Biélorussie : la dictature à visage découvert

La répression de la dissidence en Biélorussie ne touchait jusqu’ici que les milieux militants, les opposants avoués et quelques blogueurs. Mais la population n’est plus épargnée par la violence de l’État, selon un rapport de Human Rights Watch. Notre collaborateur fait le point avec l’auteur de ce rapport.

Les partisans de l'opposition en marche vers le Palais de l'indépendance, résidence du président Alexandre Loukachenko à Minsk, le 6 septembre 2020 (Photo AP)

Jonathan Pedneault, de l’organisme Human Rights Watch (HRW), a récemment remis un rapport dans lequel il décrit les exactions qu’ont subies les personnes arrêtées pour avoir manifesté leur mécontentement à l’égard des élites politiques de la « dernière dictature d’Europe ». Du 9 au 13 août, quelque 7 000 personnes ont ainsi été victimes de répression lors des manifestations en Biélorussie, notamment à Minsk.

Selon le rapport, les manifestants arrêtés ont été jetés dans des fourgons et entassés à quatre ou cinq dans des cellules pouvant contenir au maximum deux personnes et où l’atmosphère devenait vite étouffante. Transportés au commissariat, ils ont ensuite été alignés devant un mur dans des positions très inconfortables : debout, droits face au mur ou à genoux, sans possibilité de bouger pendant des heures.

« Si les gens bougeaient, ils se faisaient battre par les policiers qui se tenaient derrière et qui tout ce temps-là les insultaient, les menaçaient de viol », rapporte l’envoyé de Human Rights Watch, qui précise que, dans au moins un cas avéré, un policier antiémeute a violé un homme avec une matraque parce qu’il refusait de lui donner le mot de passe de son téléphone.

Certains ont ensuite été enfermés dans des cellules où les conditions étaient tout aussi abjectes : excréments, surpopulation, manque d’oxygène. Ces séjours en prison pouvaient durer jusqu’à 15 jours. Des traitements cruels qui, selon la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants des Nations unies, peuvent être associés à de la torture.

Certes, la Biélorussie présentait jusque-là un triste bilan en matière de respect des droits de la personne depuis la chute du rideau de fer. Toute dissidence y était sévèrement réprimée, mais cela ne touchait que les milieux militants, les opposants avoués et quelques blogueurs. La population en général, les gens ordinaires avaient jusqu’alors été relativement épargnés par la violence de l’État.

« La répression a étonné les gens et a même encouragé la population. C’est la première fois en 26 ans que la violence de l’appareil étatique biélorusse a déferlé sur tout le monde », dit Jonathan Pedneault en entrevue.

Le Québécois d’origine raconte qu’une fois devant le juge, les opposants ont été soumis à l’arbitraire le plus total. À l’issue de procès d’une durée de trois à cinq minutes, les jugent distribuaient des peines qui semblaient souvent dépendre de la tête des gens qu’ils avaient devant eux. « Certains se ramassaient avec 3 jours de prison, d’autres avec 15 jours, certains avec des amendes plus salées que d’autres. »

Puisque les prisons débordaient, les manifestants ont souvent été relâchés avant le terme de leur peine, mais ils vivent depuis avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête : seront-ils arrêtés de nouveau et emprisonnés pour terminer leur peine ?

Dans un pays qui n’est pas reconnu pour l’indépendance de son système judiciaire et où la propagande d’État fait office de presse officielle, une certaine apathie régnait jusqu’à récemment dans la population, constate Vlad, un Biélorusse contacté à Minsk et qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat, par crainte de représailles — plusieurs de ses amis se sont fait arrêter. La chute de l’URSS avait créé un vide que le président Alexandre Loukachenko avait comblé en promettant stabilité politique et paiement des pensions en temps et lieu, dit-il.

Vlad, qui a longtemps travaillé dans le domaine des droits de l’homme dans d’autres régions du monde et qui a été arrêté lors des soulèvements au pays en 2010, estime que la situation est différente cette année. « Les gens sentent vraiment que ce gouvernement a perdu toute légitimité », observe-t-il. La population souhaite que les responsables de la violence d’État soient traînés devant la justice, croit-il, ce qui contraste avec une certaine indifférence qui régnait auparavant.

En attendant, les manifestations se poursuivent, mais seulement le dimanche. Il semble que la violence policière se soit calmée. Comme la Biélorussie n’est pas membre de l’Union européenne, ceux qui estiment que leurs droits ont été bafoués ne peuvent obtenir réparation devant la Cour européenne des droits de l’homme. Reste l’opinion internationale, dont les manifestants tentent, selon Jonathan Pedneault, de capter l’attention, afin d’alimenter l’optimisme des troupes.

Le 18 septembre, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a demandé un rapport sur la situation en Biélorussie, que Michelle Bachelet, la haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, devra rendre avant la fin de l’année. « Ne laissons pas un autre rideau de fer descendre sur le continent européen », a de son côté déclaré Anaïs Marin, rapporteure spéciale de l’ONU, inquiète de la situation « catastrophique » qui règne en Biélorussie.

Et comment vit-on la pandémie de COVID-19 dans ce chaos ? « Le gouvernement ment sur les statistiques, se désole Vlad. Il n’y a aucune donnée probante. Les gens portaient des masques au début des manifestations, mais la police s’est mise à les cibler comme étant les plus radicaux. Ils n’en portent donc plus aujourd’hui, de peur d’être arrêtés. »

Choisir entre courir le risque d’être arrêté ou d’être infecté par un virus : voilà à quoi ressemble une dictature.

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