Au pays des narcos

Tous les candidats à la présidentielle mexicaine du 1er juillet promettaient de poursuivre la lutte contre la drogue. Mais sur le terrain, cette guerre, qui a déjà fait 50 000 morts, semble perdue d’avance…

Photo : Fabio Cuttica/Contrasto/Redux

On se croirait dans une riche ville de la banlieue mexicaine. De part et d’autre des rues bordées d’oliviers s’élèvent de fastueux bâtiments aux façades de marbre et de verre, soigneusement entretenus. Nombre d’entre eux disposent d’une terrasse sur le toit, d’un vaste stationnement privé et d’un système de climatisation – pour contrer la chaleur suffocante de cette fin d’après-midi de printemps, où le thermomètre indique 37 °C à l’ombre.

Sauf que les Jardins de Humaya ne sont pas un village, mais un cimetière. Ici, en banlieue de Culiacán, ville de 800 000 âmes et capitale de l’État de Sinaloa, reposent certains des plus riches et célèbres trafiquants de drogue du Mexique.

« Vous voyez la bâtisse jaune, au coin ? C’est celle d’Arturo Beltrán », m’indique discrètement un employé du cimetière. Longtemps allié du puissant cartel du Sinaloa, ce chef du cartel des frères Beltrán Leyva a semé la terreur pendant des années avant d’être abattu par la police, en 2009. Pour un criminel de sa notoriété, il repose dans un mausolée plutôt modeste (un seul étage), comparé à ceux de certains de ses « voisins », qui comptent deux ou même trois étages.

Car la guerre sans merci entre narcotrafiquants, qui a transformé une partie du Mexique en champ de bataille ces dernières années, se poursuit souvent dans le cimetière, où les familles des défunts rivalisent d’imagination pour ériger les mausolées les plus flamboyants et coûteux.

« Les trafiquants veulent afficher leur richesse, leur pouvoir, même après leur mort », explique mon guide, José Carlos Cisneros, 24 ans, doctorant à l’Université autonome du Sinaloa et spécialiste de la « narcoculture ». Plusieurs conçoivent les plans de leur vivant, avec l’aide d’architectes. « Ils savent qu’ils risquent de ne pas vivre vieux… »


Une victime d’un trafiquant / Photo : Shaul Schwartz/Getty images

De fait, les jeunes trafiquants – parfois âgés de moins de 20 ans – forment un large contingent des nouveaux « résidants » des Jardins de Humaya. Mon guide les reconnaît immédiatement sur les photos grandeur nature ornant leurs mausolées. Cheveux courts, barbe naissante et colliers clinquants, ils affichent tous un air de défi inspiré des vedettes du « reggaetón », croisement entre le reggae et la musique latine.

À voir s’agiter les pelles mécaniques dans les lots vierges du cimetière, ils seront bientôt rejoints par d’autres collègues, tombés sous les balles de rivaux ou des autorités mexicaines.

La plupart des quelque 50 000 morts recensés depuis le début de l’offensive contre les cartels lancée par le président Felipe Calderón au début de son mandat, il y a six ans, sont liés aux organisations criminelles.

Pour le gouvernement, c’est la preuve que ses efforts portent leurs fruits, qu’il « nettoie » le pays et est en voie de gagner la guerre. Mais les Mexicains sont loin d’en être convaincus. Car ce feu croisé a fauché la vie de nombreux innocents et nourri un fort sentiment d’insécurité d’un bout à l’autre du pays. L’inseguridad est devenue le thème de la présente campagne présidentielle, qui couronnera un successeur à Calderón le 1er juillet.

« C’est comme si le gouvernement avait voulu éliminer des abeilles en frappant une ruche, dit José Carlos Cisneros. Les abeilles sont sorties partout et le problème a empiré. » Comme beaucoup de spécialistes, il croit que les pouvoirs publics ont été bien naïfs de penser réussir à éradiquer les trafiquants, qui ont des tentacules dans toutes les sphères de la société.

Pour comprendre l’emprise de la « narcoculture », rien ne vaut une visite au Sinaloa, le croissant fertile du pays, là où pousse une bonne partie des tomates que consomment les Québécois pendant l’hiver. Sur la plaque d’imma­triculation des véhicules de l’État trône une grosse tomate rouge et juteuse. Mais les autorités pourraient la remplacer par un plant de marijuana ou de pavot. Après tout, leur culture, dans les hauts plateaux de l’impénétrable Sierra Madre, dans l’est de l’État, génère beaucoup plus d’activité économique…

« Le Mexique est devenu l’épicentre du trafic de drogue dans le monde. Et le Sinaloa est l’épicentre de cet épicentre », dit Arturo Santamaría Gómez, professeur à l’Université autonome de Culiacán et auteur d’ouvrages sur le trafic de la drogue.

L’État de Sinaloa abrite le « siège social » du cartel le plus puissant du Mexique. Son chef, Joaquín Guzmán Loera, dit « El Chapo » (le petit), figure sur la liste des personnalités les plus riches de Forbes (il posséderait plus d’un milliard de dollars). Il est aussi l’un des hommes les plus recherchés de la planète.

La tête d’« El Chapo » a beau être mise à prix, vous trouverez peu de gens pour médire sur son compte. Même en privé. Beaucoup croient qu’il est un homme bon, qui subventionne hôpitaux et écoles (lui-même n’a pas terminé son primaire) dans des villages reculés, comblant les failles des pouvoirs publics.

Dans le centre-ville de Culia­cán, près de la cathédrale, des kiosques vendent des CD de « narcocorrido », un style de musique norteña qui, sur fond de guitare et d’accordéon, chante les louanges des jefes des cartels.

À quelques coins de rue de là, des trafiquants défilent devant les bureaux de change informels, qui pullulent. Lunettes fumées sur le nez, ils échangent d’épaisses liasses de billets avant de remonter dans leurs camionnettes noires blindées aux vitres teintées, sans même tenter de camoufler leurs manœuvres de blanchiment d’argent.

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Photo : Fabio Cuttica/Contrasto/Redux

Le saint des narcos, Jesús Malverde, en l’honneur de qui on a érigé une chapelle. Comme bien des Mexicains, la plupart des narcos sont profondément religieux.

À quoi bon ? À Culiacán, tout le monde les connaît. Et beaucoup savent même où ils habitent. Leurs femmes, les « narcas », belles, jeunes et souvent court vêtues, ont l’habitude de flâner au centre commercial Forum, un temple du luxe où se succèdent les boutiques chics de Cartier, Hugo Boss, Lacoste…

Les Culichis (les habitants de Culiacán) vénèrent leur « saint », Jesús Malverde, un bandit du 19e siècle qui, selon la légende, volait les riches pour ensuite distribuer une partie du butin aux pauvres. Une chapelle a été érigée en son honneur sur une artère passante, tout près du Palais du gouvernement. « On reçoit des visiteurs de partout au pays et même de l’étranger », s’enorgueillit Doña Tere, la volubile gardienne de la boutique de la chapelle, dont les étagères sont surchargées d’offrandes, de bougies et de figurines à l’effigie du Robin des Bois du Mexique.

Le clou de la visite se trouve au fond d’une petite pièce au plafond bas. Chemise de cowboy blanche et fine moustache, le buste du « narcosaint » trône sur un autel. Un homme dans la trentaine s’agenouille avec émotion, récite des prières. Comme les autres Mexicains, la plupart des narcotrafiquants sont profondément religieux. Ils ne voient aucune contradiction entre le message de paix du Christ et leur profession.

Doña Tere non plus, bien sûr. Avant mon départ, elle s’empresse de bénir la casquette ornée du nom de Malverde que je viens de lui acheter, pour la remercier de son hospitalité. « Ça vous portera chance », dit-elle.

« Ça fait plus de 100 ans qu’on vit avec les narcos », m’explique, d’un air dépité, Javier Valdez Cár­denas, journaliste d’enquête au magazine hebdomadaire Ríodoce et correspondant à Culiacán pour le quotidien La Jornada, de Mexico. « On couche avec eux. On vit avec eux. C’est dans notre ADN. »

Barbichette, lunettes et chemise à carreaux, Valdez Cárdenas, 48 ans, est l’un des rares journalistes à oser s’en prendre aussi ouvertement aux narcotrafiquants, qui auraient la mainmise sur 70 % à 80 % de l’économie locale. « Les médias, ici, se contentent trop souvent de compter les morts, déplore-t-il. Je veux raconter des his­toires humaines. Des histoires souvent atroces, mais vraies. Parce que les narcos, ici, c’est un style de vie. Tout le monde a au moins un frère, un cousin, un ami ou un collègue lié aux narcos. »

Le courage de Javier Valdez Cárdenas lui a valu, il y a quelques mois, le Prix international de la liberté de presse du Comité pour la protection des journa­listes. Quand je lui demande s’il ne craint pas d’aller grossir les rangs des dizaines de journa­listes assassinés au Mexique depuis cinq ans, il répond que la peur est omniprésente. Il y a trois ans, les modestes locaux de son hebdomadaire ont été la cible d’un attentat à la grenade qui a fait de lourds dommages, mais, heureusement, aucun blessé. Il refuse de se laisser intimider, mais ne prend pas la sécurité à la légère. Pour notre entrevue, dans un café du centre de Culia­cán, il s’est assuré d’avoir une table près d’une sortie de secours et d’où il peut guetter l’entrée principale. Il a appris à ses enfants à se jeter au sol dès qu’ils entendent des coups de feu. Et il s’en désole.

« De quoi auront l’air plus tard les enfants qui grandissent dans un tel milieu ? Ils auront une vie amputée par la peur. » Au Sinaloa, ajoute Valdez Cárdenas, beaucoup d’enfants ne rêvent pas de devenir médecins ou avocats, mais narcotrafiquants. « Si l’État était sincère dans sa guerre aux cartels, il lutterait contre la pauvreté, pour que les enfants puissent aller à l’école et rêver d’autre chose. Mais le gouvernement n’ajoute pas des écoles, des professeurs ou des bibliothèques. Seulement des policiers et des militaires. Je vis dans une société malade, macabre et triste. »

Selon lui, l’offensive lancée par le président Calderón est non seulement un échec, mais un men­songe. « Les gens savent que le commerce de la drogue va se poursuivre, quoi qu’il arrive », dit-il.

Et de nombreux habitants du Sinaloa semblent s’en accommoder. Mais les attitudes commencent à changer chez les jeunes intellectuels. Lors de mon passage à Culiacán, un collectif de chercheurs de l’Université autonome du Sinaloa a lancé, en grande pompe, un livre-enquête sur la vie des chefs féminins du narcotrafic, Las Jefas del Narco, publié par Random House.

Devant des centaines de personnes réunies sous protection policière dans une salle de l’université, un des auteurs s’est fait demander s’il avait eu peur de se lancer dans une aventure aussi risquée. « Je ne me considère pas comme un brave, a répondu Jorge Abel Velasco. Je me suis simplement intéressé à ma propre culture. C’est notre devoir de com­prendre le monde dans lequel on vit si on veut éviter de donner naissance à de nouvelles générations encore plus violentes.

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La péninsule du Yucatán (Cancún), où se rendent la plupart des vacanciers québécois au Mexique, reste peu touchée par la violence. Le ministère des Affaires étrangères du Canada recommande toutefois «d’éviter tout voyage non essentiel dans les États du nord du pays en raison des fusillades et attaques qui peuvent s’y produire «à tout moment».

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