Bolivie : l’odyssée d’un t-shirt

Où vont les vêtements usagés que ramassent les organismes de charité pour financer leurs activités ? Dans le Sud, pour la plupart. Certains pays, dont la Bolivie, ont rendu ce commerce illégal… et tentent maintenant de freiner la contrebande.

Bolivie : odyssée d’un t-shirt
Photos : Yseult Picard

Votre douce moitié jubile. Vous avez finalement renoncé à ce vieux t-shirt remisé depuis des années au fond d’un tiroir.

Dans une grosse « cloche » derrière le centre commercial il s’en est allé, avec d’autres vêtements que vous ne portez plus. Ne vous attendez pas trop cependant à le revoir sur le dos d’un voisin. Selon Recyc-Québec, seuls 30 % des vêtements ainsi récupérés sont revendus localement.

Il y a fort à parier que l’organisme de charité à qui appartient la « cloche », dépassé par la quantité de marchandises dont les Québécois ne veulent plus, vendra votre t-shirt à un exportateur pour financer ses activités communautaires. Il sera ensuite mis dans un ballot, puis envoyé par train jusqu’à New York.

De là, il filera à bord d’un cargo vers l’Amérique du Sud, l’Afrique ou l’Asie. À destination, une entreprise d’importation le revendra à un commerçant, lequel le revendra à des vendeurs en gros et au détail, qui écouleront la marchandise dans les villes et villages. Cette longue chaîne, 32 pays du sud du globe ont décidé de la briser en rendant illégale l’importation de vêtements usagés.

Ces pays – Argentine, Brésil, Paraguay, Venezuela, République dominicaine, Pérou, Nigeria, Ghana, entre autres – soutiennent que l’importation de vieux vêtements tue à petit feu l’industrie textile locale. Mais il n’y a qu’à regarder les kiosques bondés qui, les jours de marché, s’étalent sur des dizaines de rues à El Alto, ville pauvre en banlieue de La Paz, en Bolivie, pour constater que là comme ailleurs, la lutte contre les t-shirts importés sera ardue.

« On vient ici parce qu’il y a de tout, à petits prix, et de très bonne qualité. Je ne pourrais jamais me permettre d’acheter des vêtements neufs à mes trois enfants », dit une jeune maman, le petit dernier emmitouflé dans un aguayo (tissage bolivien servant à transporter enfant et marchandises sur son dos).

La Bolivie est le dernier pays d’Amé­rique du Sud à avoir adopté, le 21 avril 2007, une loi interdisant l’importation de vêtements usagés. Même la vente de vêtements usagés locaux est désormais interdite.

Le président, Evo Morales, au pouvoir depuis 2005, en fait une question de « fierté nationale ». Non seulement, dit-il, les Boliviens s’habillent avec des vêtements considérés comme bons à jeter dans d’autres pays, mais ils ne montrent pas la culture vestimentaire de la nation, « l’une des plus grandes richesses culturelles léguées par les anciens ».

Reste que les rares fabricants qui osent se lancer dans la production de textile en Bolivie n’arrivent pas à concurrencer les prix (entre 1 et 10 dollars pièce) des 55 000 tonnes de vêtements usagés qui entrent illégalement au pays chaque année. Une pièce d’habillement neuve se vend de 5 à 10 fois plus cher et demande un investissement beaucoup plus grand.

Selon l’Institut bolivien du commerce extérieur, entre 2000 et 2005, 20 000 ateliers de textile et PME ont dû fermer et 90 200 emplois ont été perdus en raison de cette concurrence. Sans compter les pertes de l’État liées aux taxes, aux impôts et à la productivité de son industrie textile et agricole (PIB), pertes estimées à plus de 512 millions de dollars par année.

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D’AUTRES CHIFFRES EN VRAC

bolivie-2Un ballot de vêtements usagés, en Bolivie, coûte entre 80 et 300 $ US, selon la qualité.

Deux milliards de dollars : c’est la valeur des exportations mondiales annuelles de vêtements usagés, selon l’ONU. La moitié proviendrait de l’Amérique du Nord.

55 000 tonnes : c’est le poids des vêtements usagés qui entrent illégalement en Bolivie chaque année.

– Aux États-Unis seulement, les exportations de vêtements d’occa­sion ont plus que doublé de 1990 à 1997, passant de 174 millions de dollars à 390 millions, selon les Nations unies.

27 kilos : c’est le poids moyen de vêtements et de textiles neufs achetés par un Québécois chaque année, selon Recyc-Québec.

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Dans le petit village de San Juan de Chiquitos, à 1 400 km à l’est de La Paz, une commerçante a accroché ses plus belles pièces aux murs de bois de son échoppe pour les mettre en évidence. Elle vend ces vêtements plus cher que ceux disposés en piles sur les boîtes en carton qui servent de tables.

Cette femme d’une quarantaine d’années n’acceptera pas de négocier. Sa marge de profit est déjà mince. « Depuis la prohibition de l’importation, les prix ont été multipliés par trois en raison des intermédiaires pour le transport, qui sont de plus en plus nombreux, dit-elle. Mais le commerce de la ropa usada [vêtements usagés] continue de valoir la peine, parce qu’il n’y a pas d’autres façons de gagner sa vie. »

Dans un pays où le salaire moyen oscille autour de 80 dollars par mois, la ropa americana (vêtements américains) permet de se vêtir honorablement à peu de frais. Et le fruit de ce commerce permet à des milliers de familles de sur­vivre. « Avec la vente de trois ou quatre pièces par jour, une femme peut faire vivre sa famille, envoyer ses enfants à l’école », dit le secrétaire d’organisa­tion de la Commission nationale des vendeurs de vêtements de seconde main, Amadeo Taipea Ramos, lui-même vendeur de ballots de vêtements usagés au marché Kantuta.

Dans ce marché situé dans un secteur pauvre d’Oruro, ville de 400 000 habitants et plaque tournante des vêtements usagés en Bolivie, les vendeurs étalent les pièces directement sur la terre battue des rues. Nombre d’entre elles portent encore leur étiquette – et le prix de vente en dollars – de magasins d’occasion américains et canadiens, tels Goodwill, Value Village (Village des Valeurs), Surplus, etc.

Selon la Commission de défense de la vente de vêtements usagés, plus de 250 000 Boliviens ont fait de ce commerce leur gagne-pain, dont 15 000 vendeurs au détail organisés en syndicats. Officiellement, l’État leur permet d’écouler leur stock, dont la valeur est estimée à 10 millions de dollars.

Dans les faits, il manque de ressources pour proposer une solution de rechange à la population, aux importateurs et vendeurs, mais aussi aux trieurs, nettoyeurs, camionneurs, etc. L’État n’a pas les moyens non plus de contrôler les points de vente. Il se concentre donc sur l’importation.

L’Assemblée législative discutait d’ailleurs, en avril dernier, d’un projet de loi visant à condamner à la prison quiconque serait déclaré coupable de l’importation de marchandises d’une valeur de 11 000 dollars et plus, contre un minimum de 45 000 dollars actuellement. Ce projet de loi, baptisé « Développement de la frontière », n’a toujours pas été adopté.

De nombreux commerçants affirment être prêts à mettre en péril la paix sociale si les autorités en venaient à appliquer à la lettre la loi interdisant l’importation et la vente de vêtements usagés…

Afin d’aider l’industrie textile bolivienne, le gouvernement a mis en place en 2009, avec un modeste budget de 260 millions de dollars sur deux ans, des mesures pour encourager les petits et grands commerçants à se convertir en fabricants : prêts à faible taux d’intérêt pour l’achat de matières premières, de machinerie, d’aide technique.

« On essaie aussi de mettre sur pied des entreprises qui fourniraient le tissu brut aux petits fabricants. Les coûts sont trop élevés lorsque les produits sont fabriqués à partir de matériel importé », explique le vice-ministre à la Micro et Petite Entreprise, Ramiro Lizondo Díaz. Mais très peu de commerçants se sont inscrits au programme, estimant les mesures inefficaces.

La Bolivie produit peu et doit importer la plupart de ses biens de consommation, dont une grande partie traverse les frontières par contrebande. « Le problème de la ropa usada est représentatif de toutes les contradictions du pays, dit le vice-ministre : le manque d’emplois, la pauvreté et l’absence ou l’inefficacité des institutions de l’État. »

Selon la journaliste bolivienne Amelia Pando, le gouvernement n’analyse pas le problème correctement. « Les vêtements usagés américains et la production nationale sont deux marchés distincts », a-t-elle dit à Erbol, populaire émission de radio quotidienne. « Ce n’est pas parce qu’on en interdit un que les ventes de l’autre vont mieux se porter. Les Boliviens n’ont pas les salaires nécessaires pour vêtir trois ou quatre enfants d’habits neufs. Ils s’en paient un de temps à autre, lors d’un anniversaire par exemple, mais la production nationale doit se tourner vers l’exportation pour se développer, et non pas viser les pauvres gens, qui vont seulement se retrouver avec moins de vêtements si on interdit la ropa usada. »

Ce n’est pas une honte de s’habiller avec des fringues usagées, « c’est une fierté, un progrès », dit Thomas Quispe, l’un des tout premiers vendeurs de vêtements usagés à La Paz, il y a 25 ans. « Sinon, nous serions habillés de guenilles, de vêtements que nous devrions sans cesse rapiécer, comme c’était le cas avant l’arrivée de la ropa americana, dans les années 1970 », rappelle l’homme d’origine indigène, aux sourcils épais et aux cheveux crépus. Il est propriétaire d’un kiosque de vestons usagés à El Alto.

« Il n’y a pas assez de pauvres en Amérique pour absorber les montagnes de vêtements dont on se sépare, même quand on les donne », écrit Pietra Rivoli, professeure d’économie à l’Université de Georgetown, aux États-Unis, dans son livre Les aventures d’un t-shirt dans l’économie globalisée (Fayard). Si la Chine produit plus de t-shirts à bas prix, dit-elle, les consommateurs nord-américains en consommeront davantage et, plus tard, auront plus de vieux t-shirts à donner.

Qui sait, peut-être verra-t-on un jour des usines de recyclage de t-shirts être bâties au Canada et en Bolivie. À moins que la Chine ne soit le premier pays à en voir l’intérêt !

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LA DEUXIÈME VIE DES FRIPES QUÉBÉCOISES

bolivie-3Entraide diabétique, Renaissance, Grands Frères Grandes Sœurs du Grand Montréal, la Saint-Vincent de Paul… Au Québec, 75 récupérateurs de vêtements usagés sont inscrits au Répertoire québécois des récupérateurs, recycleurs et valorisateurs, de Recyc-Québec.

Ce répertoire ne tient pas compte des nombreux comptoirs familiaux, friperies et ventes de charité paroissiales. Dans le cas des organismes communautaires, l’argent de la revente sert à financer les activités.

Certains trient et classent les vêtements avant de les revendre. C’est le cas, par exemple, de Renaissance, qui écoule la marchandise dans ses neuf magasins Fripe-Prix. Tous les profits retournent à l’organisme, qui soutient l’insertion sociale d’immigrants et de personnes à faible revenu.

D’autres, comme la Fondation québécoise de la déficience intellectuelle (FQDI) – qui vient en aide aux organismes québécois travaillant dans ce domaine -, revendent la marchandise au poids.

La FQDI recueille environ un million de dollars par année en revendant des vêtements aux distributeurs, dont la chaîne de magasins Village des Valeurs, propriété de Savers, une entreprise privée américaine. « Jusqu’en 2009, tout ce que nous amassions était acheté par cette chaîne, dit Jacques Boily, directeur général de la FQDI. Maintenant, on en vend une part à ses compétiteurs, parce qu’elle en a trop. »

Certex, de Saint-Hubert, une entreprise d’économie sociale sans but lucratif doublée d’un organisme de bienfaisance, est le plus important récupérateur de textiles au Québec, avec 140 employés, dont plus de 70 % de personnes handicapées. « Pour acquérir notre marchandise, nous faisons affaire avec les comptoirs familiaux locaux, dont plusieurs de la Saint- Vincent de Paul », dit Jeannot Couturier, directeur des ventes de Certex.

Chez Certex, 35 % du volume traité est jugé assez bon pour le réemploi, peut-on lire dans son site Internet. Les pièces sont revendues en ballots à des friperies québécoises, mais surtout à des entreprises spécialisées dans l’import-export. Certains vêtements plus luxueux – en fourrure, en soie ou en cuir, par exemple – sont revendus à des artisans ou à des industriels pour être reconfectionnés. Le reste est transformé en chiffons industriels et revendu. « Près de 1 000 tonnes de vêtements et souliers usagés passent sur la chaîne de tri chaque semaine, ajoute Jeannot Couturier. Le plus gros fournisseur est assurément la Fondation québécoise de la déficience intellectuelle. »

Au Québec, quelque 170 tonnes de vêtements prennent le chemin des centres d’enfouissement chaque année. Dans ces lots se retrouvent des matériaux synthétiques polluants, certains qui mettront de un à cinq siècles à se décomposer.

Avec la hausse annoncée du coût au détail des vêtements neufs et le prix du panier d’épicerie qui grimpera de 5 % à 7 % au pays cette année, bien des familles risquent de devoir se serrer la ceinture. Il y a fort à parier que la demande de vêtements usagés ou « revampés » ira aussi en s’accrois­sant, comme ailleurs dans le monde.

Yseult Picard (avec la collaboration spéciale de Marie-Josée Richard) ;
Photo : George Steinmetz / Corbis

 

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