer fort. Car diriger la Chine est complexe. Le pays, formé de 22 provinces et de cinq régions autonomes, est une immense mosaïque. Des centaines de langues et de dialectes y sont parlés, la cuisine sichuanaise n’a aucune affinité avec les plats cantonais, et les mosquées de Kachgar, à l’extrême ouest de la Chine, aucune parenté avec les temples bouddhistes du Yunnan, dans le sud. Le rôle de Pékin est de maintenir cet univers en place. Pour cela, la capitale a fait de son dialecte, le putonghua (que les Occidentaux appellent le mandarin), la langue nationale. Et toute la Chine tourne à l’heure de Pékin, même si le pays couvre cinq fuseaux horaires !

Les Jeux olympiques confirmeront le pouvoir de la capitale au sein du pays. Encore faut-il que tout se passe bien. L’aménagement des 31 lieux de compétition est déjà terminé. Mais il reste un grand défi : éviter l’humiliation de voir une épreuve d’endurance, le marathon par exemple, reportée en raison de la mauvaise qualité de l’air. Le gouvernement a pris les grands moyens. Près de 200 usines polluantes seront temporairement fermées cet été. La plus polluante de toutes, Beijing Shougang, sera déménagée dans la province voisine du Hebei, à 100 km au sud. Le transport par train de certaines grosses pièces de la machinerie a déjà débuté.

Beijing Shougang, la quatrième aciérie du pays, est une ville dans la ville : 80 000 Chinois y travaillent. À l’heure du dîner, le quartier gris et poussiéreux qui jouxte le complexe industriel grouille d’hommes et de femmes portant tous la même chemise bleue. Meng Changshun, un mécanicien de 52 ans, fait partie des 70 000 employés qui seront remerciés. Seuls les bureaux administratifs et le centre de recherche resteront à Pékin. Meng sait qu’à son âge il lui sera difficile de trouver un nouveau travail. Mais il appuie la décision de déménager l’usine. « Tout le monde doit y mettre du sien pour que les Jeux soient réussis. »

C’est l’état d’esprit qui règne à Pékin. La campagne de recrutement de bénévoles pour les Jeux olympiques et paralympiques a été une réussite : 800 000 personnes se sont inscrites, un record dans l’histoire des Jeux. Dans la capitale, la propagande en faveur des Jeux est omniprésente. Les écrans géants surplombant les grands carrefours diffusent en boucle des animations qui donnent un aperçu de l’activité sur les lieux de compétition cet été. Et un des succès de l’heure à la radio est « Welcome to Beijing », une chanson sur le thème des Jeux interprétée à la manière de « We Are the World » par une trentaine de stars chinoises.

Dans l’intimité d’un salon de karaoké, où est réuni un groupe d’amis chinois et québécois, une Pékinoise dans la quarantaine me donne un autre son de cloche. Elle refuse toutefois qu’on mentionne son nom, car le sujet est sensible. « Bien sûr, nous sommes tous fiers. Mais s’il n’y a pas d’améliorations durables dans la qualité de vie des Pékinois après les Jeux, une réduction du smog par exemple, les gens commenceront à penser que beaucoup d’argent aura été dépensé inutilement. »

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