Cuba… zuela!

Réélu en décembre à la présidence, Hugo Chávez poursuit sa révolution, financée par l’argent du pétrole. Objectif: éducation et santé pour tous, et pouvoir concentré entre les mains d’un chef unique. Où s’en va le Venezuela?


 

Du trou qui lui sert de fenêtre, Benito Anzola voit quasiment tout Caracas. Un tableau étrange où se mêlent, au premier plan, la misère des bidonvilles et, en arrière-fond, l’opulence du centre. Cet ancien champion de boxe amateur de 46 ans vit avec sa femme et trois de ses sept enfants à Petare, gigantesque et violent barrio qui surplombe la capitale vénézuélienne. Chaque soir, sur le coup de 23 h, il descend de la colline par le raide et sombre sentier qui se faufile entre les habitations de fortune pour aller travailler comme veilleur de nuit dans l’un des quartiers aisés de Caracas.

Benito n’a pas peur du noir. Habitant de Petare depuis 10 ans, il connaît les règles du jeu imposées par les gangs. Il s’est habitué aux coups de feu qui percent fréquemment la nuit. La cicatrice ronde sur son avant-bras témoigne de cette violence omniprésente: Benito a été attaqué une fois, mais ce poing qu’il serre en racontant l’histoire a eu raison du couteau de son assaillant.

Dans ce bidonville que la chance a oublié, Benito Anzola a décidé de faire bouger les choses. Le matin, au retour de son travail, il œuvre pour la «révolution» du président du Venezuela, Hugo Chávez. Depuis un peu plus d’une année, pour 150 dollars par mois, il apprend à lire et à écrire aux enfants défavorisés du quartier dans l’une des missions créées par le gouvernement.

Cette éducation parallèle, qui fonctionne grâce à des volontaires, est l’une des pierres angulaires de la politique de Chávez. Réélu avec plus de 62% des voix le 3 décembre 2006, le président de 52 ans a promis d’approfondir sa «révolution» au cours des six années de son mandat. Pendant la campagne électorale, il a défini les contours théoriques de son «socialisme du 21e siècle» aux accents populistes: il s’agit de donner une dimension morale à la politique et de poursuivre la promotion de la démocratie participative — un système dans lequel les citoyens jouent un rôle central.

Alberto Garrido, professeur de sciences politiques à Caracas et auteur de plusieurs livres sur Hugo Chávez, voit dans la victoire de ce dernier la fin de la «période de transition». «Chávez, explique-t-il, est convaincu qu’il faut une concentration du pouvoir dans les mains d’un chef unique. Son projet repose sur la légitimation de son leadership par le peuple et sur l’union, sous une même bannière, des cinq principaux partis qui forment sa coalition.» Hugo Chávez a d’ailleurs proposé, le 18 décembre dernier, la création du Parti socialiste uni du Venezuela (voir le clic). Alberto Garrido, qui est aussi l’un des commentateurs politiques les plus connus au Venezuela, ajoute: «Chávez aspire à une modification radicale du pouvoir. Comme il estime qu’il faut 20 ans pour implanter une révolution, il vise à achever la sienne en 2021.»

S’il veut rester au pouvoir jusque-là, l’ancien parachutiste devra faire réviser la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Il a les coudées franches pour y parvenir. En 2005, l’opposition n’a pas participé au scrutin législatif en signe de protestation contre ce qu’elle dénonçait comme des irrégularités électorales. En conséquence, Chávez, qui a survécu à un coup d’État et à un référendum demandant sa destitution, paraît largement en mesure d’obtenir l’appui des deux tiers des parlementaires nécessaire pour avaliser la révision souhaitée. Il prévoit d’ailleurs soumettre celle-ci au vote de ses concitoyens en 2010.

Hugo Chávez a aussi l’intention de créer 25 nouvelles universités. Une initiative qui divise les Vénézuéliens: dans un pays qui a l’un des meilleurs taux d’alphabétisation d’Amérique latine, celui que ses partisans nomment le commandante dit vouloir permettre à 100 000 personnes issues des classes défavorisées d’avoir accès à l’éducation supérieure. Ses détracteurs l’accusent de vouloir reprendre le contrôle idéologique des hautes écoles en abaissant les conditions d’admission et en imposant un enseignement politisé.

Parallèlement, Chávez souhaite aussi approfondir son approche collectiviste de l’économie et développer les coopératives agricoles. Ce projet inquiète l’opposition. Pour Trino Márquez, sociologue à l’Université centrale du Venezuela, «le président va garder les institutions du pays et garantir une certaine liberté de la presse. Il a besoin que son action conserve une apparence démocratique et sait qu’il doit faire des alliances avec les secteurs privés pour financer sa politique. Mais nous allons assister à des attaques contre la propriété privée et le capitalisme.»

Retour à Petare. «Ici, tout le monde est rouge, complètement rouge», affirme fièrement Benito Anzola en montrant du doigt l’une des innombrables affiches écarlates à l’effigie de Chávez qui sont placardées aux fenêtres de son bidonville. Ces trois dernières années, le gouvernement a utilisé les revenus du pétrole pour mettre en place une infrastructure de programmes pour les démunis. Les dépenses publiques ont explosé, passant de 8 milliards de dollars en 2000 à quelque 50 milliards en 2006.

La mission Robinson, pour laquelle Benito Anzola travaille, a alphabétisé 1,5 million de personnes, selon les statistiques officielles. Ivonez Martínez, elle, a la charge de l’une des «maisons alimentation» de Petare. Moyennant un salaire de 90 dollars par mois et de la nourriture gratuite pour sa famille, cette femme à la carrure imposante cuisine 150 repas par jour à l’intention des nécessiteux. À l’entrée du bidonville, une missionMercal, supermarché subventionné, propose des denrées alimentaires de base à des prix 30% moins élevés que dans le commerce.

Petare est aussi parsemé de bâtiments de brique aux poutres bleues: ce sont les centres sanitaires de la mission Barrio Adentro. Le programme dont ils font partie, inauguré en mars 2003, fonctionne grâce à l’apport de médecins et de dentistes cubains. En effet, selon un accord signé en octobre 2000, Caracas exporte du pétrole à prix préférentiel vers Cuba, en échange de quoi La Havane forme les «cadres de la révolution vénézuélienne», fournissant notamment des médecins et des livres scolaires. Le gouvernement affirme que le programme a permis à 18 millions de Vénézuéliens d’accéder aux soins médicaux gratuits.

Ces initiatives assurent à Hugo Chávez le soutien passionnel des pauvres. Eglis Fuentes, petite femme de 32 ans, joue un rôle important dans ce laboratoire révolutionnaire calqué sur le modèle cubain de Fidel Castro. Cette mère qui élève seule ses deux enfants de 13 et 5 ans est chargée d’organiser le réseau de «travailleurs sociaux» dans la capitale vénézuélienne. Eglis a été formée pendant quatre mois à l’Institut de travail social Celia Sánchez Manduley, à Cuba, qui accueille gratuitement, chaque trimestre, 2 000 stagiaires vénézuéliens dans le cadre de l’accord pétrolier entre La Havane et Caracas. Elle y a appris les bases théoriques et pratiques de la révolution.

Dans les rues de Caracas, les partisans de Chávez disent vouloir d’un modèle cubain adapté à la réalité vénézuélienne. «J’aime les programmes sociaux de Fidel Castro, explique Lucas Graterol, informaticien de 27 ans. Mais je ne veux pas d’une dictature.» Elvia Gómez, journaliste au quotidien El Universal, l’un des principaux du pays, fait une analyse plus sombre du risque de dérive autocratique du président: «Les Vénézuéliens aiment être libres, mais ne sont pas des démocrates. S’ils l’étaient, ils n’auraient jamais voté pour Chávez.»

La réalité du Venezuela reste celle d’un pays qui compte 60% de pauvres. Selon de récentes statistiques du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), plus de deux millions d’habitants, sur un total de 26 millions, vivent avec un dollar par jour. Le nombre de meurtres a augmenté de 67% depuis 1999, et les 9 962 homicides commis en 2005 font du Venezuela le pays le plus dangereux d’Amérique du Sud.

La population est en outre profondément divisée entre les pro et les anti Chávez. Luisa Anzola, sœur de Benito, est voisine de son frère, mais soutient l’opposition. «J’ai signé le référendum demandant la révocation du président, en 2003, dit-elle, car la situation a empiré avec lui. Dans les bidonvilles, il y a un sentiment d’impunité pour les voyous.» Luisa affirme que le gouvernement utilise toujours la «liste Tascón» pour refuser une aide sociale aux opposants. Cette liste des signataires du référendum révocatoire avait été publiée, en 2004, par le parlementaire pro-Chávez Luis Tascón, dans le but d’empêcher les pétitionnaires d’obtenir un poste dans la fonction publique.

Eglis Fuentes assure que la politique de Chávez ne met personne à l’écart. La jeune femme reconnaît que les disparités restent criantes dans les rues de Caracas, mais ajoute: «La révolution est comme le vent. Elle ne se voit pas, elle se sent. Grâce à notre président, les pauvres ne sont plus exclus de la vie politique.»

Dans le train flambant neuf qui le ramène vers la capitale, un soir de décembre, Benito Anzola acquiesce. Ce jour-là, il est allé voir deux de ses filles, de 7 et 13 ans, qui habitent dans les montagnes, à deux heures de Caracas. Benito raconte qu’il n’a personnellement rien gagné avec le gouvernement et qu’il doit continuer à cumuler les emplois pour pouvoir offrir une éducation à ses enfants. «Je soutiens Chávez pour eux et pour mon pays», glisse-t-il cependant. Sur la banquette rouge vif, Benito a ôté ses chaussures de similicuir complètement craquelées. Il s’est assoupi.