Balade au paradis maori

Plus de 24 heures de voyage, 18 heures de décalage horaire: la Nouvelle-Zélande est incontestablement le bout du monde pour les Québécois. Mais à l’arrivée, on découvre le paradis…

Certains ont des envies d’îles tropicales ou d’Extrême-Orient. Pour d’autres, c’est la nature, si possible pas trop bien élevée, pas trop civilisée. Rien comme un volcan, un glacier ou des lames de 10 m qui viennent se fracasser sur une côte inhospitalière pour remettre en perspective l’urgence d’acheter un nouveau téléviseur.

La Nouvelle-Zélande, c’est ça. Une terre neuve, peu peuplée (quatre millions d’habitants), loin de partout — même le voisin d’à côté, l’Australie, est à plus de trois heures de vol. En prime, une culture à la fois exotique (les Maoris) et rassurante (la frimousse de Sa Majesté sur les billets de banque).

Après un vol de 9 heures, de Montréal à Los Angeles, la perspective de 13 heures supplémentaires à bord d’un avion, sans escale, jusqu’à Auckland n’emballe personne. Mais même en classe économique, Air New Zealand offre à ses passagers un système de divertissement individuel — chacun peut choisir parmi plusieurs jeux électroniques et des dizaines d’heures de films, de documentaires ou d’émissions de télé — et des repas chauds accompagnés (oui, oui…) d’une vraie demi-bouteille de vin, qu’on sirote dans une vraie coupe en verre. «Mais comment font-ils?» médite le passager canadien habitué à un traitement plus… spartiate.

Les deux îles principales, l’île du Nord et l’île du Sud, sont entourées d’une cinquantaine d’îles secondaires, pour la plupart inhabitées. Nous sommes dans l’hémisphère austral et c’est le Nord qui jouit du climat le plus agréable. On comprend le capitaine Cook, qui, après avoir cartographié les eaux du Saint-Laurent, a choisi de troquer nos arpents de neige contre ce paradis au climat tempéré, aux terres fertiles et aux eaux poissonneuses. Et on comprend que ce soit là que vivent les trois quarts de la population de Nouvelle-Zélande.

Parti de Montréal le jeudi après-midi, on atterrit à Auckland le samedi matin. Devant moi, dans la file vers la douane, un grand Maori tatoué, portant jupe traditionnelle, blouson en jean et casquette des All Blacks (l’équipe de rugby locale). Je me sens comme ces Français qui cherchent des Innus et des Algonquins dans les couloirs de Montréal-Trudeau…

Auckland est une ville jeune, moderne, très étendue, à la fois trépidante et étrangement relax. Les Néo-Zélandais se vantent d’avoir le plus haut gratte-ciel de tout l’hémisphère Sud — la Sky Tower (328 m), au design futuriste, tour emblème de la ville. Et, bien sûr, ils se sont empressés d’en faire une plate-forme de sport extrême! Les gens d’affaires qui circulent sur les trottoirs ne lèvent même plus la tête quand un téméraire s’élance du sommet de la tour pour un saut à l’élastique de 192 m.

C’est aussi une métropole fort plaisante où déambulent des passants de toutes les couleurs, dont certains arborent fièrement leurs tatouages maoris. Mais pour le reste — marinas et voiliers dans la baie, cafés à tous les coins de rue, climat agréable —, on pourrait se croire à Vancouver. Quand même un brin décevant pour quiconque vient de traverser la moitié du globe…

D’autant qu’Auckland (1,3 million d’habitants) est aussi, tous les guides de voyage le disent, la capitale polynésienne du monde. En raison des Maoris, qui forment 15% de la population du pays et qui se concentrent de plus en plus dans les villes. Et en raison de l’attrait que la métropole exerce sur tous ces Polynésiens qui quittent les Fidji ou les Samoa pour venir y chercher une vie meilleure; ces derniers comptent maintenant pour plus de 6% de la population. Mais le Maori de l’aéroport restera ma seule image vraiment polynésienne.

Où est-elle, cette capitale polynésienne? «Dans la tête des Blancs», m’a répondu Margaret Mutu, directrice du Département d’études maories à l’Université d’Auckland. Les Polynésiens, comme les Maoris, sont là, c’est vrai, mais invisibles. Son conseil: aller faire un tour dans un marché public le samedi matin.

Mais je serai partie, samedi. Pour me consoler, je suis allée flâner du côté des terres de la tribu des Ngati Whatua. J’ai erré dans des rues désertes, à peu près aussi exotiques que celles de la réserve des Hurons-Wendats de L’Ancienne-Lorette. Au marae, centre traditionnel de rencontres qui constitue le cœur de la communauté, on m’a accueillie fort aimablement, puis, malgré le rendez-vous pris la veille, on m’a abandonnée dans une salle d’attente. Je suis repartie au bout de 50 minutes, sans avoir revu âme qui vive. Maori time?

Heureusement, le Musée d’Auckland comporte une section maorie consacrée à l’architecture, à l’art militaire, à la navigation et à la vie quotidienne. Elle permet au visiteur de mieux faire connaissance avec cette culture qui connaît depuis 30 ans une véritable renaissance.

Et c’est au musée que j’ai croisé mon Néo-Zélandais préféré. Un peu snob, le moa géant toise ses admirateurs du haut de ses trois mètres. Ce n’est qu’une réplique fabriquée par un scientifique et collectionneur, Augustus Hamilton, à partir d’un squelette (le dernier moa géant a probablement disparu il y a 500 ans), mais il inspire une pensée émue pour Kupe, le premier Polynésien à avoir mis les pieds sur l’île. La tête qu’il a dû faire quand il s’est retrouvé face à face avec un oiseau de 250 kilos! Voilà qui donne une réalité à cette vérité scientifique: les oiseaux sont des dinosaures.

Le seul Néo-Zélandais vivant qui se souvienne des moas s’appelle Tane Mahuta. Pour le voir, j’ai fait trois heures de route à partir d’Auckland, jusqu’à la forêt de Waipoua, dans le nord de l’île du Nord. C’est bien la moindre des politesses. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut rencontrer un des plus vieux êtres vivants du monde.

Politesse bien récompensée. Quand il apparaît, au détour d’un trottoir de bois aménagé en pleine forêt exprès pour ses visiteurs, on reste muet de saisissement. Pas une photo ne donne une idée de la présence écrasante de cette «tour» plantée au milieu de la forêt. Presque 14 m de circonférence, 52 m de hauteur, la première branche prenant naissance à plus de 20 m (l’équivalent d’un bâtiment de six étages). En comparaison, les troncs de ses voisins, des arbres adultes, ont l’air de jeunes pousses.

C’est loin d’être le plus grand arbre du monde — ce titre appartient au longiligne General Sherman, séquoia qui domine de ses 84 m le Sequoia National Park, en Californie — ni le plus âgé. Mais sa prestance exceptionnelle et son âge vénérable — évalué à 2 100 ans — lui ont valu d’avoir un nom bien à lui, Tane Mahuta (le Seigneur de la forêt). Comme un de ses voisins, Te Matua Ngahere (le Père de la forêt), plus petit mais plus costaud (16,5 m de circonférence), il est chouchouté par le gouvernement néo-zélandais comme le trésor national qu’il est. En janvier dernier, la progression d’un feu de forêt dans la région a donné des sueurs froides à bien des Néo-Zélandais, qui s’inquiétaient pour eux.

Ces deux géants sont des kauris, conifères de la Nouvelle-Zélande liés de très près à l’histoire du pays. La mythologie maorie leur attribue la fonction de séparer la terre du ciel. Déjà utilisé par les Maoris comme bois de construction, le kauri a été la matière première d’une industrie forestière florissante. Et les forêts de kauris, qui couvraient peut-être plus de 1,2 million d’hectares à l’arrivée des Européens, au 18e siècle, avaient presque disparu lorsqu’une politique de protection a finalement été instaurée par le gouvernement, en 1973.

D’Auckland, il aurait fallu louer une voiture et descendre tout doucement vers le sud, passer quelques jours dans la capitale, Wellington, qu’on dit fort jolie, prendre le traversier pour l’île du Sud, puis poursuivre sa route à travers des paysages de plus en plus sauvages. Pas le temps, malheureusement. C’est donc par avion que je me rends à Queenstown, nichée dans les Alpes néo-zélandaises, au centre de l’île du Sud, rendez-vous de tant de touristes, célèbre dans le monde entier. Et pour cause.

Gravity is a toy! (on se joue de la gravité!),clame le grand panneau à l’entrée de la ville. Pas étonnant que le bungee soit né ici, à la fin des années 1980: au centre-ville, entre les hôtels, les restaurants et quelques boutiques de jade, se trouvent au moins deux milliards de millions de magasins de matériel de plein air et d’excursion. Vélo de montagne extrême, trekking dans les Alpes, descente de rivière, escalade glaciaire, bungee extrême, bungee inversé: tout le monde, ici, semble farouchement déterminé à fabriquer de l’adrénaline. Et à foutre la trouille au citoyen moyen. On finit par sentir qu’on a 128 ans si, par hasard, on n’a pas envie, aujourd’hui, de s’offrir une petite virée en avion acrobatique avec des pointes à 300 km/h.

Voyons, que faire ce matin? Me laisser sangler à la banquette d’une espèce de capsule reliée à deux gigantesques grues par des élastiques et qu’on lâcherait d’un coup pour m’envoyer au ciel? (Du bungee inversé, ça s’appelle…) Ou m’initier au snowkiting? Harnachée à un parachute, les pieds fichés dans ma planche à neige, je remonterais (oui, oui, remonterais!) les pentes poudreuses des Alpes néo-zélandaises pour ensuite filer à 70 km/h sur des sommets vierges. J’hésite.

Pas longtemps. Le lendemain matin, crampons aux pieds et bâton de marche télescopique à la main, je vais à la rencontre du glacier Fox, un glaçon épais de 300 m et long de 13 km, à six heures de route de Queenstown. Du minuscule village de Fox Glacier, une simple promenade vous mène au mur terminal, presque en pleine forêt. C’est sous forme liquide — une eau d’un bleu laiteux totalement irréel — que le glacier achève son voyage vers la mer de Tasman.

C’est gris et c’est sale, un glacier arrivé à son terminus. Normal. Voilà quelques années déjà que la glace qui s’effrite ici sous nos bottes a commencé son périple. Amplement le temps de récolter les éboulis des parois rocheuses qui l’étranglent, la terre déposée par les oiseaux, la poussière tombée du ciel. Pour voir la rivière de glace sous son meilleur profil, l’aventurier du dimanche n’a qu’une option: l’hélico, qui, en moins de 15 minutes, le dépose huit kilomètres en amont.

Là-haut, c’est froid. Emmitouflés dans leurs anoraks, les quelques touristes ayant accepté de quitter le soleil qui réchauffe les terrasses en bas, au village, ont pourtant tous le sourire. Car c’est froid, d’accord, mais c’est surtout bleu. Dans les cavernes et dans les crevasses qui s’ouvrent partout sous nos pieds, c’est bleu, bleu, bleu! D’un bleu ciel soutenu, brillant, qu’on dirait choisi par les décorateurs de Disney. On a envie de courir partout. Mais on ne le fait pas. D’abord parce que, crampons ou pas, ça glisse. Et parce que le guide est d’une sévérité martiale. Défense absolue et totale de ne pas le suivre pas à pas. Le galopin qui s’écarte de deux mètres du chemin se fait rabrouer. Il exagère, le guide, non? On comprend que non quand un craquement sourd se fait entendre. «Ici, tout bouge, avertit-il. Cette caverne, par exemple, n’était pas là le mois dernier. Et ne sera probablement plus là la semaine prochaine.» Compris. Un glacier, c’est vivant. C’est donc avec respect qu’on passe les deux heures suivantes à descendre dans des anfractuosités, à enjamber des crevasses, et à grelotter de froid. En ce qui me concerne, ça vaut tous les sauts à l’élastique du monde…

Si la réincarnation existe, c’est dans l’île du Sud que je veux passer ma prochaine vie. D’abord, il n’y a personne: deux fois grande comme l’Écosse, elle compte moins d’un million d’habitants. Ensuite, c’est le magasin général où la nature expose ce qu’elle a de plus beau, dans tous les domaines. En plus des montagnes — aussi impressionnantes que les Alpes européennes — et des glaciers, l’île n’est pas avare de côtes déchiquetées, de prairies à perte de vue, de fjords à couper le souffle, de plages désertes. Et de routes bien entretenues (comment font-ils?) où on peut rouler (à gauche) des demi-heures sans voir une seule maison ou une seule voiture. Mais à qui donc appartiennent ces millions de moutons qu’on voit paître partout?

Le sud du Sud, le bonheur total, c’est le Fiordland. Un gigantesque parc national, 1,2 million d’hectares de nature sauvage, de montagnes, de fjords profonds. Mais le paradis, ça se gagne. Pour y arriver: les great walks, ces sentiers cramponnés au bord de la falaise. Le froid, la pluie, l’espoir fou que ses chaussettes puissent sécher un tantinet avant demain matin, la tambouille qu’on se fait tant bien que mal dans les refuges. Et les regards noirs qu’on lance à ces foutus baby-boomers japonais qui voyagent léger, avec guides et repas tout préparés.

On peut aussi — c’est ce que j’ai fait — y aller par la route qui traverse les Alpes. De Queenstown à Milford Sound, 335 km de virages abrupts, de montées, de descentes. Des paysages qui m’auraient probablement arraché des larmes si une nausée tenace ne s’en était chargé. Puis, subitement, la route vient mourir là, au fjord de Milford Sound, un des plus spectaculaires du parc. Et, malheureusement, un des plus touristiques. Tant pis. Allons avec la foule.

Chaque jour d’été, ils sont des centaines à s’embarquer pour une mini-croisière de deux heures, vendue au rabais par des voyagistes. Pauvres chéris. Quitte à aller jusque-là, il faut s’accorder une nuit en mer dans le fjord. Ça donne le temps de naviguer le nez en l’air entre les falaises et de faire un tour de kayak dans la mer de Tasman — ça se glisse toujours bien dans une conversation. Et l’occasion de se lever au milieu de la nuit pour, transi de froid, tâcher de voir pour la première fois la Croix du Sud. Je ne l’ai pas aperçue cette nuit-là. Mais le sentiment d’être au début du monde, lui, est resté.

Et dire que je n’ai même pas vu Le seigneur des anneaux.

 

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