Boom à Khartoum

Le pétrole donne une nouvelle vie au Soudan. En plein désert, sa capitale se transforme en grand centre financier, faisant presque oublier le Darfour… et les sanctions imposées par les Etats-Unis !

Au milieu des masures couleur de sable, entre deux étals de légumes, les lumières de l’Ozone Café miroitent comme un mirage dans le désert. Sur la grande terrasse, qui attire chaque soir les nouveaux riches et les étrangers de Khartoum, des jeunes femmes voilées, les hanches drapées de soie écarlate et les poignets chargés d’or, bavardent avec animation. Autour d’elles, les clients saoudiens discutent finance, les Occidentaux, crise humanitaire, et les Chinois, pétrole. La serveuse philippine prépare les additions. Ici, croissants frais et brioches — une rareté, au Soudan — sont facturés au prix fort. Amplifiée par les haut-parleurs, la voix mielleuse du crooner américain Michael Bolton enterre sans peine le « blues de Khartoum », une musique douce et rythmée aux influences est-africaines et arabes que crache la vieille radiocassette du marchand de poireaux.

« Khartoum a beaucoup changé depuis quelque temps », déplore Youssef, 46 ans, un commerçant à la barbe anthracite parsemée de poils blancs, qui habite en périphérie et vient périodiquement dans la capitale soudanaise pour rendre visite à sa famille. « Maintenant, il y a des gratte-ciel. Pour nous, du moins, ce sont des gratte-ciel… » Les tours de verre dont parle Youssef n’ont peut-être qu’une quinzaine d’étages, mais elles poussent comme des palmiers sur les rives du Nil Blanc et du Nil Bleu. De leur sommet, on voit d’ailleurs les deux cours d’eau confluer pour n’en former qu’un seul : le majestueux Nil, qui prend ici son élan vers le nord pour aller irriguer l’Égypte. On distingue aussi, traversant le vaste parterre poussiéreux de cette métropole de près de cinq millions d’habitants, un réseau de grandes artères toutes neuves, semblables aux interminables boulevards nord-américains. Çà et là, quelques centres commerciaux aseptisés commencent à faire de l’ombre aux souks enfumés d’encens.

Le génie de cette récente modernisation, c’est bien sûr le pétrole, qui exauce aujourd’hui tous les souhaits du Soudan. Ce pays de 40 millions d’habitants partagé entre musulmans, chrétiens et animistes — le plus grand d’Afrique, avec un territoire aussi vaste que le Québec et l’Ontario réunis — a connu l’an dernier une croissance économique de 9 %, supérieure à celle de l’Alberta. Dans un contexte de surchauffe mondiale, il est l’un des rares pays à pouvoir augmenter sa production, au grand plaisir de l’Asie. Les exportations de pétrole, après avoir timidement débuté en août 1999, atteignent aujourd’hui les 500 000 barils de brut par jour. Et plus de 60 % d’entre eux prennent la route de la Chine, maintenant premier partenaire économique du Soudan, avec des échanges ayant dépassé les trois milliards de dollars l’an dernier. Une manne pour un pays sous-développé et pour une ville comme Khartoum, dont la plupart des rues ne sont même pas encore asphaltées.

Des capitaux chinois ont notamment aidé à financer le chantier d’al-Mogran (le confluent), un éléphantesque programme immobilier de quatre milliards et demi de dollars sur des terres prisées, à la jonction des deux Nils. « Nous construisons l’avenir de Khartoum », clame Amir Osman Diglal, porte-parole de la société immobilière al-Sunut, chargée de la mise en œuvre de ce partenariat public-privé. La première phase du programme, actuellement en cours, comprend des bureaux pour les groupes pétroliers, les entreprises de télécommunications et les banques, ainsi que 10 hôtels de luxe. La seconde phase prévoit 1 100 villas et 6 700 appartements haut de gamme. S’ajouteront ensuite un terrain de golf, une marina…

Dans le centre-ville de Khartoum, des concurrents du Qatar, du Koweït, de la Libye et de l’Arabie saoudite construisent ou planifient d’autres ensembles immobiliers à l’esthétique aussi futuriste, qui valent à la capitale le surnom de « Dubaï de l’Afrique » — par allusion à la riche et clinquante métropole des Émirats arabes unis. « Nous ne voulons pas copier Dubaï, se défend toutefois Amir Osman Diglal. Nous voulons simplement avoir une vie raffinée au Soudan. »

Ce sont des capitaux de l’Afrique, du Golfe et de l’Asie qui financent l’entreprise, fait-il remarquer. « Pas un sou ne vient de l’Europe ou des États-Unis. » C’est que Washington maintient toujours l’embargo décrété en 1997 contre le Soudan et refuse de rayer celui-ci de la liste des États accusés de parrainer des terroristes. Il est vrai que le pays a déjà servi de refuge à Oussama Ben Laden et à Carlos « le Chacal », et il a été mis en cause dans l’attentat de 1995 contre le président égyptien Hosni Moubarak, allié stratégique de Washington. En conséquence, les actifs soudanais aux États-Unis ont été gelés et les sociétés américaines ne peuvent vendre des biens ou de la technologie au Soudan.

Par contre, les banques et sociétés d’investissement islamiques pullulent à Khartoum. Le Soudan entend donc assurer son développement grâce aux monarchies arabes et aux géants asiatiques, faisant du même coup un pied de nez aux Américains. « Nous n’avons pas besoin d’eux », renchérit Hani el Khidir, directeur général du groupe al-Sunut.

Les réserves pétrolières ont été découvertes en 1978 dans le sud du Soudan. Dans les années 1980, des géants américains, comme Chevron, avaient tenté de les exploiter, mais la région était alors en proie à une guerre civile. Les affrontements entre l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), représentant les populations chrétiennes et animistes du Sud, et le gouvernement soudanais, accusé de favoriser les populations arabes et musulmanes du Nord, auront duré près de 22 ans, causé la mort de deux millions de personnes et forcé le déplacement de millions d’autres.

La paix du Sud-Soudan, signée en 2005, a stimulé les investissements étrangers et consacré l’essor de la production pétrolière dans le Sud. Les sociétés d’État CNPC et Petronas, respectivement chinoise et malaisienne, ont pris la place des entreprises nord-américaines, et tirent aujourd’hui de juteux bénéfices de leurs bonnes relations avec le régime soudanais.

À Khartoum, un hôtel chic sur la rive du Nil a été converti en résidence pour les employés du groupe pétrolier chinois CNPC. Le restaurant Le Panda sert son poulet du général Tao, des produits chinois commencent à faire leur apparition dans les souks. Le Soudan est le pays africain le plus important pour Pékin. Des liens se tissent entre Chinois et Soudanais. Il faut dire que, contrairement à l’Occident, qui ne cesse de reprocher au régime du président soudanais Omar al-Béchir son implication dans la crise au Darfour (voir l’encadré), la Chine se tait.

« Les Chinois sont pauvres comme nous, ils sont ici pour nous aider », affirme Mellasi Hassan. Ce commerçant tient un kiosque d’artisanat au tout nouveau centre commercial Afra Mall. Derrière son comptoir, les lunettes sur la tête, il discute avec un grossiste chinois venu acheter des objets traditionnels soudanais pour en faire l’exportation. « Ils ne font que travailler et ne posent pas de questions sur notre politique, dit Mellasi Hassan, le sourire aux lèvres. Ce sont nos amis. »

À Khartoum, tout se passe comme si le Darfour n’existait pas, comme si la capitale avait repoussé la violence en province. Les autorités soudanaises vous diront d’ailleurs que le conflit au Darfour n’est qu’une escarmouche, un épiphénomène grossi sous l’objectif des médias occidentaux. « Personne à Khartoum ne sait ce qui se passe au Darfour, dit sans ambages un homme d’affaires local, qui préfère garder l’anonymat. Cela n’a aucun effet sur la vie des gens. Personnellement, la situation au Darfour ne me touche pas, contrairement à la guerre civile qui a déchiré le sud du pays. »

Dans les rues de Khartoum, seuls les camionnettes et l’enceinte de l’ONU, les bâtiments gardés abritant des organismes comme le Programme alimentaire mondial (PAM) et les travailleurs humanitaires rappellent que cette guerre dans l’ouest du Soudan a fait 200 000 morts et entraîné le déplacement de deux millions de personnes depuis quatre ans.

Le Soudan est en fait le pays du monde comptant le plus de déplacés : entre quatre et cinq millions, selon les estimations. Une partie de ces provinciaux, nommés nazihin (déracinés), ont trouvé refuge dans les faubourgs de Khartoum ou dans des camps greffés à la capitale. La banlieue déshéritée d’Umm Badda en accueille des centaines de milliers, venus de toutes les régions du Soudan : Arabes et musulmans du Nord, sudistes à la peau d’ébène scarifiée et Darfouriens y forment une mosaïque aux mille et une couleurs, témoin de la déroutante complexité ethnique du pays.

Umm Badda porte bien son nom de « mère » (umm, en arabe). Elle enlace dans ses bras ces familles entières qui sont venues du Darfour durant la sécheresse de 1984-1985, qui ont fui la guerre du Sud, qui ont quitté leur village pour chercher fortune à la ville. Ici, les maisons en briques de terre séchée se multiplient à perte de vue et on doit, pour se procurer de l’eau, puiser dans de grandes cruches aux coins des rues ensablées.

Dans ces rues en terre battue, Mohamed Atrif Youssef conduit un rickshaw, moto asiatique à trois roues servant de taxi. Père de famille, jeune trentaine, le teint mat, loquace, il s’arrête pour discuter avec une horde d’adolescents mâchant du tombak, un tabac local. « Il n’y a pas de travail ici, il n’y a pas d’avenir », dit-il, amer de la prospérité naissante qui n’a pas irrigué sa banlieue.

Dans le souk aux ferrailles, près d’Umm Badda, les hommes accumulent, vendent et troquent des tonnes de vieilles pièces d’auto, de moto, tentent de rafistoler de vieux moteurs entre deux prières dans une mosquée improvisée. Dans ce bazar surréaliste, on se débrouille, on recycle. Mais plus loin encore, en s’enfonçant dans la périphérie de Khartoum, la débrouille des hommes semble avoir ses limites tant le dénuement est grand.

Les camps des déplacés du Sud semblent oubliés. Complètement oubliés. Sur une terre pauvre, à l’extrémité de la capitale, les autorités soudanaises ont redéplacé, au début des années 1990, un camp de sudistes aujourd’hui baptisé par les gens du coin Jebarona (« ils nous ont forcés », en arabe). À l’entrée, une odeur de putréfaction monte à la gorge. Une ribambelle d’enfants se masse là, certains le ventre gonflé, mais tous la panse vide. « Il y a de graves problèmes de diarrhée, de choléra, les enfants ont des maux à la poitrine. Et nous ne recevons rien », se plaint le directeur de l’école de l’endroit, Joseph Arop. Rien du gouvernement, dit-il, puisque des associations catholiques locales financent comme elles peuvent son établissement. « Vous savez quel serait leur meilleur remède ? De la nourriture », dit-il de ces milliers d’enfants.

Dans le camp, près des deux tiers de la population ont moins de 25 ans. Les mères sont jeunes, très jeunes. Une campagne pour le retour des déplacés vers le Sud-Soudan a débuté cette année. Près de 500 000 sudistes se sont enregistrés, mais à peine quelques milliers ont quitté Khartoum pour regagner leur région d’origine. « Moi, je viens du Bahr el-Ghazal — province à la lisière du Sud — et je veux retourner chez moi », confie Santiago, un adolescent aveugle, la voix douce comme la brise du Nil, le visage marqué par la guerre.

Une génération entière est née dans ces camps. Comment vont-ils refaire leur vie dans le sud du pays, qu’ils ne connaissent qu’en rêve ? « La plupart des jeunes ici souhaitent retourner au Sud, mais qui va s’occuper d’eux là-bas ? » s’inquiète Joseph Arop. Cette question, le nouveau Khartoum ne semble pas s’en préoccuper. Il espère peut-être que la modernité enterrera la pauvreté sous l’asphalte…

Le conflit au Darfour

Début 2003, une coalition rebelle mène une première offensive contre des commissariats de police et l’aéroport d’El-Fasher. Les rebelles disent vouloir sortir l’ouest du Soudan de son état de sous-développement. Les autorités soudanaises répliquent, avec force. Ce sera le jour 1 de la guerre civile au Darfour.

Impuissant devant les tactiques de guérilla des rebelles, Khartoum fait appel aux cavaliers nomades du nord de la région, en bordure du désert, et leur fournit des armes. Mais ces milices ne se contentent pas de combattre les rebelles ; elles se mettent aussi à attaquer les paysans dont elles convoitent les terres, notamment dans le piémont fertile du Djebel Marra, au cœur du Darfour. Les récits d’horreurs se multiplient. Les « cavaliers de l’enfer » pillent le bétail, brûlent les cases et violent les femmes. La population locale les baptise djandjawid — contraction des termes arabes djinn (mauvais esprit) et djavad (cheval de course).

En quelques mois, la situation devient, selon un représentant de l’ONU, « la plus grande urgence du monde ». Des centaines de milliers de civils s’exilent au Tchad voisin et près de deux millions de personnes quittent leurs villages pour se réfugier dans des camps parrainés par des ONG internationales.

Au printemps 2006, après trois ans de massacres qui ont fait 200 000 morts (nombre que les autorités soudanaises contestent et réduisent à 10 000), l’espoir renaît un bref instant au Darfour. Des branches de l’Armée de libération du Soudan (SLA) signent un accord de paix qui prévoit leur participation à un gouvernement d’unité nationale. Mais d’autres rebelles refusent de rendre les armes, et les milices poursuivent leurs raids.

Depuis, « la situation s’est empirée sur le terrain », constate Rony Brauman, membre fondateur de Médecins sans frontières. Les attaques contre les convois compliquent l’acheminement de l’aide dans certaines parties du Darfour — une région grande comme la France.

Entre-temps, les rebelles signataires de l’accord de paix s’impatientent. « Le gouvernement soudanais a promis le désarmement des djandjawid pour mai ou juin », rappelle Riyah Mahmoud Jamaat, numéro deux du SLA, au cours d’un entretien qu’il accorde dans un appartement en banlieue de Khartoum. « Si rien ne change, nous allons perdre confiance dans le gouvernement », prévient ce géant à la voix douce, qui serait alors tenté de « reprendre les armes ».

Environ 7 000 soldats de l’Union africaine (UA) sillonnent présentement le Darfour pour rendre compte des violences sur le terrain. Le gouvernement de Khartoum a fait une concession, récemment, en acceptant le déploiement de quelque 3 000 militaires et policiers de l’ONU pour qu’ils apportent une aide logistique à la force de l’UA. Mais il refuse toujours d’ouvrir ses frontières à une mission hybride UA-ONU d’environ 20 000 hommes, approuvée l’été dernier par le Conseil de sécurité. De leur côté, Washington et Londres pressent l’ONU d’imposer des sanctions sévères à Khartoum pour le forcer à mettre fin aux violences. La Russie, l’Afrique du Sud et la Chine s’y opposent.

Le nouveau visage de Khartoum

Le Soudan compte plus d’une vingtaine de grandes ethnies (Arabes, Dinkas, Bejas, Fours, Nubiens, etc.), qui se subdivisent souvent en clans. Pendant les deux décennies de guerre au Sud-Soudan, la vie d’une personne pouvait tenir à la couleur de sa peau, dans les mille tons séparant le blanc du noir.

Aujourd’hui, à Khartoum, l’industrie de l’épiderme est en plein essor. « La plupart des femmes viennent ici pour se faire blanchir la peau », affirme Perley, esthéticienne originaire des Philippines qui travaille au salon Beauty Queen. Ouvert il y a quatre ans, ce temple de la beauté profite du boom économique de la capitale soudanaise : un deuxième étage a été construit cette année pour accueillir la clientèle florissante. Un traitement complet, allant du nettoyage de la peau jusqu’à l’application de crème blanchissante, coûte près de 10 000 dinars (50 dollars), soit l’équivalent d’un demi-mois de salaire.

Effet de mode, désir de paraître occidentale sans l’être, volonté d’échapper à ses origines : les motivations sont diverses pour acheter des crèmes blanchissantes, à base d’hydroquinone et de mercure — des pommades pouvant causer d’importants problèmes de peau. « Vous savez, même si une personne se fait blanchir la peau, nous savons toujours d’où elle vient, quelle est son origine ethnique », dit d’une voix pausée Zahra, étudiante en médecine au visage ceint d’un hidjab et dont la jupe longue tombe sur des chaussures de sport Adidas. Comme quoi même les riches n’échappent pas à leur condition…