Comment déjouer l’Asie ?

La croissance de la Chine et de l’Inde durera encore au moins 20 ans, prévient le reporter de BusinessWeek Pete Engardio, grand connaisseur de l’Asie. Mais le Canada peut tirer son épingle du jeu.

Il faudra s’y faire dans l’avenir: un ouvrier qui assemble des machines à laver ne pourra plus gagner 20 dollars l’heure, dit Pete Engardio, le spécialiste de l’Asie du magazine d’affaires américain BusinessWeek. La montée de la Chine et de l’Inde bouscule non seulement l’économie mondiale, mais aussi le niveau de vie de nombreux travailleurs du Québec et d’ailleurs. « De nos jours, si on peut faire votre travail dans la ville voisine, on peut aussi le faire en Inde ou en Chine. »

Ces deux pays ont le poids démographique et le dynamisme pour défier le rôle dominant des États-Unis au cours du siècle, dit le grand reporter. Il faut voir les chiffres. À elles deux, la Chine et l’Inde englobent 2,4 milliards d’êtres humains, le tiers de la population mondiale. La Chine a maintenu un taux de croissance spectaculaire de 9% depuis 2002, l’Inde, de 6%. En comparaison, l’économie canadienne a crû de 3% en 2005. Si la croissance continue à ce rythme, on prévoit qu’en 2050 l’Inde et la Chine pèseront plus lourd dans l’économie mondiale que l’Union européenne et les États-Unis réunis!

Pete Engardio a été correspondant à Hongkong avant de diriger l’édition asiatique de BusinessWeek de 1999 à 2001. Il sera à Montréal en mars pour prononcer une conférence intitulée « La Chine et l’Inde: la prochaine décennie » à l’occasion d’un colloque organisé par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. L’actualité l’a joint à New York.

La montée de l’Inde et de la Chine devrait-elle nous faire peur ?

– Nous profitons déjà des changements qui interviennent en Asie. Les multinationales d’Amérique du Nord et d’Europe sont celles qui tirent les ficelles du commerce mondial, qui exploitent le capital humain de l’Inde et de la Chine. Ce sont elles qui récoltent les profits! Les usines les plus rentables de General Motors sont en Chine. GM profite de la croissance du marché automobile là-bas plus que toute autre société chinoise. Ces multinationales gardent leur siège social au Canada, aux États-Unis et en Europe, car c’est là que l’on trouve encore les meilleurs talents, les meilleures idées. La bataille ne se fait plus au stade de la production, mais de l’innovation. La clé du succès pour les pays comme le Canada, c’est l’éducation. Il faut continuer de former des gens innovateurs et de créer des emplois de plus en plus de pointe.

Mais, ces temps-ci, on voit beaucoup de mises à pied dans le secteur manufacturier. Faut-il s’en inquiéter ?

– Il est vrai que pour certaines industries, la montée en puissance de l’Inde et de la Chine est un phénomène douloureux. Nous entrons dans un nouveau système. Il y aura des gagnants et des perdants. Les perdants seront ceux dont les compétences peuvent être facilement reproduites par un grand nombre de gens, n’importe où dans le monde. Les infirmières, par exemple, n’ont rien à craindre, car leur travail ne peut être fait à distance.

Les jeunes aujourd’hui apprennent à s’adapter à cette réalité. Ils savent qu’ils ne feront pas le même travail toute leur vie et que, pour réussir, ils doivent se spécialiser.

La Chine et l’Inde se développent-elles de la même façon ?

– Non. Ce sont des modèles économiques très différents. En Chine, le gouvernement investit massivement dans les projets d’infrastructures. Chaque grande ville se dote d’autoroutes, d’un aéroport, de tours de bureaux, d’hôtels de luxe. C’est l’un des rares endroits au monde où l’on construit des aciéries, des complexes pétrochimiques de deux milliards de dollars, des usines de semi-conducteurs.

L’Inde n’est pas le pays des grands chantiers. Il faut savoir que les réformes économiques ont débuté en Chine il y a 27 ans. En Inde, elles ne datent que de 1991. Le gouvernement indien commence à peine à investir dans le réseau routier. La circulation est infernale, les pannes d’électricité fréquentes, les lignes téléphoniques surchargées. Les signes de pauvreté sont partout, même à Bombay, la capitale financière. Contrairement à ce qui se fait en Chine, les investissements en Inde proviennent de capitaux privés. Ils sont dirigés vers des activités à faible coût: la conception de logiciels, la recherche et développement en informatique et les services pour les entreprises étrangères, comme les centres d’appels.

Cela dit, les deux modèles sont complémentaires. Par exemple, Cisco Systems [le numéro un mondial des équipements de réseau Internet] emploie 2 000 ingénieurs en Inde pour concevoir les logiciels qui font fonctionner ses routeurs, et elle les produit dans des usines de Chine.

À quoi peut-on s’attendre pour ces deux pays dans la prochaine décennie ?

– Je crois que l’économie chinoise va continuer de croître de 8% ou 9% par année. Mais d’ici 15 ou 20 ans, elle ne pourra plus soutenir ce rythme, en raison du déclin de la population active. La Chine vieillit rapidement. C’est la conséquence de la politique de l’enfant unique, en vigueur depuis 1979. De graves problèmes sont à prévoir: il n’y a pas de système de santé universel, et très peu d’entreprises offrent des régimes de retraite.

C’est plutôt le contraire qui va se produire en Inde. Le pays a une population très jeune: 35% des Indiens ont moins de 15 ans. Ces 400 millions de jeunes vont soutenir la croissance dans les 30 prochaines années. Cet essor sera plus sain qu’en Chine, car le système financier indien est beaucoup plus souple et dynamique. Les Indiens peuvent investir à la Bourse, souscrire à des obligations et contracter des assurances. L’épargne sert à financer des projets rentables. En Chine, 80% de l’épargne est détenue par les quatre grandes banques d’État. Beaucoup de prêts sont consentis en fonction de considérations politiques, sans égard à la rentabilité. Dans les 10 prochaines années, l’Inde devrait donc rattraper la Chine. À plus long terme, elle devrait la surpasser.

Cette croissance a permis de sortir de la pauvreté des millions d’Indiens et de Chinois. Mais elle est aussi la cause de graves problèmes écologiques. Les gouvernements indien et chinois s’inquiètent-ils de cela ?

– Oui, mais la priorité, c’est la croissance à tout prix. Rien qu’en Chine, plus de 20 millions de personnes intègrent le marché du travail chaque année! Il faut leur donner un emploi, et la seule façon d’y parvenir est de faire croître l’économie rapidement. Une croissance annuelle de 5% serait énorme au Canada ou aux États-Unis. Mais en Chine, ce serait un véritable problème: il y aurait des millions de chômeurs et le gouvernement devrait faire face à une crise de crédibilité majeure.

Mais l’économie chinoise ne pourra pas croître indéfiniment, sans un ralentissement ou même une crise. L’État aura-t-il les moyens d’y faire face ?

– Jusqu’ici, le gouvernement chinois a fait un travail impressionnant en empêchant des problèmes sociaux et politiques au niveau local de devenir des crises nationales. L’État contrôle les médias, et les Chinois n’entendent parler ni de grèves – il y en aurait eu plus de 50 000 l’an dernier – ni d’émeutes paysannes, d’ailleurs brutalement réprimées.

Aussi bizarre que cela puisse paraître pour un Occidental, beaucoup de jeunes Chinois trouvent que les étudiants sont allés trop loin lorsqu’ils ont demandé des réformes démocratiques sur la place Tian’anmen, en 1989. Ils craignent le chaos qui suivrait la chute du Parti communiste, car ils ont vu tous les problèmes que cela a causés chez leur voisin russe.

J’étais en Chine lors de la crise du SRAS, en 2003. Les ports ont fermé, les exportations ont été interrompues. Mais le pays s’en est remis très rapidement. Je crois que la Chine a dépassé le point où une crise pourrait tout faire dérailler.

Le succès de la Chine et de l’Inde tient aux bas salaires. Mais en s’enrichissant, ces deux pays vont-ils, en même temps, perdre cet avantage ?

– Les salaires finiront par grimper, c’est inévitable. Prenez l’exemple d’un ouvrier du textile de la province de Guangdong, dans le sud de la Chine, qui gagne autour de 30 cents l’heure. Même si son salaire augmentait de 10% par année, il lui faudrait 30 ans pour atteindre cinq dollars l’heure! Pendant ce temps, les salaires grimpent aussi chez nous. Pour les ingénieurs, le fossé va se combler plus rapidement. Déjà, les meilleurs concepteurs de microprocesseurs de Bangalore, la capitale technologique de l’Inde, gagnent presque autant que leurs collègues américains.

Mais la Chine et l’Inde ont un autre avantage sur les pays occidentaux: elles forment des ingénieurs en grand nombre. Aux États-Unis, 70 000 nouveaux ingénieurs sortent chaque année des universités. En Inde et en Chine, c’est plutôt de 200 000 à 300 000 ingénieurs qui obtiennent un diplôme. Leur système d’éducation s’est bien adapté pour répondre à la demande des entreprises. En Inde, dans l’État du Karnataka, où est situé Bangalore, il y a 250 écoles de génie. Et il s’en ouvre 50 nouvelles par année!

Ces ingénieurs sont-ils aussi bien formés qu’au Canada ou aux États-Unis ?

– Non. Dans notre système d’éducation, on accorde beaucoup d’importance à la créativité et à la résolution de problèmes. Les ingénieurs indiens et chinois sont formés pour exécuter des tâches, ce qu’ils font très bien. Il y a beaucoup de travail routinier dans la conception d’un nouveau produit.

Le problème des universités indiennes et chinoises est qu’elles n’ont pas réussi à créer un environnement qui favorise l’innovation. Je suis surpris du peu d’avancées technologiques en Chine. Il y a une multitude d’entreprises qui fabriquent des produits électroniques, de l’équipement de téléphonie et des appareils électroménagers. Elles ont des armées d’ingénieurs à leur solde. Mais je ne connais aucun produit assez innovateur pour percer sur le marché mondial. Elles fabriquent des copies, des variations de ce qui existe déjà chez nous.

Cela ne risque-t-il pas de handicaper le développement à long terme de ces pays ?

– Il faut leur laisser le temps. Lorsque je regarde la Chine aujourd’hui, je vois Taïwan il y a 10 ans. À l’époque, je ne trouvais pas d’innovation là-bas. Les Taïwanais étaient très bons pour fabriquer un produit à partir de plans conçus ailleurs. Maintenant, c’est Taïwan qui conçoit presque toutes les caméras numériques sur le marché. Je ne parle pas des lentilles et du design du boîtier, mais des composants électroniques. Les Taïwanais mettent au point de nouvelles pièces d’ordinateur, et des multinationales comme Dell apposent leur nom sur le produit fini. La plupart des puces des téléphones cellulaires sont aussi conçues par des sociétés taïwanaises. Il a fallu 10 ans à Taïwan pour se rendre là.

Comment a-t-elle réussi cela ?

– Beaucoup d’ingénieurs taïwanais sont passés par la Silicon Valley. De retour dans leur pays, ils ont tout simplement répété ce qu’ils avaient vu là-bas. Les Chinois font la même chose. On trouve de nombreux ingénieurs chinois aux États-Unis. Ceux qui rentrent en Chine obtiennent des postes de cadres supérieurs. Ils se retrouvent à la tête de programmes de recherche et développement.

La Chine finira par imiter Taïwan, car elle est un marché majeur pour l’électronique. Elle est déjà le plus grand marché du monde pour les téléphones cellulaires. Bientôt, il y aura plus de Chinois branchés sur Internet haute vitesse à la maison que d’Américains. Et les Chinois devraient adopter la télévision numérique à l’échelle nationale avant les Américains. Les Indiens leur emboîteront le pas. Un jour, ce seront les Asiatiques qui lanceront les modes.

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