Crise d’eurolescence

En injectant des centaines de milliards d’euros dans un plan de sauvetage, l’Europe a réussi à éviter la débâcle. Mais la crise financière qui a pris naissance en Grèce soulève des questions cruciales sur l’avenir de la zone euro.

En injectant des centaines de milliards d’euros dans un plan de sauvetage, l’Eur
photo : Istock

Mille milliards de dollars canadiens ! C’est la somme qu’ont accepté de débloquer, en mai, les États membres de la zone euro, la Commission européenne et le Fonds monétaire international pour éviter que la crise financière en Grèce ne contamine d’autres pays européens.

Ce fonds d’urgence aidera notamment la Grèce, le Portugal et l’Espagne à financer leurs monstrueux déficits. Mais il ne calmera pas la colère des populations de ces pays, qui feront les frais de sévères mesures d’austérité budgétaire.

Le plan de sauvetage européen soulève aussi la grogne en Allemagne, où l’opinion publique rechigne à l’idée d’aider la Grèce à juguler sa dette. « À court terme, la crise financière est réglée, mais la zone euro reste avec un gros problème sur les bras : comment faire fonctionner ce système de monnaie unique ? » dit Marc Van Audenrode, économiste et professeur à l’Université de Sherbrooke.

L’actualité l’a joint dans les locaux montréalais du Groupe d’analyse, un cabinet de consultants en économie dont il est associé et directeur.

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Comment un pays comme la Grèce, qui ne représente que 2,6 % de l’économie de la zone euro, a-t-il pu déclencher une crise d’une telle ampleur ?

– La Grèce n’est pas le seul pays européen dans la mire des marchés financiers. Le Portugal et l’Irlande, de même que deux pays dont la taille de l’économie est comparable à celle du Canada, l’Italie et l’Espa­gne, connaissent aussi de graves déficits budgétaires. L’accumulation des problèmes dans tous ces pays a causé un réveil brutal en Europe et dans les marchés financiers. Il ne s’agit pas simplement de déficits publics hors de contrôle : c’est l’existence même de la monnaie unique qui est en cause.

Pourquoi ?

– Prenons l’exemple le plus malheureux, celui de l’Espagne. Ce pays était devenu ces dernières années le Canada de l’Europe : il accumulait les surplus budgétaires, la proportion de sa dette par rapport au PIB était en chute libre, ses banques étaient saines. Pourtant, l’Espagne se retrouve subitement avec un taux de chômage de 40 % chez les jeunes. Pour­quoi ? C’est une conséquence directe de l’euro. Quand l’Espagne a rejoint l’union monétaire, tous les Allemands et les Anglais ont voulu s’acheter un appartement sur le bord de la Méditerranée. Il y a eu un afflux de capitaux, les prix ont grimpé, les salaires ont augmenté dans la construction, et le secteur manufacturier ne pouvait plus exporter autant. Ce n’était pas très grave tant que le secteur de la construction connaissait un boum, mais le jour où les vacanciers ont arrêté d’acheter de nouveaux appartements, l’économie s’est arrêtée. Si l’Espagne avait eu sa monnaie, celle-ci se serait dépréciée, ce qui aurait donné un coup de pouce aux exportateurs et créé de l’emploi. Mais avec l’euro, la seule façon de s’en sortir est d’adopter une sévère politique de rigueur budgétaire pendant plusieurs années. C’est une solution extrêmement impopulaire et douloureuse. La Grèce, le Portugal, l’Italie doivent tous faire face au même problème.

Comment en est-on arrivé là ?

– L’union monétaire devait au départ englober un nombre limité d’économies, comme le Benelux, l’Allemagne, la France, l’Angleterre et quelques pays nordiques aux économies très similaires, extrêmement intégrées, où le coût pour avoir des monnaies séparées était énorme : la moindre petite entreprise devait tenir des comptabilités dans quatre, cinq ou six devises différentes. L’idée de créer une monnaie unique pour ces économies était présente depuis 30 ans. Ça avait du sens. Puis, dans les années 1980, la France a voulu changer l’objectif de la monnaie unique et en faire un objet politique et non plus seulement économique. Elle voulait lier la monnaie unique à l’intégration européenne et réaliser un vieux fantasme français : créer une monnaie qui pourrait un jour remplacer le dollar américain comme étalon international. C’est ainsi que tout le monde et son voisin ont été invités à se joindre à la zone euro. Sans faire de jeu de mots, c’était un cadeau de Grecs pour certaines économies.

Pourquoi ?

– Une monnaie unique doit idéalement s’appliquer à des économies similaires. Si ce n’est pas le cas, elle doit être liée à des mécanismes de correction. Chez nous, par exemple, il serait probablement plus logique d’avoir un dollar commun entre le Québec, l’Ontario et les États de la Nouvelle-Angleterre plutôt qu’avec l’Alberta. Si le Québec et l’Alberta avaient des devises différentes, celle du Québec se déprécierait par rapport à celle de l’Alberta quand le prix du pétrole augmenterait, ce qui permettrait à nos fabricants d’augmenter leurs exportations. Le Canada possède tout de même un mécanisme de correction, la péréquation, qui redistribue une partie de la richesse albertaine au Québec et permet de compenser la baisse de nos activités manufacturières. Aux États-Unis, il n’y a pas de péréquation, mais le marché du travail est très libre et les Améri­cains n’hésitent pas à changer d’État pour se trouver un emploi. En Europe, il n’y a rien de tel, les mécanismes qui permettent de faire face aux contraintes de la monnaie unique n’existent pas. Et même s’il y a en principe une liberté de circulation de la main-d’œuvre, il y a encore beaucoup de restrictions, sans compter la barrière de la langue.

L’euro peut-il survivre à cette épreuve ?

– Les pays affaiblis n’ont pas intérêt à sortir de la zone euro, puisqu’ils paieraient beaucoup plus cher pour emprunter sur les marchés mondiaux. Ils n’auront pas d’autre choix que d’avaler des pilules amères, mais cette crise mettra de la pression pour qu’il y ait des mécanismes plus sérieux de redistribution budgétaire à l’intérieur de l’Europe.

Le dollar américain pourrait-il atteindre la parité avec l’euro ?

– C’est étonnant que les États-Unis redeviennent soudainement les parangons de la vertu économique… Ils ont aussi leur part de problèmes ! À moins d’une stagnation économique généralisée en Europe, je ne vois pas l’euro retomber à un dollar.

La crise européenne comporte-t-elle des risques pour l’économie canadienne ?

– S’il y avait eu une crise financière, ça aurait eu un effet domino. Mais à défaut de ça, l’incidence est relativement limitée. On exporte peu vers l’Europe. Si celle-ci traîne la patte quelques années, ça n’aura pas de répercussions majeures sur notre économie.

Par contre, ça pourrait atténuer l’intérêt pour le projet de libre-échange avec l’Europe, cher au gouvernement Charest. La parité du dollar canadien avec le dollar américain fait mal à nos exportateurs, qui ont longtemps été gâtés par le taux de change. Rechercher de nouveaux marchés là où notre monnaie était sous-évaluée avait du sens. Mais si la croissance tarde à revenir en Europe, ça ralentira les ardeurs. En ce moment, l’euro est à parité de pouvoir d’achat avec la devise canadienne. [Autrement dit, pour un euro, vous pouvez acheter en Europe ce qui coûterait 1,30 $ CA ici.]

La seule vraie bonne nouvelle dans cette crise, c’est que si vous voulez acheter un appartement en Espagne, c’est le moment…

Les « cochons » de l’Europe

PIGS (« cochons », en anglais) : c’est l’acronyme péjoratif qu’ont accolé des chroniqueurs de la presse financière aux quatre pays européens qui connaissent présentement de graves problèmes économiques : le Portugal, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne (Spain). (Certains ajoutent l’Italie à ce groupe, modifiant l’acronyme pour PIIGS.)