Chongqing : le nouveau Manhattan chinois !

Cachée dans les montagnes, une nouvelle mégapole se construit à une vitesse fulgurante. Lorsque Chongqing s’éveillera, plus rien ne pourra arrêter la Chine.

La nuit s’abat sur la Chine de l’intérieur. Seules les lumières des rafiots chargés de charbon éclairent encore le fleuve Yangzi. Depuis des heures, l’hydroglisseur rouillé sur lequel je me suis embarqué fonce vers l’ouest, laissant derrière lui des kilomètres de rizières et des villages écrasés par la chaleur. Une vague odeur de mazout se répand doucement, présage de ce qui nous attend au détour de cette gorge encaissée : Chongqing, la plus grande ville du monde.

Sitôt le cap franchi, on croirait débarquer en pleine apothéose d’un feu d’artifice ! Des enseignes lumineuses en caractères chinois rouges, jaunes et verts couronnent plus de gratte-ciel que l’on ne peut en compter. Un, deux, trois, quatre grands ponts enjambent le fleuve. Les phares des voitures de petits points jaunes, vus de l’hydroglisseur dansent comme des milliers de lucioles. Voilà Manhattan, au beau milieu des campagnes chinoises…

Le Yangzi, le plus long fleuve de Chine, est un dragon, disent les Chinois. Sa tête est Shanghai, la riche mégapole du littoral, qui regarde vers le Japon et, plus à l’est, au-delà du Pacifique, vers les États-Unis et le Canada. Chongqing (prononcez «tchong-tching»), ville portuaire cachée dans les montagnes, à 2 500 km de la côte, forme sa queue. Et elle commence à remuer.

Il y a 11 ans, Chongqing est devenue «la plus grande ville du monde», avec 32 millions d’habitants. Mais il faut garder les guillemets. Car pour l’instant, Tokyo demeure la ville la plus populeuse, avec 12,4 millions d’habitants. Chongqing est en fait une création du Parti communiste, qui a élargi un territoire comprenant huit millions de citadins pour y inclure les campagnes environnantes, où s’entassent 24 millions de paysans. Depuis lors, Pékin a fait pleuvoir des milliards de dollars sur la ville, plus d’un par mois ! Les bétonnières et les grues ont transformé son visage, et elles continuent de le faire. Chaque année, Chongqing dévore un peu plus de campagne, et 300 000 personnes (presque la population de Laval) s’ajoutent à sa faune urbaine. L’objectif du Parti communiste, d’ici 2020, est d’urbaniser 70 % du territoire de la municipalité. S’il réussit, on pourra alors laisser tomber les guillemets. Chongqing sera de loin la ville la plus peuplée du monde.

Mais ce n’est pas le Livre Guinness des records qui intéresse le gouvernement chinois. Avec tous ces milliards, les communistes tentent de recréer, au centre du pays, le miracle économique qui a transformé la côte. Les paysans qui habitent les campagnes de Chongqing gagnent en moyenne 1,10 $ par jour. Et les provinces voisines sont parmi les plus pauvres de Chine.

Cet ambitieux plan de développement s’inspire de l’histoire américaine, écrit James Kynge, ancien chef de bureau du Financial Times à Pékin, dans China Shakes the World (Phoenix). Au milieu du 19e siècle, le boom de Chicago, au sud des Grands Lacs, stimulait l’essor du Midwest et faisait passer les États-Unis d’une économie côtière à une économie continentale. Quelques décennies plus tard, le pays doublait l’Angleterre pour devenir la plus grande puissance mondiale. De la même façon, lorsque Chongqing se réveillera, plus rien ne pourra arrêter la Chine.

Peu d’Occidentaux connaissent aussi bien Chongqing que l’anthropologue canadien David Lumsden. Cet ancien recteur du collège Norman Bethune, à Toronto, a été membre de nombreuses délégations officielles en visite à Chongqing dans les années 1980 et 1990. Il enseigne aujourd’hui à l’Université du Sud-Ouest, au nord de la mégapole chinoise.

Chongqing est une expérience de laboratoire, dit le professeur de 64 ans en marchant dans l’allée bordée de palmiers qui mène aux résidences des professeurs étrangers. «Si la ville réussit à attirer assez d’entreprises pour transformer en ouvriers salariés des millions de paysans venus du centre du pays, le pari sera gagné. On pourra alors appliquer le modèle à d’autres villes chinoises, qui ne sont pas encore intégrées à l’économie mondiale.»

Le succès de l’expérience est vital pour le Parti communiste. Rien ne fait plus peur au gouvernement que le ressentiment des 700 millions de Chinois des campagnes, qui se considèrent comme les laissés-pour-compte du développement. Chaque jour, de violentes émeutes éclatent à l’intérieur du pays. Il faut combler l’abîme qui existe entre citadins et paysans, et vite.

Chongqing part de loin. Les inégalités sociales y sont renversantes. Au bas de l’échelle, on trouve les bangbang. Ce sont des porteurs, des bêtes de somme humaines. Les gratte-ciel de Chongqing s’élèvent sur une langue de terre entourée de montagnes, et une bonne partie du centre-ville est construit à flanc de falaise. C’est une ville d’escaliers de pierre, d’étroites ruelles et de pentes abruptes. Ici, donc, pas de vélo. Cela permet à des milliers de paysans de gagner de quoi manger un bol de riz. Pour environ 25 cents canadiens, ils transportent les achats des citadins (sacs d’épicerie, téléviseurs, meubles), les attachant à chaque extrémité d’un long bâton de bambou qu’ils portent sur leurs épaules. Ce bâton se nomme bangbang, d’où leur surnom.

Yang Keyan, petit trapu de 40 ans, fait ce boulot depuis qu’il a quitté son village du Sichuan, une province voisine, il y a quatre ans. «Mon dos me fait souffrir. Mais dans mon village, il n’y avait pas d’emploi. Nous crevions de faim.»

Les Chinois appellent Chongqing «la ville fournaise». L’été, le mercure dépasse régulièrement les 30 °C, sans compter le facteur humidex ! Aussi, lorsque personne ne requiert ses services, Yang Keyan regarde la télévision dans les vitrines des magasins et se place devant les portes pour profiter, lorsqu’elles s’ouvrent, de la bouffée d’air climatisé. «Les riches manquent de respect envers les gens comme nous», dit le bangbang. Par «riches», il entend les gens de la classe moyenne, ses clients. «Certains me lancent l’argent sans même me regarder.»

Chongqing a aussi ses millionnaires. La plupart habitent à l’extérieur de la zone urbaine, dans des villages privés comme Xijiao Zhuan Yuan (les villas de la banlieue ouest). Du Yan, jeune agente immobilière qui porte fièrement son sac à main Vuitton de contrefaçon, me fait visiter les lieux dans une voiturette conduite par un Chinois en uniforme. Les 65 maisons pourraient être celles d’un quartier huppé de Candiac, au sud de Montréal. Les petits parcs sont décorés de fontaines et de chevaux de bronze. Les haies de cèdres sont taillées à la perfection. «Il y a deux ans, avant qu’on construise les maisons, cet endroit était un village d’agriculteurs», dit l’agente. Qu’a-t-on fait des paysans ? «Ils vivent toujours ici, dit Du Yan. Ils travaillent en tant que jardiniers, gardiens de sécurité ou domestiques.» Une façon comme une autre de les «urbaniser».

La moitié des maisons sont vides. «Il s’en construit beaucoup autour de Chongqing. Trouver des acheteurs est difficile», dit l’agente. C’est un signe que la ville grandit plus vite qu’elle ne peut attirer d’entrepreneurs. Un autre signe, encore plus flagrant, est la New North Zone. Ce quartier du nord de Chongqing a été construit avec des fonds publics il y a quelques années pour attirer les entreprises étrangères de haute technologie. Ses immeubles vitrés, ses parterres gazonnés et ses grands stationnements lui donnent des airs de ville californienne. Une ville fantôme, dans ce cas-ci. Si on exclut quelques noms d’entreprises asiatiques sur la façade de certains immeubles, le quartier semble vide. J’aborde, à un arrêt d’autobus, un groupe de jeunes stagiaires qui travaillent dans une société chinoise de biotechnologie. «La moitié des locaux de notre immeuble ne sont pas loués», dit l’un d’eux.

Il y a quatre ans, Andy Xie, économiste-vedette de la banque Morgan Stanley en Chine, sonnait déjà l’alarme. «On ne peut construire des infrastructures à l’infini, a-t-il dit. À un moment ou à un autre, un véritable commerce doit germer.»

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Chongqing était un haut lieu de la fabrication de canons. Ses usines produisent aujourd’hui de l’aluminium, des pièces d’automobiles et des produits chimiques pour le marché chinois. Avec ses encouragements fiscaux cinq ans d’exonération d’impôt , la ville attire de petits entrepreneurs de partout en Chine. Mais pour l’instant, elle reste un poste frontière éloigné de l’économie mondiale. Les visages occidentaux, communs à Pékin et à Shanghai, sont rarissimes à Chongqing. Il y a bien quelques entreprises pionnières. Ford s’est alliée à un constructeur d’automobiles local, Changan, pour y assembler la Focus. Les japonaises Yamaha et Suzuki y construisent des motos. Wal-Mart a ouvert trois magasins (avec une touche chinoise : dans le rayon des aliments, on vend des grenouilles vivantes en vrac !).

Les choses pourraient changer rapidement grâce au barrage des Trois-Gorges. Cet ouvrage de béton, qui retient le Yangzi à 663 km à l’est de Chongqing, dans la province voisine du Hubei, fera plus qu’alimenter en électricité les chaînes de production de la ville (le barrage sera pleinement opérationnel en 2009). Il transformera le Yangzi en autoroute fluviale. Avant la construction du barrage, hauts-fonds et rapides compliquaient la navigation dans la région de Chongqing. Seuls des bateaux de 3 000 tonnes et moins pouvaient passer. Déjà, le fleuve s’élargit et son niveau monte. Des porte-conteneurs de 10 000 tonnes pourront bientôt rejoindre le port de Chongqing. On a ajouté au barrage d’immenses écluses pour les faire passer. Le Yangzi deviendra un trait d’union entre Chongqing et le monde.

Les gens d’affaires de Hongkong, toujours très au fait des nouveautés en Chine, s’excitent. «Chongqing est le sujet de l’heure», dit David Jiang, audiologiste sino-canadien devenu entrepreneur dans le domaine de la santé en Chine. La société hongkongaise pour laquelle il travaille vient d’acquérir 55 % des actions d’un petit hôpital privé de Chongqing. «Cette ville est une aubaine», dit-il. Le salaire minimum à Shenzhen la mégapole côtière du Sud, où se concentre une bonne partie des usines exportatrices du pays est de 800 yuans par mois (114 dollars). À Chongqing, il est de 600 yuans (86 dollars). Et sur la côte, les terrains coûtent de deux à trois fois plus cher qu’au centre du pays. «Même en tenant compte du coût du transport, une entreprise du littoral peut accroître ses profits de 5 % à 10 % en déménageant son usine à Chongqing», dit David Jiang. Certaines l’ont déjà fait. Et la tendance s’accélère.

Les autorités de Chongqing célèbrent déjà. Elles ont récemment construit un musée ultramoderne à la gloire de la ville. La pièce maîtresse de l’exposition : un modèle réduit de la mégapole telle qu’on la projette en 2020. On le regarde d’une passerelle, puisqu’il est aussi grand que trois terrains de tennis mis côte à côte ! Wu Hongwen, ingénieur à la retraite qui habite Chongqing depuis 50 ans, promène son regard d’un bout à l’autre. «Je n’arrive pas à trouver mon quartier.» Vivre dans une ville en constante transformation est loin d’être évident, dit-il. «Il faut s’acheter un nouveau plan tous les six mois. Sinon, on perd son chemin.»

 

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