Bosnie : à la recherche des morts perdus

Quinze ans après la fin de la guerre de Bosnie, 10 000 personnes sont toujours portées disparues. Jeune médecin légiste, Senem Skulj a fait toute sa carrière dans l’identification des victimes.

Bosnie : à la recherche des morts perdus
Photos : Zabou Carrière

 

Ils sont alignés les uns à côté des autres, sur des sacs mortuaires posés à même le sol.

Les restes de sept corps exhumés trois jours auparavant attendent que soient pratiqués les prélèvements d’ADN qui permettront peut-être de donner une identité aux disparus – un nom, une date de naissance. Et des funérailles.

 

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« Pour les familles, c’est toujours un soulagement. Cela fait des années qu’elles espèrent ce moment », dit Senem Skulj, médecin légiste et directrice du centre d’identification de Sejkovaca, à la périphérie de la ville de Sanski Most, dans le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine.

Dans tout le pays, 30 000 personnes ont été portées disparues lors de la guerre de 1992-1995, dont le tiers n’ont toujours pas été retrouvées, selon le Comité international de la Croix-Rouge. À ce jour, 13 205 victimes ont été identifiées grâce à des analyses ADN. Quinze ans après la fin du conflit, les morts continuent de hanter la Bosnie.

L’épisode le plus sanglant de la dislocation de l’ancienne Yougoslavie a fait 110 000 morts, dont 40 % de civils, selon le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Pendant près de quatre ans, les nationalistes serbes, menés par le géné­ral Ratko Mladic et Radovan Karadzic, se sont opposés à l’armée bosnienne, qui luttait pour l’indépendance de l’État de Bosnie-Herzégovine, proclamée en octobre 1991.

Au nom de la purification ethni­que, les troupes serbes ont incendié des villages bosniaques et regroupé les civils dans des camps de concentration, où les femmes étaient souvent violées, les hommes torturés et massacrés.

Ce sont ces morts qui aujourd’hui encore arrivent à Sejkovaca ou à Tuzla, au deuxième centre d’identification du pays, consacré celui-là aux disparus de Srebrenica. Des centaines de corps y attendent de trouver un nom.

À Sejkovaca, dans le hangar qui sert de morgue, perdu au milieu d’une zone industrielle, les sept corps qui viennent d’être exhumés s’ajoutent aux 300 en cours d’identification. Senem Skulj se penche sur l’un d’eux et commence à aligner des vertèbres, une par une, comme les pièces d’un puzzle, qui finissent par former un squelette.

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Au centre d’identification de Sejkovaca, tout est noté (mesures,
lieu d’exhumation…) et photographié.

Les cheveux cachés par un foulard, baskets aux pieds et blouson de cuir noir, Senem Skulj, 30 ans, pourrait passer pour une étudiante. Elle a commencé sa carrière comme infirmière dans l’équipe mobile de la Commission internationale pour les personnes disparues (ICMP).

L’organisation – dont le siège est à Sarajevo, capitale de la Bosnie -, financée par une vingtaine d’États et par l’Union européenne, a été fondée en 1996 à l’initiative du président américain d’alors, Bill Clinton, pour contribuer à identifier les victimes des conflits armés dans le monde.

Pendant quatre ans, Senem Skulj parcourt la Bosnie-Herzégovine, la Slovénie, la Croatie et la Suède, à la rencontre des proches des disparus, désormais éparpillés partout en Europe. Elle effectue des prélèvements sanguins, qui servent à constituer une banque de données ADN. Grâce à cette banque, les corps exhumés dans les charniers peuvent ensuite être identifiés.

L’infirmière, alors au début de la vingtaine, se retrouve en première ligne devant les familles endeuillées, pour qui le passage de l’équipe réveille toujours des souvenirs douloureux. Pour chaque prise de sang, elle doit remplir un formulaire comportant de l’information sur les disparus.

« Un jour, nous avons dû interroger une femme qui avait perdu son mari et ses six fils. Grâce à son ADN, nous allions pouvoir identifier potentiellement sept personnes. Nous lui avons expliqué pourquoi nous étions là. Elle est restée prostrée, muette, pendant trois quarts d’heure. Nous n’avons rien pu faire. »

En 2005, l’infirmière devient assistante du médecin légiste, au centre d’identification de Sejkovaca. Les os passionnent tout de suite Senem Skulj. Grâce à une bourse, elle complète sa for­mation en Angleterre, à l’Université du Lancashire central, et devient, en 2008, la première médecin légiste diplômée de son pays, rapidement promue directrice du centre.

La douleur des proches qu’elle rencontre dans le cadre de son travail ravive parfois les propres souvenirs de la médecin légiste. Elle a 12 ans quand la guerre se déchaîne, en 1992. Elle passera cette période en Bosnie, dans la ville de Novi Travnik, divisée entre quartiers bosniaque et croate qui s’affrontent. Sa famille, des Bosniaques installés du côté croate, sera témoin de combats et subira du harcèlement pendant des semaines avant de se résigner à fuir de l’autre côté de la ville.

« Un jour, d’anciens étudiants croates de mon père sont venus le trouver pour lui dire qu’ils ne pourraient plus nous protéger. Alors, il a fallu partir. »

Ses souvenirs, Senem Skulj préfère les mettre en veilleuse lorsqu’elle travaille. Mais quand elle participe à l’exhumation d’un corps d’adolescent, comme la semaine dernière, difficile de rester insensible. « Je pense à ce qu’il a dû ressentir devant ceux qui l’ont exécuté, seul dans la forêt, et mes propres peurs refont surface. »

Il arrive aussi que le stress sorte d’une façon inattendue, comme ce jour où, en rentrant du travail, Senem Skulj aperçoit un chat écrasé sur la chaussée et éclate en sanglots, sans réussir à se calmer avant de longues minutes.

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Chaque disparu a son dossier, et les vêtements ou objets personnels
qui n’ont pu être associés à un corps sont conservés à part, dans
un sac.


En presque neuf ans, Senem Skulj a pu mesurer l’immensité de la tâche, compliquée par l’existence de charniers secondaires : pour tenter d’effacer les traces de leurs crimes, les auteurs ont souvent déplacé des corps déjà enterrés, parfois à plusieurs reprises. Des restes d’une même personne peuvent être découverts dans trois ou quatre endroits différents. « Petite, je voulais être archéologue. Parfois, je me dis que ce que je fais n’en est pas si éloigné », dit la médecin légiste.

À Sejkovaca, une centaine de corps identifiés – ou plutôt de morceaux de corps, parfois un fémur ou un doigt – attendent d’être entièrement reconstitués. Les proches sont aux prises avec un douloureux dilemme : doivent-ils enterrer les os identifiés ou attendre, parfois pendant des années, que d’autres parties soient trouvées ? Si l’on fait des funérailles, chaque nouvel os découvert et identifié par la suite entraînera une nouvelle exhumation du corps déjà enterré. Mais combien de fois peut-on enterrer un proche ?

« Pour les familles, ce sont des choix terribles, dit Senem Skulj. Chaque fois, nous réactivons le deuil. »

Il lui est arrivé de devoir contacter la même famille à 13 reprises, pour un nouvel os retrouvé, une autorisation de prélèvement d’ADN à faire signer, des renseignements à préciser… « Là, c’est trop. Nous dérangeons les familles qui essaient de faire leur deuil. »

Il y a aussi tous ces os qui ne pourront jamais être identifiés, trop abîmés par le temps, les animaux et les intempéries. Et les objets personnels qui n’ont pas pu être associés à un corps et qui restent, rangés dans des sacs en papier kraft, dans une pièce réservée à cet effet.

Plus le temps passe, plus le travail devient difficile. Les charniers sont désormais découverts par hasard, lors de travaux de construction, par exemple, ou grâce à de rares aveux d’auteurs des crimes ou de témoins.

C’était le cas pour les sept corps qui attendent les prélèvements d’ADN. La personne qui a révélé l’existence du charnier s’est donné la mort le lendemain.

 

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