Chronique d’une sécession annoncée

Seule partie de l’Irak à jouir d’un certain calme, le nord kurde est-il sur le point de sombrer à son tour dans la violence ?

Plus le temps passe, plus l’Irak arabe s’éloigne de ce qui fait un pays et plus l’Irak kurde s’en rapproche ! Depuis 2003, sans faire de vagues, les négociateurs kurdes ont réussi à arracher à Bagdad la reconnaissance du Parlement kurde, de ses ministères et de son armée de peshmergas, forte de 100 000 hommes. Autrement dit, les Kurdes ont obtenu de se définir d’abord comme des Kurdes et en second lieu seulement comme des Irakiens — et encore.

Les patientes tractations politiques ont bien servi les Kurdes. Leur stratégie pour démanteler l’Irak a produit de meilleurs résultats, en tout cas, que le déferlement de fanatisme et de violence qu’on voit partout ailleurs dans le pays. Mais la marche vers l’indépendance des Kurdes risque de s’arrêter là. À cause d’une question de terres et, surtout, de pétrole.

La frontière actuelle du Kurdistan irakien épouse en gros les contours de trois provinces (Dohuk, Erbil et Sulamaniya) peuplées presque exclusivement de Kurdes. Elle n’englobe à peu près rien, en revanche, des territoires à majorité kurde des provinces voisines de Ninive, de Tamim et de Diyala. Les Kurdes ont bricolé une solution politique pour remédier à la chose : la Constitution irakienne, écrite en 2005, prévoit que ces trois dernières provinces pourront tenir un référendum sur leur intégration à la région kurde si 10 % de leur population le demande. Et c’est ce qui s’est passé pour le Tamim. Cette province — dont le chef-lieu, Kirkuk, possède suffisamment de pétrole pour soutenir un État kurde indépendant — votera d’ici la fin de l’année sur son rattachement au Kurdistan.

Dans les années 1970 et 1980, Saddam Hussein a expulsé des milliers de Kurdes de ces provinces aujourd’hui disputées. Ils ont été remplacés par des Arabes, le plus souvent venus des régions chiites pauvres du sud du pays, dans le but d’assurer la mainmise arabe sur ces contrées riches en pétrole. Depuis 2003, les Kurdes sont revenus par dizaines de milliers, en particulier dans la province de Tamim, où ils se sont installés dans des bidonvilles en périphérie de Kirkuk ou dans l’un des stades de soccer de la ville. Au moment de la rédaction de la Constitution, la possibilité que cette population nouvellement arrivée soit autorisée à voter lors d’un référendum était loin d’être acquise. Au Tamim, tout indique qu’elle pourra prendre part au scrutin — ce qui fera certainement pencher la province du côté kurde.

La redéfinition de frontières étant rarement indolore, il est peu probable que ce processus se déroule dans le même calme que celui qui a présidé aux autres pas des Kurdes vers leur indépendance. Ni les sunnites ni les chiites n’accueilleront sans réagir une victoire kurde à un référendum. Plusieurs points chauds sont à prévoir où Kurdes et Arabes sont susceptibles de s’affronter au sujet du pétrole et de la terre.

La Constitution irakienne réserve au gouvernement central le contrôle des champs pétrolifères, et le référendum au Tamim n’y changera rien. Mais de nombreux observateurs, constatant la faiblesse du gouvernement de Bagdad, croient que la reconnaissance officielle de la souveraineté kurde sur les terres qui recouvrent les gisements aurait pour conséquence de faciliter — et donc de rendre plus probable — la revendication par les Kurdes de droits pétroliers exclusifs.

Et il y a la Turquie. Celle-ci a menacé à plusieurs reprises déjà d’envahir le Kurdistan irakien et de prendre Kirkuk afin d’empêcher l’établissement d’un État kurde économiquement viable juste au sud de sa propre région kurde, sujette à l’agitation. La menace est à prendre au sérieux — des forces spéciales turques ont été vues, en uniforme, sur une base aérienne américaine de Kirkuk, et plus de 200 000 soldats turcs sont déployés à la frontière kurde.

Une invasion turque entraînerait presque automatiquement le soulèvement des Kurdes de Turquie, qui se lanceraient dans une guérilla. Qui plus est, la Turquie perdrait du même coup un partenaire commercial important : les entreprises turques ont en effet investi massivement dans le nord de l’Irak.

La menace turque, entre autres, incite de nombreux analystes à douter qu’une éventuelle expansion territoriale des Kurdes entraînera une sécession immédiate. Cela dit, le temps jouera un rôle déterminant. Si les Kurdes attendent trop pour chercher à obtenir leur indépendance, les Américains, qui les soutiennent, seront partis, laissant le Kurdistan entièrement à la merci de la Turquie. Par ailleurs, même si les Kurdes n’ont pas l’intention pour l’instant de procéder à une rupture décisive, l’animosité que le référendum est susceptible de susciter pourrait les faire changer d’avis. Les politiciens kurdes prennent plaisir à noter qu’autant la politique que la force peuvent mouvoir le mécanisme d’accession à l’indépendance, selon ce qu’imposent les circonstances. Et ils ajoutent que, depuis la fin de la première guerre du Golfe, en 1991, ce mécanisme ne s’est jamais inversé. (© The Atlantic Monthly. Traduction : André Villeneuve.)

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