Coupez les vivres à l’Afrique !

Le Canada donne peu à l’Afrique. Mais c’est encore trop peu, dit le Québécois Robert Calderisi, ex-économiste de la Banque mondiale.

La scène se passe à Abidjan, en 1990. Un représentant de la Banque mondiale, Robert Calderisi, rencontre le ministre des Finances de la Côte d’Ivoire. Il est question de millions de dollars que la Banque pourrait verser à son pays. Le ministre somnole et finit par s’endormir !

Aux yeux de Robert Calderisi, l’anecdote est révélatrice du peu d’intérêt que beaucoup de dirigeants africains portent à la lutte contre la pauvreté, principal objectif officiel de la Banque mondiale, la plus importante organisation d’aide au développement de la planète.

Faut-il venir en aide à l’Afrique ? Le débat est ouvert. Deux anciens économistes de la Banque, l’Américain William Easterly et le Québécois Robert Calderisi, mènent la charge. Ils ne prônent pas la suspension de l’aide publique au développement que les États riches apportent aux États pauvres, mais la remettent en cause radicalement.

Pour Robert Calderisi, boursier Rhodes à l’Université d’Oxford — en même temps que Bill Clinton — et auteur de L’Afrique peut-elle s’en sortir ? (Fides), il faut carrément la diminuer. L’aide au développement que le Canada fournit représente 0,32 % de son PIB, moins que la moyenne des autres pays riches (0,46 % du PIB en 2006). Mais ce débat ne doit plus se résumer à une question de chiffres. L’Afrique a moins besoin d’argent que de nouveaux dirigeants et d’idées neuves, selon Calderisi. L’actualité l’a rencontré chez lui, à Montréal.

Au lieu de porter son aide à 0,7 % du PIB, objectif qu’il s’était fixé à l’époque du premier ministre Lester B. Pearson, le Canada devrait la réduire, selon vous. Pourquoi ?
— Beaucoup d’argent est déjà disponible. Il faut mieux l’utiliser, à la lumière des expériences des 40 dernières années. Trop d’énergie est gaspillée en débats sur l’augmentation du niveau de l’aide. Des gens disent que les sommes en jeu sont modestes : comment comparer les 35 milliards de dollars que reçoit l’Afrique aux 300 milliards que la guerre en Irak coûte chaque année ? C’est vrai. Mais je ne vois pas comment on peut défendre le gaspillage en prônant un gaspillage plus important encore. Il est temps de parler de l’efficacité de l’aide.

Pourquoi l’aide a-t-elle été aussi inefficace ?
— La raison la plus importante tient au fait que, dès les années 1960, au lendemain des indépendances, l’Afrique a commencé à perdre ses parts dans le commerce mondial. Tout ce qu’elle produisait — café, cacao, coton, huile de palme, sisal — coûtait plus cher qu’en Amérique latine ou en Asie. Les États africains ont surtaxé les petits agriculteurs, et de nombreux paysans ont abandonné les cultures d’exportation pour se tourner vers l’agriculture de subsistance. En conséquence, l’Afrique a perdu 70 milliards de dollars de revenus annuels, le double de ce qu’elle reçoit aujourd’hui en aide. Résultat : l’aide a servi à financer les dépenses courantes des États, pas les investissements. Comment construire une université dans un pays qui n’a pas d’argent pour payer ses professeurs ?

Quand vous écrivez qu’il n’y a presque plus de place pour l’optimisme et l’imagination, c’est un regret ou un appel à l’action ?
— C’est un appel à l’action. Il y a des choses positives qui se passent en Afrique. Le fait que de grosses légumes comme Charles Taylor, l’ex-président du Liberia, soit traduit devant la justice internationale, c’est très bien, non seulement pour l’Afrique, mais pour le monde entier. Hissène Habré, l’ancien président du Tchad, doit aussi comparaître pour crimes contre l’humanité. J’ai été très content de voir que les Kényans ont voté contre le projet de Constitution qui aurait donné plus de pouvoir à leur président, Mwai Kibaki. Les Éthiopiens sont descendus dans la rue pour protester contre la fraude électorale de 2006. La victoire d’Ellen Johnson-Sirleaf, au Liberia, est un autre événement dont il faut se réjouir. Dès son discours d’investiture, elle a demandé à ses ministres de rendre publics leurs comptes bancaires. Il y a des choses comme ça qui permettent de reprendre espoir. Le fait que les Africains prennent leur destin en main n’est pas le résultat de l’aide.

Il faut laisser les Africains se débrouiller seuls ?
— Il n’y a pas grand-chose que le reste du monde puisse faire, sinon soutenir ceux qui luttent sur place pour avoir de meilleurs gouvernements. Le plus beau cadeau qu’on puisse faire à l’Afrique serait d’empêcher les politiciens véreux d’amasser des fortunes illégales dans des comptes à l’étranger. Les pays riches, à ce sujet, ne sont pas au-dessus de tout soupçon. En 2003, après trois ans de démarches infructueuses, le Nigeria a été forcé de faire un procès à l’État britannique pour recouvrer les milliards de dollars qu’un ancien dictateur, le général Sani Abacha, avait mis à l’abri en Grande-Bretagne ! Pour les Africains, à qui l’on répète qu’il faut lutter contre la corruption, ce manque de collaboration ressemble drôlement à de l’hypocrisie.

Vous estimez qu’il faut mieux cibler l’aide…
— Il faudrait la concentrer sur une poignée de pays sérieux qui prennent à cœur la réduction de la pauvreté, à qui on pourrait fournir un soutien plus généreux. Il faudrait aussi se montrer plus flexible. La communauté internationale devrait leur donner l’équivalent d’un chèque en blanc. Ils ont mérité cette marge de manœuvre. Par contre, les dirigeants indifférents à la pauvreté ne recevraient aucune aide.

L’aide sert-elle à renforcer les dirigeants africains, qu’ils aient été élus démocratiquement ou non ?
— Bien sûr. C’est une raison de plus pour ne pas l’augmenter, mais la concentrer sur des États qui ont montré depuis plusieurs années qu’ils cherchent le bien-être de la population. Il faut faire équipe avec ceux qui ont mis en place les politiques qui s’imposent et ont ouvert leur système politique pour le rendre plus représentatif de la population.

L’Agence canadienne de développement international vient en aide, en Afrique, à 14 « pays partenaires du développement » [voir la carte]. Lesquels devraient être rayés de la liste ?
— La Zambie, le Sénégal et le Bénin ont raison d’y figurer, mais pas l’Éthiopie, qui n’a pas effectué de véritable ouverture politique. Avoir une presse libre, s’assurer que le Parlement joue un véritable rôle et organiser des élections convenables, c’est un début. Il ne s’agit pas d’exiger que nos partenaires aient un système politique identique au nôtre, mais ils doivent démontrer un véritable respect du peuple. Sinon, comment penser qu’ils feront la promotion de ses intérêts économiques ? Comment être sûr que l’argent est utilisé partout, et pas seulement dans les régions favorisées par le gouvernement ? Je ne suis pas persuadé que les Éthiopiens eux-mêmes soient d’accord pour qu’on soutienne leur gouvernement. L’aide joue contre les réformateurs africains, qui se demandent pourquoi l’Occident épaule des dictateurs ou des dirigeants élus qui se comportent en dictateurs. C’est gênant.

Vous donnez beaucoup d’importance à la liberté de la presse. Pourquoi ?
— Parce que peu de choses sont plus dangereuses pour la santé d’un pays que le mauvais traitement des journalistes. Quand un État met un seul journaliste en prison, l’aide devrait être suspendue. Les États qui ne veulent pas se soumettre à des enquêtes à la suite du meurtre ou de la « disparition » d’un journaliste devraient être traités en parias de la communauté internationale. C’est radical. Il est difficile d’arrêter la construction d’un barrage hydroélectrique, mais c’est essentiel si on veut favoriser l’émergence d’une société ouverte.

Sera-t-il possible de faire cela sans la collaboration des Africains ?
— Non. Il faudrait créer des comités pour surveiller les grands programmes de développement. Ils seraient composés de personnalités indépendantes choisies au mérite par des ONG, comme les Églises, les défenseurs des droits de la personne, les groupes de femmes, les écologistes, les organisations patronales, les syndicats, etc. Leur rôle serait d’avoir à l’œil les gouvernements et les fonctionnaires, y compris les fonctionnaires internationaux.

Certains affirment que l’aide, en transformant les Africains en mendiants, a fini par miner leur confiance en eux.
— Je crois que c’est vrai. Même chez les décideurs, il y a un complexe de dépendance qui complique tout. Ce n’est pas le cas chez les gouvernements qui ont tracé leur voie et qui conçoivent, avec raison, l’aide étrangère comme un moyen plutôt qu’une fin. Je pense aux dirigeants de pays comme le Mali, le Ghana et le Mozambique.

Pourquoi n’y a-t-il pas un vérificateur général des institutions internationales, qui ferait une véritable évaluation de l’aide ?
— C’est une bonne idée. Il y a des vérificateurs, notamment à la Banque mondiale, mais ils ne rendent pas toujours leurs rapports publics.

À la Banque, avez-vous déjà vu des têtes tomber par suite de programmes qui se sont révélés être des fiascos ou des gouffres financiers ?
— Non.

Si les pays riches réduisent leur aide, ne risquent-ils pas d’avoir moins d’influence, politique ou morale, en Afrique ?
— Notre autorité morale — lorsqu’il s’agit de demander la libération d’un journaliste, par exemple — découle plutôt de notre propre exemple. J’espère que nous continuerons d’être aussi influents, tant dans les pays que nous aidons que dans ceux que nous n’aidons pas. C’est ce qui s’appelle la pression internationale.

Dans l’ex-Yougoslavie, la communauté internationale est venue en aide à des populations sinistrées en leur donnant de l’argent liquide. Cela n’a jamais été fait en Afrique. Pourquoi ?
— On ne peut pas transformer l’aide en programme d’assistance sociale. D’abord, parce qu’il n’y a pas assez d’argent. J’ai déjà calculé que si la Banque mondiale donnait son budget entier aux Africains qui gagnent moins d’un dollar par jour, cela leur suffirait pendant une dizaine de jours seulement ! Il faut que l’aide soit utilisée pour influer sur les politiques et les programmes d’investissement public, et pour inciter à l’investissement privé.