Bruxelles: le Manneken pleure

Notre collaborateur prend le pouls d’une ville historiquement paisible et joviale, que l’actualité récente a placée au cœur de la guerre contre le terrorisme.

Photo: Dominique Janelle
Photo: Dominique Janelle

Il y a de ces hasards, parfois. Ce matin, j’avais réussi à bloquer quelques heures pour écrire cet article sur Bruxelles que j’ai promis à L’actualité. J’ai séjourné dans la capitale européenne à la fin février, dans le cadre de la Foire du livre – l’important salon du livre de l’endroit –, et il avait été entendu que j’en profiterais pour réaliser une «carte postale» de la ville, c’est-à-dire, dans le jargon du magazine, un portrait en style libre, à hauteur d’homme.

Je me suis donc installé devant l’écran, au petit matin, sourire aux lèvres, heureux de revenir sur la semaine exquise passée là-bas. J’ai ressorti mon calepin de notes, noirci d’impressions, de bribes de discussions avec des gens croisés durant mon séjour. Jusque-là, j’avais évidemment l’intention de traduire le climat qui règne dans la capitale européenne depuis la fin de l’année dernière, quand il a été établi que les terroristes ayant perpétré les attentats de Paris, le 13 novembre, étaient des résidents de Molenbeek, une commune bruxelloise.

Je voulais témoigner d’une certaine inquiétude, perceptible au détour des conversations; je voulais dire qu’il y a, depuis, pas mal de soldats sur les places publiques, la Grand-Place comme les autres. Mais je voulais surtout dire que la plupart du temps, on y parle d’autre chose, qu’on prend le métro sans hésiter même s’il a été fermé pendant plusieurs jours fin 2015, pour cause d’alerte terroriste élevée, et que même dans Molenbeek, où j’ai passé un après-midi, justement pour voir de près ce quartier dont les bulletins d’informations de partout ont fait un «foyer de djihadistes» (on doit l’expression à la chaîne américaine CBS), tout est paisible, et même plutôt bon enfant.

Je voulais dire que, malgré les épisodes récents, Bruxelles pétille et enchante.

Je voulais dire tout ça ce matin, dans mon article, quand je me suis arrêté un instant pour prendre les nouvelles du jour. Serrement à la gorge, la «carte postale» venait de virer au rouge. Deux explosions à l’aéroport Zaventem, une autre à la station de métro Maelbeek – des endroits où je suis passé il y a si peu de temps. Plus de 30 morts, des centaines de blessés. Je ne sais pas exactement de quel type d’explosif il s’agissait, mais comme chaque fois, ces bombes-là ont un effet de bombe à fragmentation: la déflagration fait le tour du monde, nous en sommes tous un peu les victimes.


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Est-ce qu’il était naïf de croire que l’arrestation de Salah Abdeslam, le 18 mars, dans Molenbeek justement, n’allait pas susciter de réplique? Sans doute, puisqu’il semble bien y avoir un lien de cause à effet entre ces attaques et la mise hors d’état de nuire de l’un des cerveaux des attentats de Paris. Chose certaine, ce matin, le pire des scénarios s’est concrétisé. Voilà les médias du monde une fois encore braqués sur Bruxelles.

La «carte postale» à saveur touristique attendra. Pour l’heure, je m’inquiète de quelques amis, dont je sais qu’ils sont là-bas. Je prends des nouvelles de Dominique Janelle, qui partage son temps entre Montréal et Bruxelles, depuis qu’elle y a ouvert la librairie Tulitu, où est mise en valeur la littérature québécoise. Elle me parle de l’ambiance qui règne rue de Flandre, où est située la librairie. «Presque tous les commerces sont fermés depuis ce matin, m’explique-t-elle. Nous, nous avons décidé d’ouvrir nos portes malgré tout. Les clients entrent, émus, profondément solidaires des victimes des attentats. Nous sentons que ça les rassure de venir se réfugier auprès des livres, dans un lieu de réflexion.»

J’ai aussi un échange avec Jeremy Laniel, animateur radio et chroniqueur littéraire arrivé en Belgique hier, la veille des attentats. «C’est la première fois que je viens, alors ç’a été tout un baptême de la ville, disons. La journée est éprouvante, mais je continue de penser qu’il ne faut pas céder à la peur, à la haine et à l’ignorance. Il faut se relever, continuer de voyager. Le monde dans lequel on vit grandit dans le voyage et la rencontre. Personne ne peut faire “sauter” la solidarité et la découverte de l’autre. C’est peut-être galvaudé comme discours, mais j’y crois.»

Puis Jeremy cite une phrase de Tchekhov, dont l’écrivaine française Maylis de Kerangal a récemment fait le titre d’un roman: «Il faut enterrer les morts et réparer les vivants.»

La prochaine mitraillette

Comme toujours, la cible des attentats n’est pas anodine. Un aéroport international, une station de métro à proximité de la Commission européenne…

Bruxelles est une ville complexe, un enchevêtrement d’instances gouvernementales – régionales, nationales, continentales –, une tour de Babel où se côtoient en outre le français, le néerlandais et l’anglais; un point focal de l’Europe où on se chamaille souvent, mais où on cultive sans relâche l’idée du vivre-ensemble. Une ville d’architecture et de culture, qui compte plus de 60 musées couvrant les champs de l’Art nouveau à la BD, en passant par l’érotisme et, bien entendu, la bière.


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Bruxelles, en somme, est un livre ouvert sur des siècles d’histoire et de croisements culturels, aux antipodes de la société monochrome et fermée sur elle-même dont les djihadistes font la promotion.

Va-t-on continuer d’y séjourner entre amis, en famille, en amoureux, même si nous sommes maintenant «en guerre» contre le terrorisme, comme n’hésitent plus à le dire les chefs d’État européens, et que cette guerre a pour terrain les pavés les plus fréquentés du Vieux Continent? Va-t-on finir par y chanter «Des moules et puis des frites, des frites et puis des moules, et à l’occasion une rafale de kalachnikov»?

Bien sûr qu’on va continuer d’y séjourner. Parce que les fous d’Allah ont beau se faire exploser un peu plus souvent et dans des lieux un peu plus publics, l’incidence sur les statistiques restera quasi nulle: chacun de nous a environ 50 fois plus de risques de mourir frappé par la foudre et 250 fois plus de risques de mourir dans sa baignoire que dans un attentat terroriste.

Surtout, cette ville est du côté de la vie, et nous incite à y rester nous aussi. Déjà, le jour même des attentats, dans tous ces mots tracés à la craie sur le bitume de Bruxelles, on voit bien le refus de la population de céder à la panique et l’intention de se tenir debout dans la tourmente.

Et déjà, on recommence à croquer dans des «mitraillettes», ces sandwichs bourrés de frites si populaires en Belgique, même si pour un temps, il faudra travailler un peu plus fort pour trouver leur nom amusant.

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