Cauchemar au Cachemire

Jadis, ce fut un royaume paisible, un paradis verdoyant. Aujourd’hui, deux puissances nucléaires se disputent ce territoire enclavé dans les montagnes de l’Himalaya. Chronique de la vie sous les balles.

Piarra Singh prend une poignée de terre et la jette dans le vent. « C’est ce qu’il adviendra de nous et de nos maisons si la guerre a lieu », dit le quinquagénaire en contemplant son champ de blé verdoyant désormais encerclé de barbelés. La brise agite les petits panneaux triangulaires rouges accrochés aux fils, rappelant au paysan que sa terre est minée. Comme s’il pouvait l’oublier.

Sa terre se trouve à Galar, minuscule hameau de l’État de Jammu-et-Cachemire, la partie du Cachemire appartenant à l’Inde. À 200 m de chez lui, c’est l’Azad Cachemire, la zone pakistanaise. Il y a bien 10 ans que la frontière qui sépare les deux est devenue une ligne de feu tant les affrontements y sont nombreux. Mais depuis décembre, la tension a atteint un nouveau sommet.

Voilà 50 ans que l’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire, cet ancien État princier coincé entre leurs pays, la Chine et l’Afghanistan. Vallée fertile en bordure de l’Himalaya, ce fut longtemps un des greniers de l’Asie. Jadis glorifiée pour sa beauté et sa douceur, cette « Suisse de l’Asie », comme on l’a souvent appelée, n’a plus le pouvoir d’attirer les touristes. Pourtant, jusqu’à la fin des années 80, ils étaient 700 000 à y venir chaque année…

Deux fois déjà, en 1947 et 1965, le Pakistan a attaqué l’Inde pour récupérer la part qu’il estime être sienne. Une autre guerre indo-pakistanaise serait plus catastrophique encore que les précédentes. Car les deux puissances se sont lancées ces dernières années dans une course folle à l’armement nucléaire.

La situation est particulièrement explosive depuis le 13 décembre dernier. Ce jour-là, le parlement de New Delhi, en plein coeur de la capitale indienne, a été attaqué par un commando suicide. Aussitôt, l’Inde a accusé le Pakistan d’avoir soutenu les terroristes responsables. Excédée par 10 années d’attentats réguliers perpétrés par des extrémistes entraînés au Pakistan, parfois en Afghanistan, elle a immédiatement renforcé ses positions militaires sur toute la frontière. Le Pakistan a renchéri: minage des champs, construction de bunkers, postes et camps militaires, lignes et tranchées… On estime que 800 000 hommes se font désormais face le long de la frontière commune. « Je n’ai jamais vu de ma vie un tel déploiement d’armées ! » dit Piarra Singh.

Dans son village, une douzaine d’habitations ont été détruites et 25 personnes blessées au cours des dernières semaines. Seuls lui et quelques autres n’ont pu se résigner à laisser leur bétail, leurs terres, leurs maisons de torchis. Tous les autres ont fui. Des 300 habitants, il n’en restait plus qu’une cinquantaine à la fin de janvier. Dans les villages voisins, les femmes et les enfants ont tous été envoyés loin de cette ligne de feu, chez des parents ou dans des camps. On estime que 70 000 des six millions d’habitants de l’État de Jammu-et-Cachemire ont ainsi pris la route de l’exil en décembre. Selon les observateurs locaux, il en irait de même parmi les 3,3 millions d’habitants de la zone pakistanaise.

Le conflit du Cachemire n’en finit pas de se compliquer (voir l’encadré). Depuis la fin des années 80, en effet, des extrémistes musulmans ont multiplié les attentats sanglants dans cette région à majorité musulmane. Leur but : libérer le Cachemire de la présence indienne et y prôner la ligne dure de l’islam.

Alors que les nationalistes désirent un Cachemire multiconfessionnel et indépendant, ces militants extrémistes, que l’Inde accuse d’être soutenus par les services secrets pakistanais, se battent pour un Cachemire islamique rattaché au Pakistan. Et ils ont choisi la manière forte – de plus en plus forte – pour se faire entendre.

Désireuse de les intercepter dès leur entrée sur son territoire, l’armée indienne ne ménage pas les tirs à la frontière. Autant d’échanges de coups de feu, de tirs de mortiers qui s’ajoutent aux escarmouches entre soldats pakistanais et indiens… En 10 années d’attentats, de tirs à la frontière et d’opérations militaires, 30 000 personnes ont été tuées.

Pour ceux qui restent aujourd’hui près de la ligne de contrôle – comme on appelle ici la frontière entre les deux territoires -, la vie est devenue impossible. Les champs ayant tous été minés, les hommes n’ont plus de travail et passent leurs journées à discuter. D’après les observateurs sur place, l’Inde et le Pakistan auraient miné presque toute leur frontière sur deux kilomètres vers l’intérieur. Cinquante mines par hectare. Quand la paix sera revenue, il faudra 20 jours pour déminer un seul champ.

À Abdulian, à 100 m du Pakistan, les enfants sont allés en classe jusqu’en janvier, du moins quand les pluies de balles n’étaient pas trop fortes. Il y a quelques semaines, on a même célébré un mariage. « On était tellement heureux! raconte Bachan, un habitant du village. Mais pendant la cérémonie, les bruits de balles ont commencé à retentir. Alors on a mis le son de la musique aussi fort que possible ! » Bachan, 35 ans, est toujours célibataire et s’est résigné à son sort. « Qui voudrait d’un mari qui a pour voisins depuis 10 ans des tanks pakistanais prêts à charger ? »

Les maisons affichent les marques des événements des dernières semaines: traces d’impact de balles, trous dans les toits, intérieurs calcinés. Dans une cour, un veau et sa mère portent sur leurs flancs les blessures des tirs de l’avant-veille. Il y a eu quatre morts en quelques mois. Tant de tirs sont échangés que les villageois collectionnent les balles pakistanaises perdues, qu’ils conservent dans de petites boîtes métalliques selon les calibres.

Tous parlent du coût énorme qu’il leur faut payer en raison de cette situation: fermeture des petits commerces, champs laissés à l’abandon, etc. Quand ils le peuvent, les paysans vendent leurs récoltes au rabais, emportent quelques affaires et laissent un parent sur place pour veiller sur le bétail. Mais pour beaucoup, il a fallu partir dans l’urgence, au lendemain d’une alerte ou de tirs très nourris. Les écoles éloignées de la ligne de contrôle sont devenues des refuges. À Samba, à une cinquantaine de kilomètres de Jammu – la capitale d’hiver du Jammu-et-Cachemire -, un centre industriel en construction a été réquisitionné pour y loger 2 500 personnes. « Ce sont des mesures provisoires, mais personne ne peut dire ce qui va se passer si la situation se prolonge », admet un officier de police.

Pour ces gens qui ont tout laissé derrière eux, la vie est difficile. À Devipur, à une soixantaine de kilomètres de Jammu, 40 000 personnes s’entassent dans quatre camps, certaines depuis trois ans. Normalement, le gouvernement assure les biens de première nécessité. Mais voilà trois mois qu’aucun officiel ne s’est présenté pour les distributions. Il n’y a que 2 500 tentes et il faut souvent se résigner à dormir sous le ciel d’hiver. On trouve bien un médecin, mais pas de médicaments, explique Asharani. Elle-même a perdu tout espoir. « Mon dernier fils est né ici et notre vie s’organise dans la misère. Pour repartir, nous attendons un cessez-le-feu et le déminage des champs. » Mais quand cela surviendra-t-il? demande-t-elle. Dans une semaine, un mois, un an ?

Dès 1947, le Conseil de sécurité de l’ONU a proposé un référendum qui aurait permis aux Cachemiris de choisir le rattachement à l’Inde ou au Pakistan. Une solution qui s’est perdue dans les conditions sans fin qu’imposaient les deux pays. Et qui de toute façon ne fait plus vraiment recette: les minorités hindoue, bouddhiste et sikh du Jammu-et-Cachemire seraient nécessairement laissées à l’écart.

Des élections doivent avoir lieu au Jammu-et-Cachemire dans le courant de l’année. Le parti Hurriyat, modéré, pourrait se présenter malgré le chantage des terroristes, qui l’a jusqu’ici tenu éloigné de toute élection. Ce serait enfin l’occasion de connaître l’opinion du peuple. Celui-ci semble toujours désirer obtenir une certaine autonomie, mais pas forcément pour se rattacher au Pakistan : depuis plus de 50 ans, presque deux générations sont nées du côté indien, et sont donc « indianisées ». Ce que l’on sait, par contre, c’est que les Cachemiris partagent tous une immense lassitude face à ce conflit interminable.

Ces dernières semaines, le président pakistanais a semblé faire des efforts véritables pour combattre l’intégrisme sur son territoire : discours spectaculaires, arrestations de militants, mesures rigoureuses et même interdiction de certains mouvements extrémistes. Mais l’Inde n’est pas satisfaite: elle exige le démantèlement de tous les mouvements terroristes au Cachemire. Et à la veille des élections en Inde, prévues pour février, le BJP, le parti nationaliste au pouvoir, tenait un discours antipakistanais très agressif pour séduire un électorat qu’il était en passe de perdre. Le premier ministre indien, A.B. Vajpayee, a même parlé de récupérer l’Azad Cachemire: « Si les Américains ont attaqué les talibans en réplique aux attentats dont ils ont été victimes à New York, pourquoi l’Inde n’attaquerait-elle pas le Pakistan en réplique à ceux dont elle est victime au Cachemire ? » Les Américains ne peuvent trouver grand-chose à redire à une telle attitude: on soupçonne une parenté entre les groupes extrémistes cachemiris et Oussama ben Laden.

Par ailleurs, l’Inde refuse l’intervention d’un pays tiers ou de l’ONU pour régler le problème: il est hors de question pour elle de remettre en cause sa légitimité territoriale au Cachemire. Quant à la communauté internationale, elle se montre plutôt favorable à l’idée d’une solution négociée entre les deux pays, mais encore faudrait-il qu’ils parviennent un jour à communiquer.

En attendant, dans une ruelle de Galar, un petit artisan bijoutier travaille à l’intérieur de sa boutique. Depuis longtemps, il n’y a plus de clientes. Il a même perdu la clef de sa minuscule vitrine. Mais il continue. Il passe ses journées à fabriquer des bagues avec les balles pakistanaises perdues, les montant à la manière de pierres précieuses. D’étranges bijoux, une étrange obsession.

Triste histoire d’un conflit

En vendant le Cachemire, la Grande-Bretagne en a fait un lieu de convoitise.

Il était une fois la Grande-Bretagne, qui étendait son prestigieux empire sur tout le sous-continent indien. Pour renflouer ses caisses dégarnies par ses guerres de conquête, elle choisit de vendre une province – le Cachemire – à un maharajah hindou, Gulab Singh. Celui- ci, et après lui son fils, imposèrent leur religion et leur culture à un peuple à forte majorité musulmane, malgré la grogne de la population.

En 1947, la Grande-Bretagne renonce à ses colonies et démantèle l’empire des Indes. Face aux pressions religieuses internes de plus en plus violentes, elle crée deux nations: l’Inde, pour les hindous, et le Pakistan, pour les musulmans. Coincé désormais entre les deux – sans compter la Chine et l’Afghanistan -, le maharajah Hari Singh hésite entre l’indépendance et le rattachement à l’un des pays.

Lorsque des tribus pakistanaises déferlent sur le Nord-Ouest pour aider les Cachemiris à se libérer, Hari Singh demande l’aide de l’Inde. Une guerre éclate alors, au terme de laquelle le Pakistan reconquiert environ le tiers de la superficie, soit les Territoires du Nord et l’Azad Cachemire – « le Cachemire libre ». Une zone censée bénéficier depuis d’une certaine autonomie, tout comme le Jammu-et-Cachemire du côté indien.

L’Inde conserve la plus grande partie – le Jammu-et-Cachemire, 25e État de l’Union indienne, et le seul à majorité musulmane, où vivent aujourd’hui plus de six millions de personnes. En 1962, elle subira une défaite humiliante face à la Chine et lui cédera l’Aksai Chin, à l’extrême est, ainsi qu’une bande de terre au nord.

Après l’indépendance du Pakistan oriental, devenu en 1971 le Bangladesh, le Cachemire souffle un peu. En 1972, selon les accords de Simla, le Pakistan et l’Inde s’entendent en effet sur la création d’une ligne de cessez-le-feu – l’actuelle ligne de contrôle. Mais le répit sera de courte durée, car ni l’un ni l’autre n’accepte l’idée d’un Cachemire coupé en deux. Et aujourd’hui plus que jamais, la menace de la guerre continue de gronder à la frontière.

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