Colère à Lhassa

La capitale est désormais à 80% chinoise..

Il n’y a pas beaucoup en commun entre le Lhassa fermé au monde de la fin mars 2008, d’où filtrent des témoignages d’horreur, et le Lhassa que j’ai vu six mois plus tôt, à la fin de l’été. Le climat était calme, quelques policiers dormaient assis sur la place centrale du Barkhor. J’ai vu très peu de militaires. Mais déjà, qui prêtait l’oreille pouvait entendre la colère sourde des Tibétains crépiter telle une braise sous la cendre.

Colère d’être maintenus dans la pauvreté, alors que les colons chinois, qui affluent sur le plateau, s’enrichissent. Il n’est pas étonnant que des habitants de Lhassa en révolte aient ravagé des boutiques tenues par des commerçants chinois. La capitale a été envahie par les « immigrants » han — d’ethnie chinoise —, qui constituent maintenant les deux tiers d’une population de 300 000 habitants. Cette migration est grandement facilitée par la nouvelle ligne de chemin de fer, véritable symbole, aux yeux des Tibétains, de la colonisation accélérée de leur pays. Une invasion dont ils estiment ne pas profiter. Les jeunes Tibétains se plaignent de n’avoir accès ni aux emplois ni à l’éducation.

Colère aussi de ne pas voir leur langue respectée. Les enseignes et panneaux de circulation sont bilingues (chinois et tibétain), mais les caractères chinois dominent. Tous les Tibétains avec qui j’ai discuté parlent le mandarin, qu’ils apprennent à l’école, une obligation s’ils souhaitent obtenir un emploi décent. Dans une grande librairie de Lhassa, sur environ 200 rayons de livres, j’en compterai 5 ou 6 en langue tibétaine, le reste étant en chinois.

Colère de ne pas pouvoir vénérer leur chef spirituel, le 14e dalaï-lama. À tous les kiosques d’articles religieux où j’ai demandé une image du dalaï-lama, on m’a répondu : « Nous n’en avons pas. » J’ai été étonnée, en entrant dans une boutique d’artisanat, de voir une jeune vendeuse arborer un médaillon du chef suprême. « N’est-ce pas risqué de le porter ? » Elle m’a souri et a retourné son médaillon. L’autre face représentait un lama autorisé par Pékin. « La plupart du temps, je montre celui-ci. Mais je ne l’aime pas », a-t-elle chuchoté avant de retourner à ses affaires.

En route vers l’aéroport, j’ai eu l’occasion de converser longuement avec Pupu, jeune chauffeur de taxi tibétain au pied lourd. La confiance établie, je lui ai demandé ce qu’il pensait des Chinois au Tibet. Il a secoué la tête, lâché son volant et mis ses deux mains sur son cœur. « Xin bu hao », m’a-t-il dit en chinois, en détachant bien les mots : « Leur cœur n’est pas bon. » Il résumait ce que la plupart des Tibétains pensent dans leurs chaumières depuis un demi-siècle.

La colère gronde, disais-je. Pupu a-t-il fait partie des émeutiers ?

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