Au royaume des perles d’or

Les Japonais en raffolent. Cartier et Chanel les ont adoptées. Il faut dire que les perles dorées de Jacques Branellec sont uniques et spectaculaires. Visite de sa ferme perlière, dans une baie paradisiaque des Philippines.

Au royaume des perles d’or
PhotoS : Romain Rivierre

Le bateau avance doucement sur l’eau turquoise. Vêtus d’un simple maillot de bain ou d’un pantalon, torse nu, les plongeurs, calmement, enfilent les sangles artisa­nales de leurs bouteilles d’oxygène, puis mettent leur masque. Ils s’assoient sur le rebord de l’embarcation et plongent. C’est l’heure de la récolte, tout autour de la ferme perlière de Terramar. Ces artisans marins vont remonter une partie des paniers contenant les huîtres qui ont paisiblement grandi pendant plus de trois ans au fond de cette mer translucide.

Voir le photoreportage « La ferme aux perles dorées » >>

L’exploitation perlière de Terramar, dans une baie de l’île sauvage de Malotamban, sur le flanc ouest des Philippines, s’étend sur 5 000 hectares, soit l’équivalent de l’île de Manhattan. Plus de 140 000 huîtres y sont cultivées, déposées dans des paniers à 20 m de profondeur. Ces paniers sont rattachés à des bouées blanches flottant sur l’eau et qui, vues du ciel, forment comme une guirlande de grains de sel alignés sur le Pacifique. C’est la plus grande ferme de Jewelmer International, principale entreprise productrice de perles des Philippines, fondée en 1979 par un Breton, Jacques Branellec. Il est le premier au monde à avoir fait naître artificiellement un joyau exceptionnel : la perle dorée. Celle-ci existe également dans la nature, mais en nombre réduit, et uniquement dans le sud des Philippines.

Peu connue jusqu’à présent, cette gemme rare commence à être appréciée en Asie et à faire des apparitions dans les collections des grands bijoutiers, comme Cartier ou Chanel. À Terramar, une fois récoltées, les perles sont transportées par hélicoptère à Manille, capitale des Philippines. La sécurité, omniprésente, est toutefois très discrète à Terramar. Elle est assurée par quelques gardes armés, qui patrouil­lent en bateau le long des lignes que forment les paniers et leurs bouées blanches sur l’eau aux alentours de l’île.

Soudain, les eaux translucides bordant la ferme vacillent. Un bruit sourd brise son atmosphère paisible, tandis qu’une forme rouge se détache du ciel azur. L’hélicoptère de Jacques Branellec vient se poser sur la piste de l’île. Les moteurs se taisent progressivement. Jacques Branellec lâche les commandes, puis descend de l’appareil. Dans un coin du ponton, il troque son uniforme blanc de pilote contre celui, plus décontracté, de chef d’entreprise perlière.

Maintenant vêtu d’une chemise fuchsia et coiffé d’un chapeau, ce Philippin d’adoption, âgé de 62 ans, commence l’inspection des installations qu’il a construites sur cette ancienne île déserte. Il se déplace d’un bon pas, mais s’arrête une dizaine de minutes dans chacun des petits hangars où sont entreposés les tuyaux, bouées et cordes. Il remonte ensuite le quai, avant d’arriver à la salle stratégique de l’insémination des huîtres. À chaque étape, il donne des consignes à son assistante dans un mélange d’anglais et de filipino, les deux langues officielles des Philippines.

Plus de 150 personnes ­­- toutes employées par Jacques Branellec – vivent et travaillent sur cette île au sable blanc, qui se trouve à une heure de bateau de Taytay, première bourgade située au nord de Palawan, la grande île à l’ouest. Et cinq autres fermes perlières sont réparties sur cinq autres îles, tout le long de Palawan. Dans chacune d’elles, la culture des perles relève d’un ensemble de gestes minutieux.

Il a fallu 20 ans à l’équipe de biologistes de Jewelmer pour réussir à reproduire artificiellement la perle dorée. D’abord, 10 ans pour maîtriser la difficile méthode de reproduction artificielle des huîtres, puis 10 autres années pour obtenir, grâce à des croi­sements, les huîtres aux lèvres dorées qui donneront les teintes de la perle d’or. « La couleur naturelle d’une huître est un mélange composé de blanc et de jaune, tirant vers le champagne, précise Doris Domingo, qui dirige l’équipe. L’huître puis la perle auront donc toujours tendance à prendre ces teintes. » Aujourd’hui, 30 % des perles de Jewelmer sont dorées.

Les plongeurs reviennent au quai, puis commencent à décharger le contenu des paniers dans un des petits hangars ouverts de la ferme. Quelques minutes plus tard, les premières perles de la récolte, cultivées et dorées, apparaissent, récompense de cinq années de travail. Jacques Branellec a récupéré un bol rempli de ces joyaux marins et, penché sur la table, il les inspecte, les trie, les estime. Il en écarte une bonne partie aux formes baroques. « Celle-ci a le galbe d’une goutte, car elle a tourné autour d’un seul axe, constate-t-il. Cette autre a une rayure, sûrement causée par un caillou… Elles seront commercialisables, mais moins chères. » Son assistante lui en apporte une autre.

Soudain, le regard de Branellec se fige, émerveillé. « Celle-ci est parfaite ; c’est la crème de la crème. Une hanadama », affirme-t-il fièrement. En langage du métier, « hanadama » est un mot japonais qui signifie « perle de gemme » ou encore « fleur des perles ». Les perles que l’on dit de niveau hanadama sont des joyaux rares, le summum de la qualité dans l’industrie perlière. Elles peuvent valoir plusieurs dizaines de milliers de dollars, voire atteindre des sommes folles pour les collectionneurs. Leur valeur dépend de plusieurs critères : l’éclat, la couleur et l’« orient », un des éléments les plus pointus, défini comme la réfraction de la lumière sur les cristaux de perle.

Quelque 700 000 perles sont récoltées chaque année dans les fermes de Jewelmer et 75 % sont commercialisables, à des prix allant de 200 à plusieurs milliers de dollars chacune. Après tant d’efforts, la réussite a donc souri à Jacques Branellec. Il vit à présent entre l’un des quartiers les plus onéreux de Manille, où il a acheté une maison, et Flower Island, qu’il a transformée en resort coquet destiné aux amoureux de la nature, dans l’archipel de Palawan.

Mais rien n’est jamais acquis dans cette aventure si étroitement liée aux éléments naturels. « Cela fait 40 ans que je travaille dans la culture des perles, et j’ai toujours l’impression d’être à l’école », confie Jacques Branellec, qui a commencé sa carrière comme pilote de ligne en Polynésie française, où il a ensuite contribué à la culture des premières perles noires de Tahiti.

« L’huître est un coquillage extrêmement fragile. Elle ressent la moindre variation de température et doit fuir la plus petite incidence de pollution maritime. Si cela survient, la perle en sera irrémédiablement touchée et perdra alors de sa splendeur », poursuit l’éleveur de perles dorées.

Malgré leur isolement, les mers de la région subissent les effets du profond changement climatique actuel : les océans du globe absorbent une grande quantité du CO2 émis dans l’atmosphère, et cela rend les océans plus acides, ce qui est toxique pour les huîtres. À terme, cela pourrait mettre en péril l’élevage des huîtres ainsi qu’une grande partie de l’écosystème marin : les coraux et plusieurs formes de plancton d’abord, puis les baleines et les saumons, qui se nourrissent de ces organismes.

 

LA PERLE, CE CORPS ÉTRANGER

Il faut attendre près de cinq ans entre la naissance d’une huître et la récolte de sa perle. La perle artificielle n’échappe pas à cette période d’attente. Ce qui la différencie de la perle naturelle, c’est que plus de 300 manipulations seront nécessaires tout au long de sa croissance. L’huître mère sera d’abord fécondée. Le coquillage naissant, issu du croisement de deux huîtres de la meilleure qualité, grandira pendant deux ans en milieu protégé, en laboratoire d’abord, puis dans des paniers immergés en mer, mais à l’abri des courants, notamment. Ensuite, une bille taillée dans la coquille d’un mollusque sera insérée au centre de la nouvelle huître, bille autour de laquelle se formera la nacre de la perle. Dans la nature, lorsqu’une huître abrite une perle, c’est le résultat de la pénétration dans le mollusque d’un grain de sable ou d’un autre corps étranger provenant de la mer. Que le processus soit naturel ou provoqué de façon artificielle, la nacre est la réponse stratégique de l’huître pour se défendre. Dans les fermes de culture de Jewelmer, les huîtres dans lesquelles on introduit la bille sont par la suite placées dans des paniers que l’on attache et que l’on installe en pleine mer. Ces paniers sont remontés et nettoyés chaque mois. Quant aux huîtres, elles sont examinées aux rayons X pour s’assurer que la perle n’a pas été éjectée. Chaque semaine, les plongeurs retournent les paniers à l’envers pour que la nacre qui se forme autour du noyau soit la plus ronde possible. (photo : Romain Rivierre)

 

 

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