Course contre la montre à Delhi

Ruche de 15 millions d’habitants où flotte un certain parfum d’anarchie, la capitale de l’Inde aura fort à faire pour accueillir les Jeux du Commonwealth. Visite d’un chantier cauchemardesque. Attachez votre sari !

Photo : Andrée-Marie Dussault

Les bulldozers sont arrivés sans prévenir et ont tout détruit : les petits potagers, les échoppes déglinguées, les abris de fortune. Du coup, sur les rives de la Yamuna, rivière sacrée qui borde Delhi, 600 familles de petits paysans ont vu leur revenu disparaître du jour au lendemain. C’était il y a deux ans. Depuis, la misère et la saleté cèdent peu à peu la place au luxe et à l’exubérance ! On aperçoit déjà les résidences où logeront, en octobre 2010, les 8 000 athlètes inscrits aux Jeux du Commonwealth, qui se tiendront pour la première fois en Inde. Et une chose est sûre : la capitale indienne a l’intention de profiter de ces 19e Jeux pour briller de tous ses feux. Peu importe qu’il ait fallu compromettre le gagne-pain de milliers de personnes.

Pendant près de deux semaines, les yeux de deux milliards de téléspectateurs seront tournés vers Delhi. Pour la mégapole de 15 millions d’habitants – l’équivalent de la moitié de la population du Canada concentrée sur un territoire grand comme Saguenay -, le moment est venu de prouver qu’elle est une ville de classe internationale. En fait, l’Inde au complet a enclenché l’opération charme. Le pays de 1,2 milliard d’habi­tants compte montrer au reste de la planète que les réformes économiques des années 1990 l’ont propulsé dans le 21e siècle et qu’il est prêt à assumer son rôle de puissance économique de premier plan.

La chose a plus d’importance qu’il n’y paraît : le pays des vaches sacrées, du curry et du pain naan espère accueillir les Jeux olympiques de 2020. Delhi doit donc être parfaite l’automne prochain. Ce qui n’est pas encore le cas.

Au premier abord, Delhi peut sembler effrayante : trafic monstrueux, bidonvilles, surpopulation. Le bruit, la poussière, la pollution, les dépotoirs et les égouts à ciel ouvert n’embellissent en rien cette image. Si on ajoute à cela les mille et une astuces déployées par de petits escrocs pour arnaquer les touristes un brin naïfs, on comprend que bien des Occidentaux qui y descendent n’ont qu’une idée : fuir au plus vite !

La ville a pourtant du caractère. Et un charme certain, pour peu qu’on l’apprivoise. Si elle était une amante, elle serait possessive, colérique, parfois violente. En revanche, toutes les autres sembleraient bien fades à côté d’elle…

Rina Ray, directrice générale de l’Office de tourisme de Delhi, un organisme public, tient mordicus à ce que sa ville se présente sous son meilleur jour. Enroulée dans un sari bleu électrique, la pimpante quinquagénaire m’accueille dans un bureau aménagé au dernier étage d’un bâtiment décrépit, dont les cages d’escalier sont tachées de crachats rouges, souvenirs des innombrables chiqueurs de feuilles de bétel qui sévissent en Inde.

Rina Ray a une mission : « civiliser » les Delhiites afin d’éviter « que les touristes ne prennent peur lorsqu’ils devront affronter le chaos ambiant », dit-elle. Dès l’automne 2008, Delhi lançait une campagne visant à enseigner les bonnes manières à ses habitants. « Les Delhiites ont tendance à bien se comporter chez eux, mais aussitôt qu’ils mettent le pied dehors, ils deviennent impolis et arrogants », expliquait alors aux médias un fonctionnaire responsable de la campagne de sensibilisation.

Les chauffeurs de bus et de rickshaws, ces taxis à trois roues jaune et vert caractéristiques de la capitale, sont soumis à des cours d’« étiquette ». En plus des rudiments d’anglais, on leur enseigne à ne pas fumer de bidis en conduisant, à respecter les feux rouges, à recourir au klaxon avec modération et à ne pas cracher – ni uriner – n’importe où.

Les guides sont aussi dans le collimateur de l’Office de tourisme de Delhi. Cours d’histoire et cours d’anglais obligatoires. « Pas question qu’ils racontent n’importe quoi aux visiteurs », précise Rina Ray, le regard sévère, dans un anglais teinté d’un accent british qui révèle ses origines privilégiées. Car en Inde, précise-t-elle, l’« invité est dieu ».

Avec le Comité des Jeux du Common­wealth, l’Association olympique indienne et les gouvernements de l’État de Delhi et de la Confédération, l’Office de tourisme de Delhi fait partie des organisateurs des Jeux, qui seront, Rina Ray en est convaincue, l’«événement de la décennie ». Ils attireront 100 000 visiteurs inter­nationaux et 3,3 millions de tou­ristes indiens. L’Office compte les séduire grâce à la diversité culturelle et aux richesses de la capitale, comme les dizaines de sites historiques moghols et les centaines de temples hindous et sikhs.

Delhi est comme la fille aînée d’une famille indienne. Celle qui est citée en exemple, qui jouit des privilèges. Mais qui fait parfois pâle figure à côté de sa cadette, Bombay, la capitale financière extravertie, charismatique. Cette fois, cependant, grâce à la tenue de ces compétitions sportives planétaires, la grande sœur est certaine de voler la vedette.

Même la sécurité des Jeux est une question de prestige. Dans son bureau trop climatisé d’un immeuble pyramidal, Sudhir Sobti, porte-parole du Comité organisateur des Jeux, se veut rassurant. « Les mendiants qui demandent l’aumône aux intersections seront renvoyés dans leurs villages ou pris en charge sur place », promet-il. Tant pis pour les gamins morveux, noirs de crasse mais au sourire ravageur. Les touristes ne les verront pas. Devant un chai bien sucré, le quadragénaire vêtu comme une carte de mode occidentale précise que 80 000 policiers et autant de membres des forces paramilitaires seront déployés, tandis que 2 000 caméras en circuit fermé et un dispositif aérien assureront une surveillance en continu pendant les Jeux. Le pays est toujours sous le choc des attentats de décembre 2008 à Bombay.

Sudhir Sobti contient mal sa fierté. Delhi accueillera les Jeux « les plus verts », dit-il. Tous les bâtiments et immeubles destinés aux Jeux doivent être construits de façon à réduire la consommation d’eau et d’énergie. Les stations de métro et les abribus seront munis de panneaux solaires qui les éclaireront et de récipients pour recueillir l’eau de pluie, qui servira à recharger les réserves d’eau souterraines. Mais ces Jeux seront aussi les plus coûteux de l’histoire : 75 milliards de roupies, soit 1,7 milliard de dollars canadiens. Sudhir Sobti estime que c’est toute l’économie de la capitale et de ses quatre banlieues qui profitera de la manne. La ville est d’ailleurs transformée en un gigantesque chantier. Camions, grues, pelles mécaniques et autres niveleuses ont pris d’assaut la capitale. Les ouvriers construisent à un rythme effréné hôtels – il manque 50 000 chambres -, stade, vélodrome, routes surélevées et autoroutes, dont les plus larges comptent neuf voies !

L’aéroport, un des plus fréquentés d’Asie, est en rénovation. Un parc d’autobus flambant neufs se pavanent déjà sur les routes congestionnées et parsemées de nids-de-poule, où se côtoient les rick­shaws, les Mercedes, les Nano et quelques vaches sacrées. À compter de 2010, le réseau du métro ultramoderne de Delhi, construit en partie par Bombardier, devrait s’étendre sur plus de 420 km, devenant ainsi l’un des plus vastes du monde. Les autorités se démènent également pour assurer l’alimentation en eau et en électricité 24 heures sur 24 dans la capitale pendant la durée des Jeux.

En dépit de cette animation, tout le monde ne partage pas l’euphorie des organisateurs et des gens d’affaires. Depuis 2007, le Yamuna Jiye Abhiyaan, coalition d’organisations environnementales et humanitaires, se mobilise pour s’opposer à la tenue des Jeux. Manoj Kumar Misra, directeur retraité du Service des forêts indien, en est le coordonnateur. La coupe d’arbres centenaires pour l’aménagement d’infrastructures sportives et l’élargissement de routes est une source de tracas. Mais c’est surtout la construction du village des athlètes sur les plaines de la Yamuna qui les alarme. Il a été bâti en bordure de la rivière, qui reçoit chaque jour 3 000 millions de litres d’eaux usées, traitées couci-couça. Les 39 tours (comprenant 1 160 appartements pouvant loger 8 500 athlètes et représentants officiels) seront transformées en condos de luxe après les Jeux. La santé de la rivière sera encore plus menacée, estime le Yamuna Jiye Abhiyaan.

À 30 m du site, une vingtaine de membres de la coalition tiennent un bandh, un de ces sit-in gandhistes. Ils sont là depuis plus de deux ans, signalant au gouvernement leur hostilité aux Jeux. Tous les mercredis, Manoj Kumar Misra y passe la journée, en guise de solidarité. « Selon le dernier plan quinquennal de la Ville, les plaines de la Yamuna sont interdites de construction », dit-il en enlevant ses tongs pour s’asseoir en tailleur sous l’abri de bambou, entre une affiche du mahatma Gandhi et des images de divinités hindoues aux couleurs éclatantes.

Une question demeure : les organisateurs des Jeux parviendront-ils à tout construire à temps ? Pour les Delhiites, qui adorent débattre et parier, le sujet s’y prête bien. Le défi est de taille, puisque tout est à faire, et la lenteur des travaux préoccupait encore la Fédération des Jeux en septembre. Son président, Mike Fennel, en a d’ailleurs alerté les médias locaux.

Mais fier comme un paon de l’Inde du Nord, Suresh Kalmadi, directeur du Comité organisateur des Jeux de Delhi, jure sur les 33 millions de dieux indiens que tout sera fin prêt pour octobre 2010. La chef de l’État de Delhi, Sheila Dikshit, est également gonflée à bloc et répète que « tout sera en place au bon moment ». C’est-à-dire… à la dernière minute !

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Les Jeux en chiffres

Pendant 12 jours, du 3 au 14 octobre 2010, Delhi sera le théâtre des 19e Jeux du Commonwealth : 53 pays, représentant un tiers de la population mondiale, sont impatiemment attendus. En tout, 8 000 athlètes prendront part à 17 sports, dont le tir à l’arc, l’athlétisme, le badminton, la boxe, le cyclisme, la gymnastique et le hockey sur gazon, sous les yeux attentifs de deux milliards de télé­spectateurs des pays du Common­wealth. À ce jour, près de 5 000 journalistes ont reçu une accréditation pour assurer la couverture des Jeux.

Organisés sous l’égide de la Fédération des Jeux du Commonwealth, qui a son siège à Londres, les Jeux ont lieu tous les quatre ans. En 1930, Hamilton avait reçu les premiers Jeux. La ville ontarienne était également candidate aux Jeux de 2010. Les Jeux de Delhi seront les troisièmes à avoir lieu dans un pays en développement (la Jamaïque les accueillait en 1966 et la Malaisie en 1998) et les deuxièmes à se tenir en Asie.