Comment on fabrique des champions

Avec ses mariages arrangés entre athlètes de haut niveau, la Chine voit naître des enfants appelés à devenir médaillés olympiques. Des écoles quasi militaires les préparent ensuite… souvent malgré eux.

 

Après Mao Tsé-toung, Yao Ming est sans doute la personne la plus connue en Chine. Son visage carré apparaît dans tellement de publicités qu’il est plus présent que celui du Grand Timonier. Riche, vivant aux États-Unis, le basketteur – le plus grand de la NBA avec ses 2,29 m (7 pi 6 po) ! – incarne le vent d’ouverture qui souffle sur la Chine. Pourtant, il est le pur produit d’une machine à fabriquer des champions olympiques dont les rouages n’ont pas été changés depuis l’ère communiste.

Les autorités chinoises avaient planifié l’ascension de Yao Ming avant même sa naissance, dévoile le journaliste américain Brook Larmer dans la biographie du jeune athlète, Operation Yao Ming (Gotham Books). Le mariage de ses parents, basketteurs professionnels – les plus grands de Shanghai -, a été arrangé par des fonctionnaires de la commission locale des sports. À sa naissance, en 1980, Yao pesait cinq kilos (11 lb 2 oz) ; ses mains et ses pieds semblaient appartenir à un enfant de trois ans. Dès l’âge de neuf ans, il fréquente l’école des sports. Lorsqu’il ne s’entraîne pas, il mange : des médecins lui prescrivent toutes sortes de suppléments alimentaires pour stimuler sa croissance. En 2002, il est le premier choix au repêchage de la NBA, la ligue professionnelle américaine. La Chine compte sur lui, en août, pour faire gagner son équipe olympique de basketball (voir « La Chine est basket »).

Les Canadiens n’ont qu’à bien se tenir ! Car les athlètes chinois qu’ils affronteront à Pékin sont issus du système qui a « engendré » Yao Ming – même s’ils ne sont pas tous nés d’unions arrangées… C’est un réseau d’écoles sportives au fonctionnement quasi militaire qui les forme. Il regroupe 23 000 jeunes athlètes subventionnés par l’État, des milliers d’entraîneurs et un nombre encore plus grand de fonctionnaires. Tous sont sous le contrôle d’une seule entité : le ministère des Sports, dont l’unique mission est de faire remporter des médailles d’or à la Chine. Ce système a bien servi le pays aux derniers Jeux. Aucun autre n’a connu une telle progression : 16 médailles d’or à Atlanta en 1996 (4e rang), 28 à Sydney en 2000 (3e rang) et 32 à Athènes il y a quatre ans (2e rang, après les États-Unis).

En août, les Chinois ne visent rien de moins que la première place. Et ils pourraient bien l’obtenir. Des chercheurs de l’Université de Sheffield Hallam, en Angleterre, estiment, en tenant compte des derniers résultats des Championnats mondiaux, que la Chine pourrait récolter jusqu’à 46 médailles cet été, soit 10 de plus que les États-Unis à Athènes !

La grande différence entre Alexandre Despatie et ses principaux rivaux chinois, Qin Kai et He Chong, c’est que ceux-ci n’ont peut-être jamais choisi de pratiquer le plongeon. Car la majorité des athlètes sont sélectionnés très jeunes, sur la base de leurs « dons » génétiques, explique Marcus Kam, chargé des commandites sportives d’Adidas en Chine. « Si un enfant a de longues jambes et court exceptionnellement vite, des recruteurs locaux l’apprendront rapidement, même s’il habite dans un village reculé. Il sera alors enrôlé dans une école d’athlétisme. Personne ne lui demandera son avis ! »

Le Hongkongais de 36 ans, dont les chaussures de sport sont aussi immaculées que les murs des bureaux de la multinationale à Pékin, sillonne la Chine pour négocier des contrats avec les responsables des fédérations sportives. Il connaît donc bien le système. Selon lui, les parents sont habituellement heureux du sort qui est réservé à leur enfant, même s’il est en quelque sorte « adopté » par l’État et qu’il ne revient à la maison que deux fois l’an, aux fêtes. « C’est une fierté pour eux. Et c’est une façon pour un enfant pauvre de grimper dans l’échelle sociale. S’il n’est pas recruté par une équipe olympique ou professionnelle, il aura au moins des chances de faire des études universitaires. »

L’entraînement des futurs athlètes commence dans une école comme celle de Shichahai, au cœur de Pékin, la plus réputée du pays. Les visites de journalistes sont permises à l’approche des Jeux. Dans la classe de gymnastique, une vingtaine de fillettes de 6 à 10 ans font des étirements sur des tapis de sol. Quelques-unes me fixent d’un regard curieux. « Beaucoup d’enfants viennent des campagnes. Ils n’ont pas souvent eu l’occasion de voir des étrangers », explique la jeune adjointe de la vice-directrice de l’école, qui m’accompagne pour la visite. Soudain, un claquement de mains brise le silence. Les fillettes bondissent sur leurs pieds. L’entraîneuse, une femme au visage sévère et aux formes saillantes sous son justaucorps noir, hurle quelque chose en chinois dans ma direction. Ma guide me pousse hors de la classe. « Nous ne devons pas les déranger », dit-elle.

Nous passons par une salle d’entraînement où se musclent des boxeurs de 15 et 16 ans, puis observons des garçons s’affronter à une trentaine de tables de ping-pong. Dans une salle de repos aux allures de bar d’hôtel, des adolescents sirotent des jus de fruits en regardant la télévision sur écran géant. Quelque 600 élèves, venus de toute la Chine, passeront leur primaire et leur secondaire ici. Ils s’entraînent un minimum de six heures par jour, six jours par semaine. Les meilleurs se joindront ensuite aux équipes olympiques. L’école Shichahai a formé six médaillés d’or olympiques et 32 champions du monde depuis 1983. Leurs noms sont gravés en caractères dorés sur un bloc de granit à l’entrée de l’établissement.

Dans un gymnase qui sent la sueur, de jeunes hommes s’exercent au taekwondo. On me présente Leon Preston, un Afro-Américain costaud venu passer deux mois à l’école comme entraîneur invité. « Les jeunes font de deux à trois séances d’entraînement par jour. Mes élèves américains ne supporteraient pas un tel rythme ! » dit-il. Les Chinois ont toutefois un point faible. « Ils sont techniquement parfaits. Mais ils ont évacué la notion de plaisir associée au sport. Pour eux, c’est un travail. » La passion, le feu intérieur, voilà ce que la puissante machine sportive chinoise ne peut donner à ses athlètes.