Conflit israélo-palestinien : les raisons de ce regain de violence

Le report des élections législatives palestiniennes, qui étaient prévues pour le 22 mai prochain, a joué un rôle non négligeable dans la détérioration de la situation au Proche-Orient.

Majdi Mohammed / AP Photos / La Presse Canadienne

Depuis plusieurs jours, le monde a les yeux tournés vers le conflit israélo-palestinien. Voilà des années que le Proche-Orient n’avait connu une telle escalade.

À Jérusalem-Est, après une semaine d’affrontements consécutifs à des menaces d’expulsion de familles palestiniennes, des tensions ont éclaté sur l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam. L’esplanade a été investie par les forces de l’ordre israéliennes le vendredi 7 mai. Des heurts se sont produits à l’heure de la prière du soir. Résultat : 520 Palestiniens et 32 policiers blessés.

Par la suite, plus de 1 000 roquettes ont été tirées depuis la bande de Gaza, par le Hamas, vers Israël. En réponse, Tsahal multiplie les frappes sur la bande de Gaza. On compte déjà plus de 150 morts palestiniens et 10 pertes de vie du côté israélien.

Pourquoi ces violences éclatent-elles à ce moment précis ? La colonisation, l’expropriation, le contrôle des territoires, les incarcérations massives sont des réalités quotidiennes des Palestiniens. L’administration Trump a donné plus d’une raison au peuple palestinien d’exprimer colère et frustration. Pourtant, c’est aujourd’hui seulement que la violence resurgit — les derniers affrontements comparables remontant à l’opération « Bordure protectrice » à Gaza en 2014.

L’effet de la politique israélienne sur la relation israélo-palestinienne est bien connu : la difficulté à former un gouvernement et la montée de l’extrême droite sont des éléments qui contribuent à l’annexion des territoires palestiniens et à l’éloignement de la solution à deux États. Mais qu’en est-il de la politique palestinienne ? Est-ce un hasard si cette résurgence des violences survient quelques jours après l’annulation des législatives prévues en Palestine le 22 mai, qui auraient représenté le premier scrutin palestinien en 15 ans ?

À qui profitait le statu quo ?

En 1993, l’OLP et Israël ont signé les accords d’Oslo : une déclaration de principe qui a créé l’Autorité palestinienne. Ces accords ont été accueillis comme une lueur d’espoir pour la paix. Seulement, la tragédie d’Oslo, c’est que l’entente prévoyait une période transitoire de cinq ans qui n’a jamais été surmontée. Pendant cette période, les sujets clés du conflit (colonisation, réfugiés, frontières…) devaient être traités ; aujourd’hui, presque 30 ans plus tard, aucun de ces aspects n’a encore été réglé. Par conséquent, l’expansionnisme israélien continue, le problème des réfugiés demeure le même, et l’Autorité palestinienne n’est toujours pas souveraine sur son territoire.

Pourtant, Israël et la communauté internationale se sont plutôt bien accommodés de la situation. Est-ce réellement étonnant ?

Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou (en poste depuis 2009) poursuit ses objectifs sans faire de concessions ni rendre de comptes. L’annexion et la colonisation des territoires palestiniens s’amplifient sans obstacle et les forces israéliennes administrent la quasi-totalité du territoire relevant officiellement de l’Autorité palestinienne.

Pour la communauté internationale, il est pratique de considérer que le conflit israélo-palestinien est stabilisé. Personne ne souhaite intervenir dans ce dossier diplomatique hautement inflammable. De plus, Israël est un allié de poids au Moyen-Orient pour les Américains et pour beaucoup de pays européens. Chercher à faire pression sur Israël au sujet de la colonisation et des autres points de discorde avec les Palestiniens pourrait donc entraîner, pour tous ces pays, des problèmes politico-stratégiques indésirables. Les États du Golfe, notamment Bahreïn et les Émirats arabes unis qui ont récemment signé des accords par lesquels ils reconnaissent l’État hébreu, étaient également encombrés par leur soutien officiel à la cause palestinienne. Par conséquent, la poussière a été balayée sous le tapis et les acteurs régionaux et plus lointains ont choisi, ces dernières années, d’ignorer le conflit au Proche-Orient.

Le statu quo semblait donc plus ou moins convenir à tout le monde — à l’exception des Palestiniens, grands perdants de l’échec du processus d’Oslo. Les colons, qui étaient moins de 100 000 au moment des négociations, sont aujourd’hui plus de 400 000. Le territoire palestinien rétrécit à vue d’œil au fil des années et s’apparente maintenant à un archipel divisé par des obstacles en tout genre (255 km de murs et 740 postes de contrôle en Cisjordanie). Être palestinien aujourd’hui, c’est vivre sans État, sans passeport, sans monnaie, soumis aux contrôles quotidiens, aux réquisitions des terres exploitables et des réserves d’eau, aux expropriations.

Alors, quelles options reste-t-il aux Palestiniens pour faire changer les choses ? « Les urnes ou l’intifada », nous confiait un membre du Conseil législatif palestinien, en janvier dernier, à Ramallah. Cette déclaration résonne comme une prémonition : c’est probablement en bonne partie parce que les Palestiniens n’ont pas eu accès aux urnes que la situation a dégénéré.

Les élections en Palestine : un espoir de changement déçu

La vie politique et les élections en Palestine sont des sujets peu abordés. Pourtant, ce sont des éléments clés des tensions qui éclatent aujourd’hui.

Les dernières élections palestiniennes ont été organisées en janvier 2006 pour élire le Conseil législatif palestinien. À la surprise générale, ces élections surveillées par la communauté internationale ont été remportées par le Hamas, parti islamiste qui ne reconnaît pas Israël. Les observateurs internationaux avaient validé le déroulement démocratique du scrutin, et Mahmoud Abbas a même reconnu le leader du Hamas Ismaïl Haniyeh comme premier ministre. Pourtant, les Américains et les Européens ont finalement refusé le résultat des urnes et menacé de couper les aides à l’Autorité palestinienne si celle-ci reconnaissait le gouvernement Hamas. Ce choix a marqué un tournant. Depuis 15 ans, la Palestine est scindée en deux : l’Autorité palestinienne administre la Cisjordanie pendant que le Hamas gère Gaza. Les deux camps se sont même violemment affrontés en 2007.

Depuis 2006, en Palestine, il n’y a plus eu d’élections. Aujourd’hui, les jeunes âgés de 18 à 33 ans n’ont jamais déposé un bulletin de vote dans une urne. Cette situation a alimenté un sentiment de méfiance envers les dirigeants palestiniens, qui perdent leur légitimité et engendrent une frustration à l’égard de ce qui est perçu comme de l’immobilisme politique.

Dans ce contexte, le peuple palestinien et surtout la jeunesse ont accueilli avec enthousiasme la nouvelle communiquée par Mahmoud Abbas au début de 2021 : des élections législatives seraient organisées le 22 mai 2021. Cette perspective était porteuse d’espoir, à commencer par la possible réunification de leur peuple à travers la réconciliation du Hamas et du Fatah.

Espoir déçu puisque le 30 avril 2021, Mahmoud Abbas a annoncé le report des élections — officiellement parce qu’Israël n’autorise pas les Palestiniens de Jérusalem à voter ; officieusement, selon un certain nombre d’observateurs, parce qu’il savait que le Hamas sortirait vainqueur du scrutin.

Pas d’élections, donc intifada ?

La recette pour le déclenchement d’une intifada, c’est l’accumulation de la frustration, de la colère, des espoirs déçus et une humiliation de trop. Les accords d’Oslo avaient allumé une lueur d’espoir qui s’était éteinte avec l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995. Et le 28 janvier 2000, la visite sur l’esplanade des Mosquées d’Ariel Sharon, alors chef de l’opposition israélienne, fut, précisément, l’humiliation de trop pour une population palestinienne frustrée par des années de vie sous occupation et de violation de ses droits. Les éléments étaient réunis et la deuxième intifada s’est déclenchée.

« L’histoire ne se répète pas, elle bégaie », disait Karl Marx. Aujourd’hui, la frustration et la colère se sont démultipliées. La perspective de la tenue d’élections législatives palestiniennes a allumé une espérance déçue par le report du scrutin à une date indéterminée. Les menaces d’expulsions dans le quartier Cheikh Jarrah de Jérusalem-Est et l’intervention des forces de l’ordre israéliennes sur l’esplanade des Mosquées auront été les humiliations de trop. À nouveau, les ingrédients sont réunis, si bien que nous sommes au bord de la troisième intifada. Quand les options politiques et diplomatiques disparaissent, il ne reste plus que les pierres.

Par ailleurs, l’annulation du scrutin palestinien risque d’avoir d’autres effets négatifs sur la résolution pacifique du conflit.

Premièrement, le déficit démocratique en Palestine permet à Israël d’affirmer qu’il n’y a pas d’interlocuteur pour entamer un processus de paix. Dans une Palestine divisée, où trois partis (Fatah, Hamas, Djihad islamique) administrent des bouts de territoire sans coopérer, voire en se faisant la guerre, on peut presque légitimement se demander à qui il faut s’adresser. Ainsi, la situation politique palestinienne est une excuse servie sur un plateau d’argent au gouvernement israélien pour reporter indéfiniment les discussions et justifier ses actions, d’autant que, aux yeux de l’opinion internationale, une Palestine divisée et non démocratique effraie davantage qu’une Palestine unie et démocratique.

Deuxièmement, l’échec du passage aux urnes a créé des circonstances dangereusement favorables au Hamas. Avec les élections, face à un Fatah divisé, le mouvement avait l’espoir d’être intégré au Conseil législatif palestinien aujourd’hui contrôlé par les membres du Fatah. Sans élections, il n’a plus d’autres solutions que de redevenir exclusivement un mouvement de résistance usant de la force.

Historiquement, le Hamas ne reconnaît pas Israël et prône la violence contre l’État hébreu. Par conséquent, l’échec du processus politique donne raison au Hamas aux yeux de la population palestinienne. Ses militants ont d’ailleurs compris que la conjoncture leur était favorable. Ils se sont très rapidement mêlés aux affrontements sur l’esplanade des Mosquées et se sont imposés comme acteurs principaux des hostilités en lançant une pluie de roquettes sur Israël. Ismaïl Haniyeh, chef du mouvement, a déclaré dans une allocution télévisée : « Si [Israël] veut une escalade, la résistance est prête. S’il veut s’arrêter, nous sommes prêts aussi à nous arrêter. »

Ainsi, la population palestinienne, lassée et désespérée, semble avoir cédé à la violence devant l’absence de solution politique ou diplomatique. Une situation idéale pour le Hamas, qui instrumentalise cette désillusion pour affirmer sa légitimité autrement que par les urnes. Israël paraît pour l’instant sourd au désespoir palestinien et joue la carte de la riposte. Le ministre de la Défense, Benny Gantz, l’a annoncé : « Ce n’est que le début. »La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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Ce conflit éternel est le résultat des comportements et attitudes extrémistes de part et d’autres. Y a-t-il une société de droit en Israël? Pourquoi avoir autorisé la légitimité des partis extrémistes? On ne peut pas vivre en paix avec la rage au coeur, l’abus de son autorité, la manipulation et la domination des
personnes vulnérables. Les palestiniens sont doublement victime d’Israël et de leur Autorité.

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Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que ce conflit dure depuis techniquement 1919, soit plus de cent ans, lorsque l’Empire Ottoman s’est effondré, laissant l’administration de ces vastes territoires aux puissances victorieuses. En l’occurrence dans cette partie du monde à la France et aux Britanniques principalement.

Le film « Lawrence d’Arabie » de David Lean (sorti en 1962), fondé sur ces évènements historiques, montre la course à laquelle se sont livrés Français et Anglais (officiellement alliés) pour le contrôle de Jérusalem. Lorsque tout s’inscrit dans la Grande révolte arabe de 1916-18 contre les Ottomans (Turcs) à laquelle les Britanniques se sont associés pour défaire l’ennemi commun.

L’accord du 3 janvier 1919 (en marge de la Conférence de Paix de Paris) auquel participe Thomas Edward Lawrence comme traducteur, est un accord entre l’Émir Faisal qui règne alors sur la Péninsule arabique, l’Irak et une Grande Syrie, et le représentant du mouvement sioniste Chaim Weizmann, prévoit la création d’un État juif en Palestine. Chaim Weizman deviendra en 1948, le premier président d’Israël.

Cet accord avait été précédé par la déclaration Balfour qui dès le 2 novembre 1917 prévoyait l’établissement en Palestine d’un Foyer national juif dans le respect des autres religions (musulmanes et orthodoxes, il y avait beaucoup de Grecs et d’Arméniens dans la région).

En attendant, est confiée l’administration de la Palestine puis de la Transjordanie (1923) au gouvernement Britannique, soit des territoires plus vastes que l’actuel État d’Israël et la Cisjordanie. Cette administration prendra fin en mai 1948. Alors qu’aucune solution pérenne n’a été trouvée.

En pratique la création d’un État arabe n’a jamais été à l’ordre du jour qu’en 1947 lorsqu’un plan de partition est soumis à l’assemblée de l’ONU, plan qui ne fait l’affaire de personne. Les territoires majoritairement arabisants ont été revendiqués par la Syrie puis par la Jordanie, la Cisjordanie considérée comme territoire jordanien par la Jordanie (Royaume hachémite) l’annexe en 1948 pour réunir les deux rives du Jourdain. La bande de Gaza étant sous administration Égyptienne. Il faut attendre 1988 pour que la Jordanie cesse de revendiquer sa souveraineté sur la Cisjordanie. Ouvrant ainsi la porte au projet d’une Palestine indépendante.

Tous les territoires israéliens depuis 1948 ont été conquis par les armes et par le sacrifice de juifs. La communauté internationale a finalement en 1948 choisi de reconnaître l’indépendance d’Israël et sauf erreur de ma part le premier pays à soutenir cette indépendance a été le Canada.

Le principe de deux États étant considéré. Encore faudrait-il pouvoir déterminer le statut territorial de chacun et prendre soin d’une coexistence pacifique entre tous les partis. Pour le moment — à moins d’un miracle -, les conditions gagnantes ne sont pas réunies.

Il conviendrait que les partis politiques en Palestine puissent s’entendre sur une démarche commune — notamment sur la reconnaissance de la souveraineté d’Israël –, que le recours aux armes soit écarté une bonne fois pour toute au profit d’une solution pacifique et politique.

Peut-être faudrait-il que diverses puissances étrangères cessent de faire durer ce conflit sur fond de querelles religieuses qui subsistent entre les musulmans sunnites et les musulmans chiites qui voient dans toutes sortes d’affrontements au Moyen-Orient, le moyen de poursuivre leurs rivalités depuis la mort du prophète Mahomet.

Le Hamas qui contrôle la bande de Gaza voyait son influence en perte de vitesse sur ce territoire. Le conflit actuel leur permet de conserver leur emprise sur cette bande de terre surpeuplée, ce qui éloigne toute chance d’une résolution pacifique du conflit pour un avenir prochain.

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Mais si on veut bien clore votre commentaire il est important d ajouter « qu Israël ne respecte aucun accord de paix et tue impunément les palestiniens sans qu’aucune puissance ne bouge. Chaque pays au nom de ses intérêts ferme les yeux, y compris les pays arabe. Au final tout le monde est complice dans le massacre des palestiniens. On peut essayer de comprendre les évènements par l histoire, la politique, la religion, etc. Il n empêche que des enfants, femmes et hommes meurent par centaine. Je pense qu’il faudrait juste commencer à agir, le boycott d Israël serait LA solution pour égaliser les forces et faire respecter les droits humains.

Le report des élections est au plus la goutte qui a fait déborder le vase mais la vraie raison des violences israélo-palestiniennes c’est le colonialisme israélien et la violation par Israël du droit international. Le conflit est d’une asymétrie spectaculaire, Israël pouvant compter sur les grandes puissances comme les ÉU et l’UE… Les Palestiniens et leurs alliés ne sont pas de taille alors il ne leur reste que la violence puisque le conflit est devenu intraitable (intractable en anglais). C’est triste pour les droits des Palestiniens mais il est évident que sur cette planète c’est la loi du plus fort qui s’applique et il n’y a aucun espoir de sortie de crise pour eux.

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