Boycotter ou non les Jeux olympiques de Sotchi ?

De nombreuses voix s’élèvent contre la tenue des Jeux olympiques de Sotchi depuis que la Russie a instauré une loi qui criminalise toute démonstration publique de l’homosexualité. Mais un boycottage des Jeux ne servirait ni les athlètes ni la cause gaie, avancent d’autres observateurs.

Photo : Getty Images
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En juin dernier, la Russie a adopté une loi qui interdit (et punit) tout acte de « propagande des relations sexuelles non traditionnelles ». Les personnes trouvées coupables de cette « infraction » — en portant les couleurs du drapeau arc-en-ciel ou en évoquant l’homosexualité sur Internet, notamment — sont passibles d’une amende de 100 000 roubles (3 150 dollars) et d’une détention de 15 jours en prison.

Quelques exemples ? Plus tôt cet été, une vingtaine de militants homosexuels ont été interpelés par la police après avoir tenté d’organiser un « kiss in » devant l’édifice du Parlement russe, à Moscou. « La Russie n’est pas Sodome », ont alors scandé plus de 200 personnes, qui ont jeté des œufs pourris en direction des activistes. Quelques semaines plus tard, quatre Néerlandais ont été arrêtés pour avoir fait la « promotion » de l’homosexualité alors qu’ils tournaient, dans le nord de la Russie, un film sur les droits des gays.

Les réactions contre cette législation — que 88 % des Russes appuient, selon un récent sondage mené au pays — n’ont pas tardé à se manifester en Occident. À sept mois des prochains Jeux olympiques d’hiver, qui se tiendront à Sotchi, en bordure de la mer Noire, la question fuse : faut-il boycotter les Jeux ? Athlètes, politiciens et organismes de défense ont des opinions variées sur le sujet. Tour d’horizon.

AU CANADA

Sans lancer un appel au boycottage, John Baird, le ministre des Affaires étrangères du Canada, s’est dit inquiet des propos tenus récemment par Vitaly Mutko, le ministre russe des Sports. Celui-ci a affirmé que « les athlètes homosexuels ne seront pas interdits d’entrée à Sotchi, mais devront en répondre devant la loi s’ils se rendent dans la rue et commencent à faire de la propagande ». Baird a annoncé qu’il travaillera de près avec des ministres de pays « plus ouverts d’esprit » (comme les États-Unis et le Royaume-Uni) pour protéger les athlètes et tenter de convaincre la Russie de changer sa loi avant la tenue des Jeux olympiques. « Cette loi mesquine et odieuse aura une incidence sur tous les Russes durant 365 jours, chaque année. C’est une incitation à l’intolérance, qui engendre la haine », a-t-il indiqué en entrevue à la Presse Canadienne.

À l’instar du ministre Baird, d’autres voix se sont faites rassurantes quant à la sécurité des Canadiens à Sotchi. Ainsi, la Gendarmerie royale du Canada a annoncé qu’elle organiserait des rencontres avec les athlètes et les membres de l’équipe olympique canadienne pour les aiguiller quant aux règles à suivre afin que leur séjour se déroule sans danger.

Médaillé olympique en natation et militant pour les droits des homosexuels, le Canadien Mark Tewksbury — chef de mission aux Jeux olympiques d’été de Londres, en 2012 — est d’avis que toute l’équipe canadienne devra faire preuve de la plus grande des vigilances à Sotchi. Interrogé par la chaîne de télévision Global quant à l’idée de boycotter cette manifestation sportive, l’ex-athlète de 45 ans a répondu : « Je ne crois pas que [refuser de participer à ces Jeux] soit une solution. Ce sont les sportifs qui en paieraient le prix, et non le pays hôte. La meilleure chose à faire, selon moi, est d’être sur place et de vivre le moment présent. » Il déplore néanmoins le fait que « tant de pays dans le monde punissent le simple fait d’être homosexuel ».

Pour le Conseil québécois LGBT, le ministre John Baird doit faire davantage que simplement dénoncer la loi qui stigmatise l’homosexualité en Russie. « Que fera le ministre, par exemple, pour assurer le bien-être des athlètes qui participeront à cette compétition et les protéger ? […] L’action du ministre devient d’ailleurs plus urgente qu’avec le bannissement de la Maison de la Fierté [un lieu de rencontre où les athlètes gais et lesbiennes peuvent se rencontrer, NDLR], le gouvernement russe démontre bien qu’il n’entend pas lésiner avec cet enjeu et s’assurera que la loi soit appliquée, qu’on vienne du pays ou de l’étranger », dénonce l’organisme de défense des droits des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles et transgenres.

« Tout ce que nous souhaitons, c’est de ne pas en arriver à demander le boycottage des Jeux comme le font certains militants LGBT, car nous espérons pouvoir célébrer les réussites de l’ensemble des athlètes québécois et canadiens », indique Steve Foster, directeur général du Conseil québécois LGBT. L’organisme invite les athlètes et les touristes qui seront présents à Sotchi à « porter avec fierté le drapeau arc-en-ciel par solidarité avec les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles et transgenres de Russie et du monde entier ». Par ailleurs, il invite les gens à signer en ligne la pétition « Contre la loi anti-gai de Russie : Portons le drapeau arc-en-ciel aux Olympiques de Sochi 2014 », adressée à Jacques Rogge, président du Comité international olympique (CIO).

Paul Dewar, porte-parole du NPD en matière d’affaires étrangères, partage cette vision. « Les athlètes doivent profiter de l’occasion pour montrer leur désaccord. Je les imagine très bien porter les couleurs du drapeau arc-en-ciel sur place », indique celui pour qui le retrait des sportifs canadiens de ces Jeux n’est pas une solution qui vaille.

Helen Kennedy, directrice exécutive de l’organisme Egale Canada (qui défend les droits des homosexuels), se dit également contre le boycottage des Jeux de Sotchi, convaincue que le geste n’aiderait pas la cause. Au cours d’un entretien téléphonique accordé à la CBC, elle a toutefois enjoint le CIO à « faire ses devoirs à l’avenir » et à « y songer à deux fois avant d’organiser des Jeux dans des pays où être gay est considéré comme un geste criminel ».

Professeur à l’Institut d’études et des services sur les minorités sexuelles de l’Université de l’Alberta, Kristopher Wells croit de son côté qu’un boycottage des Jeux olympiques de Sotchi est non seulement nécessaire, mais crucial pour envoyer un message clair à la Russie et au reste du monde. « Les Olympiques sont les jeux du peuple. Ils devraient aussi être l’occasion pour celui-ci de dénoncer l’oppression horrible qui a cours en Russie. […] Nous avons le choix entre des droits humains pour tous ou des droits humains pour personne », a-t-il manifesté dans une lettre d’opinion publiée par le quotidien Ottawa Citizen, en Ontario. Il y cite entre autres la révolte du Boston Tea Party contre l’impérialisme colonial comme exemple de mouvement social qui a eu des résultats concrets par le passé.

Pour Dimitri Soudas, directeur des communications du Comité olympique canadien, « pratiquer un sport est un droit humain, et ce, peu importe l’origine, le genre ou l’orientation sexuelle ».

 

Caricature
Caricature parue sur le site www.toonpool.com

AILLEURS

Aux États-Unis, l’acteur et scénariste Harvey Fierstein a fait réagir en publiant un éditorial cinglant dans le New York Times du 21 juillet dernier. Ouvertement gay, Fierstein exhorte le CIO de faire pression auprès du gouvernement russe afin qu’il abolisse cette loi, qu’il décrit comme « une attaque d’une violence extrême ». « Le président Vladimir Poutine a déclaré la guerre aux homosexuels. Et jusqu’à présent, le monde est demeuré plutôt silencieux à ce sujet. […] Il y a un prix à tolérer l’intolérance », a-t-il dénoncé.

Plus tempéré, le journaliste et chroniqueur américain Dan Savage — qui s’affiche lui aussi comme homosexuel — suggère que les athlètes en visite à Sotchi protestent de manière « puissante et indélébile », par exemple au moment de la remise des médailles. Par ailleurs, il propose également de boycotter la vodka russe, un geste qu’ont rapidement imité de nombreux bars gays et restaurants du Royaume-Uni et du Canada, entre autres. À Montréal, plusieurs établissements du Village, dont le bar Le Stud, ont annoncé qu’ils avaient arrêté de servir cet alcool.

Triple champion des États-Unis, le patineur artistique Johnny Weir s’est prononcé contre le boycottage des Jeux olympiques de Sotchi. « Que la Russie procède à l’arrestation de personnes de ma propre orientation sexuelle — et qu’elle affiche clairement sa haine contre cette minorité — me brise le cœur. Néanmoins, j’implore les sportifs de partout de ne pas boycotter les Jeux […] et j’encourage plus particulièrement les athlètes homosexuels de ne jamais oublier leur mission : éblouir le monde entier à l’occasion de ce moment historique », a-t-il indiqué en entrevue à Falls Church News-Press. « Aucun policier ni aucun gouvernement ne m’empêchera de participer à ces Jeux si je réussis à me qualifier », a ajouté Weir, qui a épousé son conjoint en 2011.

Un autre athlète, le patineur de vitesse Blake Skjellerup, a lui aussi annoncé qu’il comptait prendre part aux Jeux de Sotchi malgré les menaces. « Je suis contre le boycottage car il n’y a aucune raison que je change, que je ne sois pas moi-même ou que je retourne dans le placard à cause de ma sexualité », a expliqué le Néo-Zélandais à la chaîne de télévision ESPN. Il prévoit même porter un badge aux couleurs de l’arc-en-ciel lors des compétitions malgré les risques juridiques qu’il encourt.

Nikolai Alekseyev, figure populaire de la lutte pour les droits des homosexuels en Russie, a annoncé qu’une grande marche de la fierté serait organisée le 7 février prochain à Sotchi pour la faire coïncider avec l’ouverture officielle des Jeux d’hiver. « Une marche est bien plus efficace qu’un boycottage pour attirer l’attention du monde sur l’homophobie qui règne dans notre pays et sur l’hypocrisie du Comité international olympique (CIO) », a déclaré l’activiste.

Dans Internet, les pétitions électroniques et les groupes de dénonciation se multiplient depuis quelques semaines. À ce jour, plus de 25 000 personnes ont aimé la page « Boycott 2014 Winter Olympic Games in Russia » sur Facebook, et son administrateur vise les 50 000 « membres » d’ici octobre prochain. Il invite tous ceux qui visitent sa page à « inonder les bureaux du CIO d’appels et de plaintes » pour dénoncer la tenue des Jeux olympiques en Russie.

Au moment de mettre cet article en ligne, la pétition « All Out — Equality. Everywhere » (adressée au CIO pour qu’il force le gouvernement russe à revoir sa loi anti-gay) avait récolté 326 000 signatures en ligne, sur un objectif final de 350 000. Une autre pétition, « International Olympic Committee : Relocate the 2014 Winter Games to Vancouver », suggère même… de faire déplacer les Jeux de Sotchi à Vancouver, au Canada, lieu des derniers Olympiques d’hiver (en 2010).

* * *

En Russie, l’homosexualité a été considérée comme en crime jusqu’en 1993 et a cessé d’être catégorisée comme une maladie mentale en 1999.

L’adoption d’un enfant russe est interdite pour les couples homosexuels de la Russie et des pays où le mariage homosexuel est reconnu par la loi (comme le Canada).

Croyez-vous que le Canada devrait boycotter les Jeux olympiques de Sotchi 2014 ? Réagissez en laissant votre commentaire dans la boîte ci-dessous.

 

Les commentaires sont fermés.

Je trouve l’idée de demander au CIO de faire ses devoirs est farfelue. On sait que l’objectif de ce comité est d’abord de faire ses sous. J’étais pour le boycot des jeux avant de lire votre article. Maintenant, je crois que les athlètes, qu’ils soient gais ou non, devraient arborer le drapeau gai à la cérémonie d’ouverture. La visibilité mondiale de ce geste de solidarité est sans doute une bonne arme dans ce combat.

Comme le commentaire précédant, j’étais pour le boycott avant de lire votre article. Désormais, je crois plutôt qu’il faut participer aux jeux, mais pas dans la perspective de la GRC qui « a annoncé qu’elle organiserait des rencontres avec les athlètes et les membres de l’équipe olympique canadienne pour les aiguiller quant aux règles à suivre afin que leur séjour se déroule sans danger.»
Il faut plutôt que cette participation soit l’occasion de montrer que cette loi est injuste en la bravant, que les athlètes gays et lesbiennes et tous ceux qui les supportent en parlent, portent un drapeau arc-en-ciel, etc. Ainsi, d’une pierre deux coup, on montrerait bien que la loi et injuste et que l’homosexualité n’a pas à être vécue en cachette.

Je crois qu’il ne faut pas boycotter les jeux, mais provoquer des réactions. C’est vrai qu’en boycottant les Jeux, l’opinion de plusieurs pays se ferait remarquer. Cependant, cela va-t-il bouleverser grandement le gouvernement de Vladimir Poutine? J’en doute fort. Surtout que ça serait si dommage pour plusieurs athlètes duquel les JO de Sotchi représentent leur dernière chance pour démontrer au monde entier leurs prouesses physiques. Par contre, si les athlètes participent aux Jeux tout en démontrant leur désaccord (porter le drapeau arc-en-ciel à l’entrée des Jeux, …) , cela fera bouger surement les choses!

Demander aux athlètes occidentaux d’arborer le drapeau gai à la cérémonie d’ouverture? Pourquoi pas, mais pourquoi s’arrêter là?
Les athlètes russes, mais aussi d’autres pays deraient eux-aussi exprimer avec des symboles leur désaprobation.

Fanion rouge, pour protester contre le kinapping fréquent des enfants amérindiens par la protection de la jeunesse (qui, comme on le sait, les trimbalent d’une famille à l’autre jusqu’à ce qu’ils aboutissent dans la rue à 18 ans) parce qu’ils ne sont pas élevés selon les critères blancs
Fanion noir, pour les ados des ghettos américains qui sont abattus par la police
épinglette tricolore avec une croix rouge, pour protester contre les méthodes « musclées » de la police française contre ceux qui persistaient à défiler contre les marriages homosexuels
drapeau vert taché de rouge sang, pour protester contre les dizaines de milliers de terroristes non syriens d’Al Qaida armés, formés en sourdine par plusieurs pays de l’Ouest avant qu’ils n’y soient expédiés pour y semer la terreur
Chapeau de cow boy orné d’une seringue, pour protester contre l’exécution de mineurs aux USA
Brassard blanc, pour protester contre les abus de la discrimination positive en occident et l’élimination ( juriique ou pas) de ceux qui ne sont pas assez politiqueent correct
ruban mauve: Guantanamo
epinglette grise: pour protester contre la censure grandissante dans les médias de l’Ouest (voir l’histoire d’Amber Lyon) et la mise au pas de ceux qui n’acceptent pas la dictature de la pensée unique.

Boycotter les Jeux est la solution parce que c’est la seule réponse claire et forte à une loi aussi stupide. C’est vrai que les athètes devont payer le prix de la revendication de nos valeurs sur le plan internationnal mais ce serait aussi une grande fierté pour eux. En guise de remerciement à nos athlètes, pourrait-on se mobiliser et leur organiser des Jeux ici même, à peu près au même moment, à une échelle plus modeste et pan-canadienne (exemple, distribuer les disciplines sur l’ensemble du territoire canadien selon les installations sportives les plus adéquates déjà en place?, c’est un rêve fou mais cela nous permettrait d’être constructif au lieu de discutailler sans cesse).