Brouage, cette étoile de pierre qui ne voit plus la mer

Plus d’eau ! La mer s’est retirée de Brouage, le bourg qui a vu naître le grand navigateur Samuel de Champlain. Depuis, une aura de mystère enveloppe cet ancien port de commerce. Voyage dans le temps.

Imaginez un autre temps, presque un autre monde, où le sel avait une valeur inestimable. Pas comme l’or, mais procurant assez de richesse pour que l’on cherche à protéger les pyramides cristallines tirées des marais littoraux. Ce temps, c’est la fin du 16e siècle. Et ce monde, c’est Brouage, petit bourg fortifié de Charente-Maritime (ouest de la France) fondé en 1555 et qui devint rapidement un florissant port de commerce de réputation internationale. « Une sorte de Babel : toutes les langues y étaient parlées », raconte Nathalie Fiquet, conservatrice de ce « grand site national » où vivent encore 140 personnes.
C’est ici que naquit Samuel Champlain (en France, on ne met pas de particule à son nom), aux alentours de 1567. C’est sur les remparts de cette citadelle qu’enfant il grimpait aux côtés de son père, capitaine de vaisseaux. De là plongeait la vue sur le chenal, vaste bras de mer de 400 m de largeur reliant l’Atlantique tout proche à cette cité carrée, dont les côtés faisaient aussi 400 m. Des marins espagnols, hollandais, basques et bretons y échangeaient le précieux sel contre du cuir de Cordoue, de la houille du Nord, du vin ou des épices… une activité portuaire foisonnante que se disputaient catholiques et protestants, les fameux « huguenots » de La Rochelle.

Samuel Champlain n’est pas le seul homme de cette région, au confluent du Poitou, de la Saintonge et de l’Aquitaine, à avoir levé l’ancre vers le Nouveau Monde. Bien des migrants — protestants en fuite, commerçants, marins en quête de fortune, jeunes gens sensibles à l’appel du large — lui ont succédé dans ce genre d’aventure. À l’époque où Champlain s’implantait à Québec, le roi catholique Louis XVIII confiait Brouage au cardinal de Richelieu, qui en fit une place forte abritant 4 000 personnes, dont une bonne moitié de soldats. Poudrière, halles aux vivres, corps de garde, glacière, forge-prison : bien des bâtiments, y compris l’église, achevée vers 1620, témoignent de cet élan bâtisseur.

Aujourd’hui, qui monte sur ces remparts ne domine qu’un océan de verdure. La mer s’est retirée, laissant la place au silence. Les alluvions ont fait reculer le rivage de plus d’un kilomètre. Le chenal n’est maintenant qu’un filet d’eau. Les solides fortifications se sont couvertes d’herbes folles et leurs guérites de pierre ouvrent sur le calme d’un marais adopté par les cigognes. On n’entend plus la poudre, mais le chant des oiseaux, et l’on se sent… ensorcelé. « Beaucoup de visiteurs nous le disent, Brouage dégage une atmosphère insolite, un peu magique », confie Nathalie Fiquet. On arrive par la plaine et l’on voit se dresser cette citadelle comme au milieu de nulle part, totalement préservée dans son écrin vert, gardienne des temps de Richelieu. « Brouage est bâtie sur des enrochements. Mais autour, le sol est spongieux, l’urbanisation n’a pu se développer. »

La mer s’est retirée, mais certains des navires hauturiers qui traversaient l’Atlantique sont toujours là, sous les voûtes de la porte Royale, entrée de la cité. Ils sont tels que les ont gravés, voici 400 ans, les corps de garde. « Ces hommes tuaient le temps en dessinant ce qu’ils voyaient dans le port, explique Nathalie Fiquet. Regardez, ils inscrivaient aussi leur nom : Lavallée, Latulippe, Maisonneuve… Ces sobriquets de soldats ne sont-ils pas devenus des patronymes courants au Québec ? »

Depuis quelques années, l’État français et le département de Charente-Maritime œuvrent à la réhabilitation de Brouage. Cela se traduit par un soin particulier et des sommes allouées à la restauration de l’ancienne place forte. À l’abri de ses remparts tiennent encore debout les maisons de ce curieux village. Dans les murets entourant les jardins, les connaisseurs en minéralogie savent repérer des roches plus sombres. Des pierres de lest rapportées, disent-ils, du fleuve Saint-Laurent.

Quelques repères à propos de Brouage

C’est en s’intéressant à Champlain, personnage illustre au Canada, que le département de Charente-Maritime et l’État français ont redécouvert Brouage et en ont fait un site protégé ainsi qu’un lieu touristique animé, en été, de manifestations artistiques et culturelles.
En 2004, en vue des célébrations du 400e anniversaire de la présence francaise en Amérique, les États canadien et français ont financé et inauguré à Brouage la Maison Champlain, un centre d’interprétation destiné à faire connaître au public l’épisode historique de la Nouvelle-France.

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