Blackwater : à l’école des mercenaires

Mondialement connue pour ses bavures en Irak et en Afghanistan, la controversée société privée américaine Blackwater reçoit des millions du Canada pour entraîner ses soldats.

Blackwater : à l'école des mercenaires
Photo : Gervasio Sanchez/AP/PC

Les Forces canadiennes ont envoyé des centaines de soldats s’entraîner auprès de la controversée société de sécu­rité privée Blackwater, aux États-Unis.

De 2005 à 2010, Ottawa a versé plus de 7,7 millions de dollars à Blackwater, tristement célè­bre pour ses bavures en Irak et en Afghanistan.

« Tirer d’abord et poser des questions ensuite, ce n’est pas le style du Canada », dénonce le député libéral John McKay, qui estime que le gouvernement Har­per aurait dû mettre un terme à cette relation d’affaires. « Quand on forme quelqu’un, on n’enseigne pas seulement des tech­niques, mais aussi des valeurs. »

Les dizaines de pages de contrats entre le ministère de la Défense et Blackwater, obtenues par L’actualité en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, lèvent le voile sur une pratique commencée quelques mois avant que les soldats canadiens prennent en charge la dangereuse province de Kandahar, en Afghanistan, au début de 2006.

Elle n’a jamais cessé depuis. Plusieurs contrats sont classés « secrets ». La presque totalité ont été attribués sans appel d’offres, puisque Black­water est reconnue comme sous-traitant agréé.

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Erik Prince, fondateur de Blackwater.
Photo : Sara D. Davis/AP/PC

La police militaire, les forces spéciales et les tireurs d’élite canadiens ont eu recours aux services de Blackwater, rebap­tisée Xe Services en 2009, deux ans après la controverse soulevée par la mort de civils innocents à Bagdad. Les militaires canadiens de l’équipe consultative stratégique (une unité – aujourd’hui dissoute – d’une vingtaine de personnes basée à Kaboul et chargée de conseiller le président afghan, Hamid Karzaï, sur les réformes à entreprendre dans son pays) se sont aussi entraînés régulièrement dans les immenses installations de Blackwater, en Caroline du Nord.

La relation entre le ministère de la Défense et cette société s’est poursuivie bien après le 16 septembre 2007, date à laquelle des employés de Blackwater ont ouvert le feu sur la place Nissour, à Bagdad, tuant 17 personnes et en blessant une vingtaine. Des gardes escortaient alors un convoi diplomatique américain lorsqu’ils ont perçu une menace. L’enquête a par la suite révélé que la mort de 14 des 17 Irakiens était injustifiée – on n’a pu déterminer la nature des actions des 3 autres.

Cette bévue a braqué les projecteurs sur Blackwater, également responsable du décès de civils en Afghanistan. Un rapport de la Chambre des représentants américaine publié en octobre 2007 montre que, sur 195 fusil­lades impliquant Blackwater en Irak et en Afghanistan, ses employés ont tiré les premiers 163 fois.

Plusieurs de ses mercenaires ont été poursuivis en justice aux États-Unis, mais tous les procès ont avorté, faute de preuves suffisantes. La collecte d’information à la suite d’une fusillade est difficile dans les pays en guerre.

La tuerie du 16 septembre 2007, à Bagdad, n’a pas fait sourciller les Forces canadiennes, qui ont continué d’envoyer des soldats apprendre leur métier avec Black­water. Sur les 7,7 millions de dollars de contrats attribués, 72 % l’ont été après septem­bre 2007. Un sommet a même été atteint en 2008, avec des dépenses de 3,6 millions en quelques mois.

Une décision qui fait bondir le député libéral John McKay, porte-parole de son parti en matière de défense. « Il faut prendre en compte la réputation et la manière d’agir d’une entreprise lorsqu’on accorde un contrat. Ça m’inquiète de savoir que ces gars-là ont enseigné à nos militaires », dit-il.

Au ministère de la Défense, on soutient ne pas prendre en considération les actes de Xe Services à l’étranger. « On ne fait pas de lien entre les événements en Irak ou en Afghanistan et nos contrats d’entraînement. L’action de leur personnel n’a pas de lien avec leurs installations et la formation », affirme le lieutenant-colonel Norbert Cyr, porte-parole des Forces canadiennes.

L’armée estime que les entreprises de l’envergure de Xe Services, qui bénéficient du savoir-faire d’anciens membres de forces spéciales américaines, ne sont pas nombreuses. De plus, cette société est certifiée par les autorités américaines.

« Il s’agit d’un enseignement pointu, entre autres pour les forces spéciales, avec des simulations de prises d’otages ou encore l’enseignement de techniques de contre-terrorisme. On a examiné d’autres options, mais leurs installations, notamment la taille de leurs champs de tir, sont exceptionnelles. On n’a rien de compa­rable au Canada », dit le lieutenant-colonel Cyr.

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Valeur des contrats signés par les Forces canadiennes
avec Xe Services (ex-Blackwater)

2005 :   301 175,36 $

2006 : 1 081 563,67 $

2007 :   804 714,42 $

2008 : 3 613 838,84 $

2009 : 1 015 508,62 $

2010 :   970 998,56 $
          ____________

TOTAL :
           7 787 799,47 $

Les installations de Xe Services à Moyock, en Caroline du Nord, sont dignes de la petite armée pri­vée qu’elle est devenue. Champs de tir, reconstitution de villes irakiennes et afghanes, aéroport, hôtels, boutiques d’armes… Xe Services possède même des hélicoptères et des chars d’assaut.

Jusqu’à présent, 233 policiers militaires canadiens ont séjourné dans ces installations. Ils ont été formés à la conduite en zone dan­gereuse, à la protection rapprochée et au tir. Formation semblable pour les militaires de l’équipe consultative stratégique, dissoute en 2008.

Dans le cas de l’armée de terre et des forces spéciales, le ministère de la Défense a refusé de dévoiler le type de formation reçue et le nombre de soldats concernés. Les séjours des soldats canadiens en Caroline du Nord varient de une à six semaines.

Avant de débarquer à Kandahar, en 2006, les soldats canadiens n’avaient jamais véritablement travaillé dans un contexte d’insurrection, où un ennemi invisible pose des mines et des engins explosifs improvisés, explique le lieutenant-colonel à la retraite Rémi Landry, devenu expert au sein du Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale (Université de Montréal).

« Le Canada n’avait pas l’expérience et les connaissances nécessaires pour enseigner à ses soldats. Ça prend des années à acquérir », dit-il.

Rémi Landry ne s’explique tou­tefois pas pourquoi Xe Services a obtenu tous les contrats. « J’espère que les Forces canadiennes ont demandé des garanties sur l’ensei­gnement prodigué, dit-il. Une formation avec du laisser-aller, comme on l’a vu avec Blackwater en Irak, peut rapidement contami­ner une institution militaire. »

 

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Quelques dates

26 décembre 1996
Fondation de Blackwater par Erik Prince, ancien membre des forces spéciales SEAL.

1998
Premiers contrats signés avec les autorités américaines, pour l’entraînement des forces spéciales de la marine et du FBI.

Avril 2002
Premiers contrats de Blackwater avec la CIA pour des opérations à l’étranger, à Kaboul : elle assure la sécurité de l’aéroport et du quartier général de la CIA.

2003
Blackwater assure la protection du représentant américain en Irak, Paul Bremer.

2005
Le ministère de la Défense du Canada signe ses premiers contrats d’entraînement avec Blackwater.

16 septembre 2007
Des mercenaires de Blackwater tuent 17 civils en Irak et blessent 20 personnes. Une fusillade injustifiée, selon l’enquête.

2008
Les contrats signés entre Blackwater et les Forces canadiennes atteignent 3,6 millions de dollars.

Février 2009
Blackwater devient Xe Services.

17 décembre 2010
Xe Services est vendue à USCT Holdings, contrôlée par deux fonds d’investissement. Le fondateur, Erik Prince, quitte l’entreprise.

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