Venezuela : dans les coulisses d’une nationalisation improvisée

En 2008, Louis Beauchemin dirigeait une cimenterie prospère au Venezuela. Puis, sans avertissement, Hugo Chávez a annoncé le rachat par l’État de l’entreprise. Dix ans plus tard, le Québécois raconte pour la première fois les coulisses de l’opération.

Photo : Antonio Marín Segovia

Un matin d’avril 2008, le soleil n’est pas encore levé sur Caracas lorsque la sonnerie du téléphone réveille Louis Beauchemin. Depuis quelques mois, cet ingénieur québécois dirige la branche vénézuélienne de la multinationale du ciment Holcim, dont le siège est en Suisse. C’est justement de là que provient l’appel. À l’autre bout du fil, son patron exige des explications.

Louis Beauchemin est confus, et pas seulement à cause de l’heure matinale. Son patron parle de nationalisation, de Chávez, et veut savoir « qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ». Le Québécois n’en sait rien, mais promet de fournir davantage d’informations dès que possible. Il n’a pas à chercher longtemps pour apprendre la nouvelle : tard la veille, le président du Venezuela, Hugo Chávez, a décrété la nationalisation des cimenteries étrangères, dont Holcim.

Les anciennes installations de Holcim, au Venezuela.

L’ingénieur l’ignore alors, mais ce matin marque le début de deux années d’incertitudes qui le mèneront de Caracas à Paris en passant par New York, dans l’espoir de conclure une entente raisonnable avec le gouvernement vénézuélien. Dix ans plus tard, celui qui dirige désormais l’Ordre des ingénieurs du Québec raconte pour la première fois son expérience dans un balado de Binge Audio, présenté en exclusivité sur le site de L’actualité. Une occasion unique d’accéder aux coulisses du rachat d’une entreprise par un État, un processus qui se déroule normalement derrière des portes closes.

En 2008, la crise économique qui sévit aujourd’hui au Venezuela est inimaginable. Le prix du pétrole fracasse record après record et les coffres du pays, qui a nationalisé ses vastes réserves d’or noir dans les années 1970, débordent de pétrodollars. Hugo Chávez y puise sans compter pour financer ses promesses socialistes, ce qui n’empêche pas les entreprises privées de profiter du boum. À Holcim Venezuela, les ventes sont en hausse, portées par le secteur de la construction.

Le président vénézuélien a beau être connu pour ses attaques répétées envers les entreprises étrangères, rien ne laisse alors présager une nationalisation des cimenteries. L’annonce, faite par Hugo Chávez en marge d’une cérémonie officielle, est tellement inattendue que même les ministres qui l’entourent ont l’air surpris. « Il a improvisé ça », croit Louis Beauchemin.

Quelques heures après son réveil brutal, l’ingénieur reçoit un nouvel appel. Cette fois, c’est le vice-président du Venezuela qui le convie à son bureau, l’après-midi même, avec les représentants des deux autres cimenteries étrangères du pays. La rencontre dure 10 minutes. « Il avait un papier, tout petit, avec ses points. » Le politicien annonce le début du processus de nationalisation, assure que les entreprises seront dédommagées, puis refuse de répondre aux questions. « C’était impossible de dire non. »

Ensuite, c’est le silence radio. Quand aura lieu la nationalisation ? Quelle sera la somme d’argent offerte ? Qu’adviendra-t-il des travailleurs ? Les employés locaux tout comme la direction en Suisse pressent Louis Beauchemin de questions, qui n’a aucune réponse à donner en retour ; ses contacts au gouvernement disent ne rien savoir et attendre les directives d’en haut.

« Tu ne peux pas faire de connerie »

C’est finalement deux mois plus tard, en juin, que le gouvernement vote une loi officialisant la nationalisation. La négociation commence enfin, et tout est fait pour intimider Louis Beauchemin. Lors des rencontres, il est passé au détecteur de métal et des gardes armés surveillent les lieux. « Tu ne peux pas faire de connerie. »

Les discussions, évidemment, portent sur l’argent. L’offre initiale du Venezuela est de 100 millions de dollars américains, une fraction de la valeur de la cimenterie. « C’était vraiment insultant, et ils le savaient très bien ! Ils me regardaient dans les yeux sans broncher… C’était pour me faire réagir. »

Dès le départ, Holcim sait qu’elle n’obtiendra pas le prix qu’elle désire. Quiconque est forcé de vendre son entreprise n’a pas une très grande marge de manœuvre, et cela s’avère d’autant plus vrai lorsque l’acheteur est un État. Après tout, si les négociations n’aboutissent pas, ce dernier peut ordonner à l’armée d’intervenir.

Louis Beauchemin en a la preuve le 18 août, lorsque des soldats saisissent de force les installations de Cemex, l’une des deux autres cimenteries étrangères. « Je ne sais pas ce qui est arrivé, mais ils n’ont pas réussi à s’entendre. » De son côté, il est parvenu à faire augmenter le prix offert, mais l’entente n’est toujours pas ficelée lorsque le gouvernement annonce qu’il prendra possession de l’usine de Holcim.

Ils nous ont demandé de sortir du bureau
et de ne jamais remettre les pieds là.

Le lendemain, cinq hommes se présentent aux bureaux de la cimenterie, dont celui qui doit prendre le poste de Louis Beauchemin. « Je crois que c’était le beau-frère ou le père du mari de la fille du vice-président. On a résisté, car ce n’était pas prévu. » Mais en octobre, ils sont revenus avec un ordre du gouvernement. « Ils nous ont demandé de sortir du bureau et de ne jamais remettre les pieds là. » À ce moment, Holcim n’a toujours pas vu la couleur de son argent.

Les négociations font du surplace pendant un an, jusqu’à ce que le cimentier décide de passer à l’attaque. Fin 2009, il se tourne vers le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDRI), dont le Venezuela est membre.

Ne vous laissez pas berner par le nom soporifique de cette instance de la Banque mondiale. Son rôle est de trancher les conflits entres États et entreprises grâce à l’arbitrage, et les sommes en jeu dépassent souvent le milliard de dollars. En y ayant recours, Holcim brandit une arme à double tranchant : la décision finale peut pencher en sa faveur… ou non.

Près de sept fois l’offre initiale

Les procédures se déroulent à Paris. Louis Beauchemin y assiste, tout comme un représentant du Venezuela, mais ils n’ont pas le droit de parole. Ce sont les avocats, issus de grands cabinets new-yorkais, qui mènent le bal.

La première étape consiste à choisir les trois arbitres qui entendront la cause. Holcim nomme un Américain réputé pour être sensible aux arguments des entreprises. Le Venezuela opte pour un Égyptien favorable aux gouvernements des pays en développement.

Le troisième arbitre, dont le vote fera pencher la balance, doit être choisi par les deux parties. Sans surprise, elles ne parviennent pas à s’entendre. C’est donc le CIRDRI qui assigne le dernier arbitre, « un Espagnol que personne ne connaissait ». Sa présence brouille les cartes non seulement pour Holcim, mais aussi pour le Venezuela.

Holcim dispose de quelques semaines pour déposer ses arguments, auxquels pourra alors répondre le Venezuela avant que les arbitres siègent. « On avait une bonne position, très défendable », estime Louis Beauchemin. Une opinion que les fonctionnaires d’Hugo Chávez semblent partager : peu de temps avant la date limite pour soumettre leur dossier, ils contactent Holcim et disent vouloir négocier.

Le contrat est signé en septembre 2010,
plus de deux ans après la nationalisation de l’usine.

Cette fois, les discussions sont de bonne foi. Louis Beauchemin s’entend sur un prix de 650 millions de dollars américains, près de sept fois l’offre initiale ! Le contrat est signé en septembre 2010, plus de deux ans après la nationalisation de l’usine.

Si Holcim peut enfin tourner la page, le Venezuela n’est pas au bout de ses peines. En plus des cimenteries, Hugo Chávez a nationalisé une foule d’industries au fil des ans, et une vingtaine d’entreprises ont fait appel au CIRDRI. En 2011, les arbitres donnent d’ailleurs raison à Cemex, le cimentier dont l’usine a été saisie par l’armée, et contraignent le gouvernement à payer 600 millions de dollars américains.

En 2012, le Venezuela se retire finalement du CIRDRI, qui lui a imposé des peines de près de cinq milliards de dollars américains. Depuis, les conflits avec les entreprises étrangères se règlent devant les juges vénézuéliens.

La dernière fois que Louis Beauchemin a eu des nouvelles de l’ancienne cimenterie de Holcim, il y a quelques années, elle fonctionnait à 50 % de sa capacité.

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9 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Venezuela, là où les politiques de QS sont appliquées à la lettre et où on fait encore la ligne pour pouvoir se procurer du papier de toilette, comme dans les belles années de Staline en URSS.

Vive le socialisme. Vina la revolution…

L’ironie du sort est que la monnaie nationale vaut maintenant moins que le papier de toilette lui-même.

Tellement dommage…

Une histoire très intéressante et captivante qui prouve qu’il est important d’avoir des ententes de protection des investissements étrangers d’une part, et d’autre part, d’être assuré que la règle de droit sera respectée et applicable envers tous les investissements étrangers. J’ai connu dans une carrière antécédente, une société internationale française dans le domaine du pétrole lourd, établie au Venezuela, qui m’a offert un argument à peu près similaire sur les agissements du gouvernement Canadien lors de la mise en oeuvre de la National Energy Policy en Alberta ( 1980s). Ils quittèrent le Canada en 48 heures. Ce sont des gestes qui ne pardonnent pas . Heureusement, nous avons changé d’attitude depuis en acceptant les investissements étrangers beaucoup plus positivement. Ces investissements souvent sont structurants et amènent emplois, savoir faire et marchés d’exportations qui nous enrichissent tous. Évidemment je vois cela dans une perspective de libéralisme et non socialiste bolivarien. Merci pour votre témoignage .

Il est aussi intéressant de regarder ça dans un plus grand contexte. D’abord, on sait que les minières, la grande majorité canadiennes (en raison du laxisme des lois canadiennes), abusent effrontément de la faiblesse des pays plus pauvres et se servent de la corruption pour couvrir leurs traces et leurs abus des droits humains. Alors, il ne faut pas s’étonner qu’un ou quelques pays réagissent en voulant nationaliser les multinationales qui œuvrent dans leurs pays. D’ailleurs le Québec a vécu ce genre de nationalisation dans les années 60 avec celle de l’électricité. Des fois ça fonctionne, d’autres fois c’est un échec.

De plus, il faut aussi voir ce qui s’est passé et se passe au Vénézuéla dans l’optique de la crise du pétrole. C’est justement la chute des prix du pétrole qui a plongé le pays dans la dèche et c’est à se demander si cette chute n’était pas « orchestrée » par certains pour se débarrasser des bolivaristes de Chavez! Mais c’est aussi une autre leçon de la nécessité pour un pays de diversifier son économie, là où le Vénézuéla a échoué lamentablement.

Leçon aussi pour le Canada (encore une autre!!!) et surtout pour l’Alberta qui refuse obstinément de diversifier son économie et a mis tous ses œufs dans le panier du pétrole. Avec la chute des prix, l’Alberta a vu ses revenus fondre comme neige au soleil! Dans l’abondance, elle a dilapidé son patrimoine en envoyant des chèques « électoraux » aux Albertains au lieu de se créer un coussin pour les jours difficiles, comme l’a fait la Norvège. Et, non seulement elle n’a pas compris mais elle persiste, avec l’appui de Trudeau et du gouvernement fédéral! La saga des pipelines va probablement se terminer très mal, surtout pour le portefeuille des contribuables, en particulier si les gouvernements fédéral et de l’Alberta « nationalisent » l’oléoduc TransMountain à nos frais, et ce surtout à cause de l’entêtement de politiciens qui ne voient pas plus loin que leur réélection. Et le bien public dans tout ça? On repassera!

Le Venezuela est dans la situation de crise actuelle à cause de la chute des prix du pétrole? Avant l’arrivée de Chavez au pouvoir, en 1998, le prix du baril de pétrole était de 11 US$ et la production de 3,2 millions de barils par jour. Un prix plus bas que les prix qu’on a vu ces dernières années de crise. À l’époque, il n’y avait pas de pénurie des aliments et de médicaments comme on le voit aujourd’hui, entre autres symptômes de la situation.
La crise actuelle est le résultat de la destruction des institutions démocratiques, de la corruption, de l’impunité et de très mauvaises politiques économiques, dont les expropriations arbitraires des entreprises productives. Souvent, on parle de vole parce que plusieurs entreprises n’ont même pas été payées. Tel que l’article le mentionne, les compagnies après les expropriations, réduisaient énormément leur capacité et très fréquemment, elles étaient abandonnées. Conséquence : destruction de l’appareil de production national et plus de dépendance aux importations et à la rente pétrolière. Aujourd’hui, le pays produit 1,5 millions de barils de pétrole par jour. Raison? Manque d’investissement et d’entretien des installations pétrolières, politisation de cette industrie, et beaucoup, beaucoup de corruption et d’impunité. Chavez et compagnie ont-ils travaillé pour le développement des énergies renouvelables? Non plus. La production d’hydroélectricité a été aussi mis à terre.

Et voilà, un très bon article mais aussi commentaire de NPierre. Il faut tenir compte de tous les éléments, politiques, économiques, sociaux et contextuels. Quelquefois la nationalisation d’une entreprise a du bon et est justifiée et d’autres fois, si trop politisée par exemple, est dangereuse et peut se transformer en un gouffre sans fin.

Ce qui se passe présentement au Venezuela est un peu plus sérieux qu’une pénurie de papier hygiénique et la chute des prix du baril de pétrole n’est qu’un chapitre d’une crise plus grave, celle d’une crise monétaire qui remonte aussi loin que les années 70, bien avant le Chavisme.

M. Francois 1, croyez-vous qu’on parle du manque de papier de toilette par hasard ? C’est bien pour ‘marquer’ les esprits simples. Si on doit faire la file pour réussir à en trouver, c’est parce qu’on ‘les saintes compagnies privées’ ont décidé de ‘couper’ l’approvisionnement pour littéralement faire ‘chier
le peuple’.

Il est toujours assez ‘intéressant’ de voir à quel point, dans milieu comme le notre, au filet protecteur social élevé, et ou les gens sont si heureux d’avoir accès à l’éducation à faible cout, aux soins de santé gratuits, et à leur assurance collective, ont croit encore que c’est le capitalisme sauvage qui nous offre gracieusement tout cela !

J’aimerais savoir ou allait les profits de l’entreprise lorsque celle-ci fonctionnait a plein régime. Les grosses firmes multinationales Suisse n’ont pas la réputation d’investir massivement dans les pays qu’ils exploitent. Tout comme la majorités des multinationales leurs investissements sont surtout pour des adresse postales aux paradis fiscaux. Existe t il des multinationales ayant un intérêt quelconque a l’épanouissent sociale et économique de monsieur tout le monde? J.DeRome