Conflit en Syrie : quels enjeux pour les pays voisins ?

Les ramifications du conflit syrien se font sentir dans tout le Moyen-Orient. Quelles sont les conséquences pour chacun des pays de ce secteur ?

Photo : AFP / Stringer / Getty Images
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Liban

De tous les pays voisins de la Syrie, le Liban est celui où la guerre a le plus de répercussions. L’engagement du groupe armé libanais Hezbollah dans le conflit aux côtés de l’armée syrienne crée des tensions entre divers groupes religieux du pays.

« La crise entre chiites et sunnites […] pourrait réanimer une guerre civile au Liban », avance Kyle Matthews, directeur adjoint de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne, de l’Université Concordia. « Sous Assad, la Syrie était pendant longtemps directement sur le territoire libanais », explique-t-il, rappelant que la Syrie a été montrée du doigt à de nombreuses reprises pour l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri.

Le Liban serait également le premier pays touché si le régime de Bachar al-Assad tombait, estime Kyle Matthews. L’Iran se trouverait alors dans l’impossibilité de livrer des armes au Hezbollah en passant par la Syrie.

Iran

« Historiquement, il y a [toujours] eu une grande hostilité entre les pays arabes et l’Iran »,  explique Kyle Matthews. Pourtant, le principal « outil » dont l’Iran dispose est la Syrie, par laquelle il fait passer des armes à divers groupes islamistes. « Derrière le conflit syrien se cache la plus grande guerre par procuration du moment », indique l’expert en génocides.

D’un côté, des pays comme le Qatar et l’Arabie saoudite utilisent les rebelles pour faire tomber Bachar al-Assad et couper l’alliance avec l’Iran. De l’autre, l’Iran, tout comme la Russie et la Chine, soutient le dictateur syrien en envoyant des troupes et des armes en Syrie, de même qu’en bloquant toute résolution de l’ONU.

« Si la Syrie tombe, l’Iran perdra beaucoup de pouvoir dans la région », dit Kyle Matthews, qui souligne que la Syrie occupe une position stratégique dans le secteur grâce à son accès à la mer Méditerranée.

Israël

Pour Israël, la situation représente un casse-tête sans fin. D’une part, la Syrie fournit des armes au Hezbollah, qui lance des attaques depuis le Sud-Liban. D’autre part, la participation au conflit syrien de factions islamistes liées à al-Qaida laisse planer la menace — si Assad tombe — d’un État islamiste (comme la Somalie), qui pourrait alors avoir la mainmise sur une vaste réserve d’armes chimiques, explique Kyle Matthews. À cela s’ajoute la situation actuelle en Égypte, dont l’armistice avec Israël assure la stabilité du pays.

« L’armée égyptienne contrôle le mont Sinaï pour empêcher les extrémistes d’infiltrer Gaza ou Israël », ajoute le directeur adjoint de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne.

Israël ne reste cependant pas les bras croisés : son armée a effectué plusieurs attaques aériennes contre des convois d’armes en Syrie, à destination du Hezbollah. Bien que n’ayant jamais revendiqué ces attaques, Israël est le seul pays dans la région qui a la capacité de mener des frappes aussi précises, estime Kyle Matthews.

Turquie

La Turquie, pour sa part, doit faire face à une augmentation du nombre de ses réfugiés. Mais elle craint aussi que les Kurdes — un peuple dispersé entre la Turquie, la Syrie et l’Irak — essaient de se réunir, dit le professeur Matthews.

La Turquie travaille de près avec l’Arabie saoudite pour armer les rebelles. Cependant, de nombreuses factions islamistes se sont jointes à l’Armée syrienne libre (ASL), dont certaines sont liées à al-Qaida.

« Les extrémistes qui passent par la Turquie pour entrer en Syrie représentent un danger à long terme », explique Kyle Matthews. Celui-ci souligne que le risque d’en arriver à une situation similaire à celle de la première guerre en Afghanistan (durant laquelle des fanatiques religieux se sont regroupés dans un seul pays) est bien réel.

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Jordanie

La Jordanie est elle aussi aux prises avec un déferlement sans fin de réfugiés. Le pays, dont 40 % de la population est déjà composée de réfugiés palestiniens, peine à faire face à cet afflux.

Selon Kyle Matthews, les réfugiés syriens représentent près de 25 % de la population du pays, à tel point que le camp de réfugiés jordanien al-Zaatari est en voie de devenir l’un des plus grands du monde.

« L’économie jordanienne croule sous une pression énorme », explique Matthews. Il ajoute que, contrairement à ses voisins, le pays ne dispose que de peu de ressources naturelles.

Les Jordaniens craignent une radicalisation des réfugiés et vivent sous la menace d’un possible coup d’État des Frères musulmans, un groupe islamiste qui gagne en puissance. Cependant, la Jordanie — une monarchie — peut compter sur l’aide internationale ainsi que sur le soutien militaire des États-Unis, dont elle est l’un des meilleurs alliés.

Irak

La recrudescence des attentats revendiqués par al-Qaida marque l’entrée du pays dans une nouvelle phase : celle de l’alliance des différents groupuscules d’al-Qaida installés en Irak et en Syrie.

Contrairement à ce qui s’était passé durant la guerre de 2003 en Irak, des djihadistes (dont certains viennent de pays européens, comme la France et le Royaume-Uni) passent par la frontière irakienne pour entrer en Syrie.

La situation inquiète les États européens, qui se demandent ce que leurs citoyens feront une fois qu’ils seront de retour dans leur pays.

La communauté internationale favorise le soutien logistique aux rebelles par la livraison d’armes, mais elle craint que celles-ci ne tombent entre les mains de groupes islamistes. C’est le cas, par exemple, des missiles antiaériens, qui pourraient être utilisés par al-Qaida pour attaquer des avions de ligne.

D’après le New York Times, la CIA aurait fourni des armes légères aux rebelles depuis plusieurs mois.

Alep, ville stratégique

Au cours des derniers mois, les forces de Bachar al-Assad ont gagné du terrain, notamment grâce au Hezbollah, qui a aidé à reprendre la ville d’Al-Qusseir et qui se dirige maintenant vers Alep.

Cependant, aucun des deux camps ne semble avoir un avantage décisif, ce qui pourrait avoir pour effet que le conflit s’éternise.

« Cela pourrait continuer pendant 10 ans, comme ce fut le cas en Yougoslavie », craint Kyle Matthews, directeur adjoint de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne, de l’Université Concordia.

Alep représente un point stratégique pour les rebelles, d’où ils peuvent prendre le contrôle du nord de la Syrie, de l’accès à la frontière turco-irakienne et du passage vers la mer Méditerranée.